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Porcs et bovins à viande Les éleveurs arrachent des hausses de prix

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En moins d'une semaine, le ministre de l'Agriculture s'est porté au chevet de deux productions animales en crise, le porc et le bovin à viande ! Fragilisées par la hausse du prix de l'alimentation animale depuis 2007, elles subissent toutes deux des problèmes de rentabilité, accrus cette année, et se posent la question de leur avenir à moyen terme. Dans ces deux secteurs, l'enveloppe du ministère allouée à l'allègement des cotisations sociales MSA a été doublée, et des augmentations de prix ont été obtenues de l'aval. Dans le bovin allaitant, ces hausses ont été arrachées après le blocage de 18 abattoirs pendant plusieurs jours. Dans les deux secteurs, les interprofessions sont sommées de s'entendre pour organiser un avenir pérenne à leurs producteurs.

Les abattages de bovins peuvent enfin repartir ! Après quatre jours de mobilisation dans toute la France, la Fédération nationale bovine (FNB) a annoncé, dans la soirée du 17 juin, la suspension du blocage des abattoirs, entamé dimanche. « C'est une suspension avec mise sous surveillance des opérateurs de la filière, grande distribution et industriels, pour vérifier le respect des engagements », a commenté le président de la FNB, Jean-Pierre Fleury à l'issue d'une réunion au ministère de l'Agriculture, réunissant une quarantaine de membres de la filière viande bovine.

Comme dans la filière porcine une semaine plus tôt, les producteurs ont obtenu de l'aval une augmentation des prix. À l'issue de près de trois heures de discussions, Jean-Pierre Fleury a annoncé que les transformateurs, suivis par les distributeurs, s'étaient engagés à revaloriser les prix payés aux producteurs de 5 centimes le kilo de carcasse, dès le lendemain, et à réitérer ces hausses chaque semaine jusqu'à ce que les cours atteignent les coûts de production. Le groupe Bigard ne s'inscrira dans la démarche qu'à partir du lundi 22 juin. Jean-Pierre Fleury s'est dit « plutôt satisfait, mais vigilant ». Une vigilance que rappelait fortement Stéphane Le Foll au congrès des Jeunes agriculteurs le 18 juin au Mans : « Les discussions ont été longues et douloureuses. Nous devons rester extrêmement vigilants quant à l'application de cet accord ». Le président de l'interprofession bétail et viande (Interbev), Dominique Langlois a cependant précisé que les transformateurs étaient libres d'appliquer les niveaux de hausse qu'ils souhaitaient mais il s'est réjoui « que le dialogue soit renoué » au sein de la filière. « Il faudrait au minimum une augmentation de 60 centimes par kilo carcasse pour constituer un revenu acceptable, à 4 euros, qui permettrait à l'éleveur de gagner sa vie », a commenté sur Europe 1, Xavier Beulin, président de la FNSEA, qui parlait d'une « réunion positive ». Une augmentation de 0,60€ représente au moins trois mois de hausse consécutive !

En revanche, la Coordination rurale est sortie « déçue » de cette réunion, l'augmentation ne constituant, pour elle, qu'un « engagement informel » et ne reposant « par conséquent que sur la bonne volonté de l'aval ». Une nouvelle réunion a été programmée mi-juillet pour évaluer le suivi des engagements. Côté éleveurs, il a été difficile d'expliquer sur le terrain l'importance de cet accord au vu de la faible hausse des cours obtenue. Une hausse dont le montant rappelle la crise de 2010. Même blocage, même augmentation des cours, même origine déjà… « Nous avions réussi à corriger des choses que nous pensions durables », relève Julien Bigand, vice-président des JA.

Effacements de cotisations MSA

Il n'y a pas que les cours. Le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll a annoncé le doublement de l'enveloppe de crédits pour la prise en charge des cotisations sociales MSA, la portant ainsi à 7 millions d'euros. Elle doit ouvrir le droit à l'effacement de cotisations pour les éleveurs de bovins à viande en difficulté. S. Le Foll a également annoncé la création, d'ici l'été, d'une « plateforme export », un partenariat public-privé à but commercial, pour soutenir l'export de viande française (elle sera ouverte au porc et à la volaille) sous marque commune. « Un lieu en dehors de l'interprofession, à vocation uniquement commerciale », a expliqué Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine (FNB), une « machine de guerre où se retrouveront les exportateurs » et qui doit profiter aux PME/PMI. Quelques jours plus tôt, des annonces similaires avaient été faites pour la production porcine, lors de l'assemblée générale de la Fédération nationale porcine (FNP), le 12 juin à Ploermel (Morbihan). Stéphane Le Foll y a annoncé, en plus de l'encadrement des promotions, une allocation de 5 millions d'euros supplémentaires à l'allègement des cotisations MSA des producteurs de porcs en difficulté. L'objectif sera bien, également, de supprimer et non plus seulement de reporter le paiement des cotisations MSA. En marge de l'assemblée, un producteur de porcs témoignait de son incapacité à régler, avec ses deux associés, les 10 000 euros de cotisations sociales que lui réclame la MSA – il a même dû contracter un prêt à la banque à cet effet. Pourtant il ne se sent pas concerné par les aides annoncées par le ministre : « Si tu es pris en considération, c'est que tu es sous l'eau », explique-t-il. « Les dossiers sont en train d'être déposés, ils aboutiront en septembre. En attendant les banques t'appellent ! », explique son voisin, qui affiche 90 jours de retard de paiement chez son marchand d'aliments.

