Abonné

Xavier Beulin « Les dirigeants du G20 ont pris acte que la planète a besoin de l’agriculture »

- - 12 min

Si bien des orientations adoptées à l’occasion du G20 de Cannes restent vagues, « les dirigeants ont pris acte que la planète a besoin de l’agriculture » note Xavier Beulin dans une interview à Agra Presse. Pour le président de la FNSEA, cependant, « l’Europe n’a pas intégré le message du G20 ». Le projet de réforme de la Pac doit être sérieusement amendé pour que l’encouragement à produire reste fort. Xavier Beulin prépare en outre, avec son équipe, la plateforme qu’il soumettra aux candidats à la présidence de la République.

Êtes-vous satisfait des conclusions du Sommet du G20 qui vient de se réunir notamment sur des thématiques agricoles ?
Xavier Beulin : Il y avait deux sujets sur lesquels nous attendions beaucoup du G20. D’une part qu’il revienne aux fondamentaux de l’agriculture. Là, le bilan est plutôt positif. A une époque où les principes de libéralisation des marchés, sous l’influence de l’OMC, étaient prédominants, succède aujourd’hui une autre conception. Le G20 a redonné la priorité à la relance de la production agricole et à la vocation donnée à toutes les agricultures de s’exprimer. Il faut souhaiter que cette conception et la prise en compte de l’agriculture en général perdurent lors des G20 ultérieurs, après la présidence française. En tout cas, les dirigeants des vingt principales puissances ont pris acte que la planète a besoin de l’agriculture.
Le deuxième sujet apporte un peu de déception : il s’agit de la régulation des marchés financiers. Là, le dispositif est vague. Mais cette dimension est liée à la première. Les spéculateurs sont attirés par l’agriculture lorsqu’il y a incertitude. Plus on réduira cette incertitude par de la régulation, et moins la spéculation financière aura prise sur l’agriculture. Le G20 a permis d’enclencher un processus, une réflexion sur le fait que les politiques publiques ne doivent pas forcément s’affranchir de toute intervention sur l’agriculture.

Avez-vous le sentiment que l’Union européenne a entendu le message du G20 ?
Non, je n’ai pas le sentiment que l’Europe a intégré le message du G20. Quand on la voit proposer le niveau de verdissement de la Pac à 30 % ou encore les 7 % de surfaces écologiques, on constate à l’évidence qu’elle ne va pas dans le sens d’un accroissement de la production agricole. D’autre part, les mesures de gestion des marchés, notamment en cas de crise, qui sont hors budget de la Pac, restent extrêmement floues et insuffisantes. Il nous faudra, notamment au niveau du Copa-Cogeca, agir pour que ces ressources soient plus étoffées. Et utilisables rapidement par la Commission en dépit de la codécision avec le Parlement européen. Faute de quoi on risque de rester dans la dynamique dérégulatrice qu’avait initiée Mariann Fischer-Boel.

Concernant le projet de réforme de la Pac, quelles évolutions prioritaires comptez-vous défendre pour l’agriculture française ?
Je comprends les mesures de verdissement des aides Pac mais elles sont excessives. 30 % pour ce verdissement, c’est trop. Pour nous, un taux de 10 % est plus praticable. C’est aussi la position du Copa-Cogeca d’ailleurs. Les 7 % de surfaces écologiques, sont également démesurés. La réponse à des risques climatiques ou sanitaires est inadaptée. Il nous faudra trouver là-dessus des alliés en Europe pour obtenir des mécanismes plus ambitieux. Enfin, pour la convergence des aides, avant d’en parler au niveau national, il faut considérer ce qui peut être fait entre pays. La convergence totale en 2020 est intenable. On ne peut avancer que progressivement, notamment vis-à-vis des nouveaux pays membres, et en tenant compte des coûts de revient pays par pays. Un euro n’a pas la même valeur en France et en Roumanie. On ne peut pas donner les mêmes aides à des pays qui ont des coûts de revient radicalement différents. Enfin, je souhaite qu’on ouvre le dossier de la correction des handicaps naturels. Il faut travailler sur les mesures nécessaires pour remettre de l’équité, en France, entre les territoires. Je souhaite qu’on ait une réflexion collégiale sur le sujet. Ce qui est sûr, c’est qu’on pourrait mieux utiliser le 2e pilier de la Pac en France. Autre réflexion à mener : ne faut-il pas revenir à des mécanismes nationaux mais eurocompatibles permettant aux entreprises agricoles de passer des caps difficiles ?

Le budget de l’État montre pourtant qu’il n’y a plus de marges de manœuvre ?
Ce ne sont pas forcément des mesures coûteuses. Revisitons, par exemple, la fiscalité agricole. Elle a été conçue dans une période de prix stables. Ce n’est plus le cas actuellement. Revoir la DPA (déduction pour aléas), par exemple, serait un premier pas. Elle est conditionnée à une obligation d’assurance, est-ce judicieux ? Et puis, cette assurance est-elle adaptée ? Elle est assez coûteuse, avec une franchise importante. Il faut sans doute la reformater. En clair, le système ne donne satisfaction à personne. Autre dossier fiscal, celui de la TVA emploi, ce qu’on appelait la TVA sociale. Elle peut être un puissant outil pour rétablir la compétitivité des exploitations qui utilisent de la main-d’œuvre. Cette TVA emploi sera d’ailleurs incluse dans notre plateforme qui sera transmise aux candidats à l’élection présidentielle. Sur ce plan, mon ambition est de trouver des terrains d’entente avec les syndicats de salariés.

Pourquoi insister sur cette TVA emploi ?
Parce que c’est le levier le plus efficace pour pouvoir agir et surtout trouver des ressources pour réduire les charges de travail. Il est fondamental de réduire le coût du travail – je ne dis pas la rémunération du travail mais son coût. Car il faut bien se rendre compte que c’est essentiellement dans les secteurs à forte proportion de  main-d’œuvre que l’on perd de la compétitivité vis-à-vis de nos voisins. De plus, cela permet de toucher les importations qui, selon leur pays d’origine, ne paient presque pas de charges sociales. Avec l’allègement d’un euro pour les charges des salariés agricoles, on a enfoncé un coin dans la porte. Il faut aller plus loin.

A part ce dossier TVA emploi, quels seront les points forts de votre plateforme pour l’élection présidentielle ?
Il y aura forcément un volet compétitivité. Autre sujet fort de cette plateforme, c’est la défense de l’entreprise (au niveau de son statut et de sa fiscalité). Il faut vraiment bouger sur ces sujets pour des raisons exogènes. Nous devons pouvoir adapter nos outils aux nouvelles réalités économiques. L’équité sociale pour les actifs agricoles figurera dans cette plateforme. Nous n’oublierons pas l’ensemble des dispositions qui tournent autour de la relation agriculture, territoire et environnement. L’enjeu est de sortir d’une forme de coercition appliquée à l’agriculture, pour passer à une reconnaissance d’une activité agricole productrice de services environnementaux. Le Grenelle prévoit déjà des compensations sur le sujet de la biodiversité dans le cadre des grands travaux. Il nous faut inventer de nouveaux services. Il s’agit aussi de dire que le repli sur soi n’est pas une solution pour l’agriculture. Je veux provoquer le dialogue. Ce sera une plateforme partagée par le CAF (Conseil de l’agriculture française). Après avoir formalisé la plateforme, il faudra également la « vendre » aux différents candidats sans exception. Ils doivent s’exprimer sur le sujet agricole. Je me suis d’ailleurs fendu d’un courrier aux candidats à la primaire socialiste regrettant le manque de débats autour de l’agriculture.

Comment voyez-vous la perspective d’une arrivée au pouvoir de la gauche pour le monde agricole ?
La question dépend des concessions que le Parti socialiste est prêt à faire avec Europe Ecologie-Les Verts. Pour des besoins électoraux, ne risque-t-il pas d’accepter des mesures pénalisant notre capacité de production ? Or, il ne faut pas passer par pertes et profits tout ce que le monde agricole a déjà réalisé comme progrès sur le plan environnemental. Si le réalisme économique ne peut pas tout justifier, on ne peut pas non plus avoir qu’une clé de lecture environnementale de l’agriculture. Par ailleurs, avec l’ensemble des partis politiques, la bonne distance… c’est d’en avoir une !

Et votre propre campagne aux élections aux chambres d’agriculture, quel en est le calendrier ?
Pour moi, la campagne aux élections aux chambres d’agriculture est permanente. Je ne veux pas tomber dans l’inflation de revendications pendant la période pré-électorale. Nous sommes là pour construire dans le temps.

Votre syndicalisme consiste plus à concevoir des solutions qu’à émettre des revendications. Cette orientation est-elle comprise par vos adhérents ?
Je le pense. On ne fait pas de l’économie par de la réglementation. On fait de l’économie par convergence d’intérêts. Et surtout par la capacité à prendre en main son destin. Moi, je peux dire des prix, des prix, des prix... Sauf que pour y arriver, comment fait-on ? Moi j’ai envie de dire, je veux du revenu pour les agriculteurs, ce qui passe par une revalorisation de la production agricole notamment par des démarches de filières, mais aussi par la maîtrise des charges, une refonte de la fiscalité. Là, on est revendicatifs... Je défends une forme de syndicalisme où l’on va s’impliquer plus dans l’économie de nos exploitations et des territoires. La vraie victoire serait de ne plus devoir aller, à tout bout de champ, chercher le ministre ! D’autant que je ne crois pas que la décision politique impacte autant que par le passé le revenu de l’agriculteur. Je ne veux pas dénaturer l’action publique pour autant. Mais, soyons réalistes : il y a moins de moyens budgétaires. Cela nous renvoie à une responsabilité collective. On peut aller casser un magasin de GMS toutes les semaines. Je ne crois pas que cela soit la solution. Il faut un bouquet de solutions.

Les notions de filières et de contractualisation font-elles toujours partie des enjeux, dans la perspective de sécuriser le revenu et diminuer la volatilité ?
Cela prend plus de temps que souhaité. Nous avons signé deux accords importants. L’accord du 3 mai avec les GMS afin de donner du sens aux négociations entre les partenaires de la filière viande. Pour le secteur avicole, cet accord a fonctionné. Dans le secteur porcin, on avait un souci car une des branches n’avait pas signé. Les charcutiers ont fini par valider cet accord. L’accord du 15 juin a une autre vocation et va être plus long à produire ses effets. C’est l’accord inter-filières. A l’échelle de bassins de production, les relations doivent être rendues plus fluides et automatiques entre secteurs végétal et animal. Jusqu’ici, la réalité de ces relations était basée sur le marché « spot » ou sur le très court terme. Là, l’idée est de regarder sur une longue période ce qui se passe au niveau des différents indicateurs des marchés des matières premières et des produits finis. Plus globalement, il faut qu’on invente un nouveau pack de confiance de la production à la distribution. Selon moi, l’un des écueils de la contractualisation telle qu’elle est pratiquée est la non-présence de la grande distribution sauf exception. On est trop souvent dans une relation de défiance entre les acteurs de la filière. Chacun doit trouver sa place. Et c’est à la contractualisation d’en fixer les règles.

Etes-vous optimiste pour l’agriculture française ?
D’abord il y a une prise de conscience au niveau du pays sur le caractère essentiel de l’agriculture. Quand l’Insee nous indique que l’agriculture et ses filières représentent 15% des emplois et 10 milliards d’euros d’excédents de la balance des paiements, cela nous donne des atouts formidables pour défendre notre métier. Il faut les rappeler sans cesse. On est d’autant plus crédibles pour défendre la diversité de l’agriculture et sa valeur ajoutée. Aujourd’hui, seulement 15% de nos produits sont sous signe de qualité, ce qui laisse des marges de progrès importantes. C’est une question d’organisation. Malheureusement, et sur ces produits notamment, on est trop atomisés. Je suis optimiste également car le dialogue avec la société fonctionne…mais cela prend du temps et de l’énergie.

Vous parlez de valeur ajoutée. Alors pourquoi ne pas défendre l’exportation de viandes comme le suggèrent les industriels et coopératives plus que l’exportation d’animaux vifs ?
Il faut surtout se rendre compte que l’exportation ce n’est pas une affaire d’opportunité. C’est une stratégie. La demande des pays clients porte sur toute la gamme : viandes, animaux à abattre, génétique, etc. Il faut pouvoir leur proposer toutes ces catégories. C’est ce que j’ai défendu dans le cadre du GIE export. Pour ces marchés, il faut regrouper les forces dont on dispose. Chasser en meute, en somme.

(lire également en rubrique Organisations professionnelles agricoles, les positions de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale)
 

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.