Les interprofessions sommées d'agir

En porc comme en bovins à viande, la crise conjoncturelle cristallise des difficultés structurelles. Dans les deux filières, le ministre de l'Agriculture a demandé aux interprofessions de réfléchir rapidement à des solutions pour redonner des perspectives aux producteurs. Des interprofessions en échec puisqu'elles font appel au ministre. Julien Bigand, des JA, le reconnaît. « Il faut un réveil de l'interprofession. Elle ne fonctionne pas bien », déclare-t-il du bout des lèvres. En viande bovine, le ministre lui-même aurait cadré et animé les débats. Interbev va donc travailler à encadrer, à son tour, les promotions – le ministre attend des propositions pour septembre – et à mettre en place un indicateur des cours du steak haché, le produit par lequel les prix de la viande bovine subissent les plus fortes baisses. « Aujourd'hui c'est le steak haché qui sert à faire le prix », explique Jean-Pierre Fleury, pour qui cet indicateur doit permettre de « stopper la guerre sur le haché, pour libérer le marché du piécé ». La définition de cet indicateur reste encore floue : prix de base, pourcentage de viande d'origine allaitante/laitier…Une première réunion sur la question devait être organisée dès le 18 juin, annonçait le président de la FNB. Des travaux vont également être engagés « pour reprendre le socle qualitatif des viandes et retravailler, sur le fond, la segmentation des viandes, afin de définir un cœur de gamme, qui soit le troupeau allaitant », a annoncé Jean-Pierre Fleury. De plus, tout un travail sur les cotations a été engagé. Un premier retour a été rendu lors de la réunion et montre bien des difficultés dans la remontée des cotations par les abattoirs auprès de FranceAgriMer. Dans la filière porcine, l'interprofession Inaporc doit mettre rapidement sur pied un système de cotation des pièces de découpe de porc. En l'absence d'accord rapide le ministre le rendra obligatoire par voie réglementaire. À Ploërmel, Stéphane Le Foll s'est adressé à l'interprofession, en commentant la dernière séance du cadran de Plérin, qui s'était clôturée sur une hausse de 3,8 centimes : « Il y a eu un petit progrès, il va falloir que ça continue ! Le message s'adresse à tous ! Tout le monde doit prendre ses responsabilités, pas seulement deux ou trois », a-t-il demandé. L'interprofession porcine a encore du travail à faire. A la fin du discours du ministre, un producteur présent dans la salle l'a interpelé sur l'attitude d'un abattoir de porcs finistérien, lors de la dernière séance au cadran ; celui-ci n'avait pas suivi les hausses de 5 centimes le kilo appliquée par Kermené et Josselin Porcs Abattages (JPA). « Il vaudrait mieux que cet abattoir ferme !», a-t-il lancé à travers la salle.

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Viande bovine : le SNIV dénonce une crise de déséquilibre offre-demande

« Le Syndicat national des industriels de la viande (SNIV-SNCP) estime que cette nouvelle crise conjoncturelle dans le secteur de la viande bovine est avant tout une crise du déséquilibre offre-demande dans le segment des vaches de réforme allaitantes. Elle ne tient pas à l'absence de réflexions stratégiques, ni d'études prospectives, ni de concertation entre les professionnels de la filière : les tiroirs sont remplis d'études… », écrit le syndicat dans sa lettre d'actualité du 17 juin, diffusé durant la réunion au ministère de l'Agriculture entre les acteurs de la filière viande bovine. « Depuis plusieurs années, face aux difficultés des éleveurs, le SNIV-SNCP appelle la filière bovine à améliorer l'adéquation offre-demande pour redonner la compétitivité qui manque à notre filière : poids des carcasses, état d'engraissement, âge des animaux, finition des vaches laitières, respect des bonnes pratiques d'abattage, des conditions de réfrigération et de maturation, respect des bonnes pratiques de découpe, etc... », souligne le syndicat. Les blocages d'abattoirs auront un coût qui « vont peser sur toute la filière bovine et finir par se retourner contre les éleveurs eux-mêmes si le flux d'animaux à abattre est interrompu plus longtemps. »

Le MNER s'interroge sur le prix de vente des animaux dans la filière viande bovine

« Il est quand même curieux de ne pas vendre nos animaux à un prix rémunérateur et capable de couvrir nos charges, alors que nous ne sommes pas en surproduction », s'interroge Jean-Marie Lethielleux, responsable viande bovine du Mouvement national des éleveurs de nos régions (MNER), le 15 juin dans un communiqué. « Nous ne sommes même pas sûrs de pouvoir mieux valoriser nos productions s'il ne restait qu'un animal sur le marché », continue-t-il. Dans ce sens, il affirme que « le mécanisme des prix bas est bien or-ganisé ». Le MNER rappelle à quel point la situation financière des éleveurs est difficile : « Pour comprendre notre situation il vous suffira de regarder tout simplement les encours financiers que les éleveurs ont chez leurs fournisseurs, vétérinaires, fournisseurs d'aliments, assurances, banques, etc. ». Il dénonce également le contenu de la PAC, censée « rééquilibrer les aides entre les productions », mais qui a été « torpillée » par « la pression de certains syndicats majoritaires » et le monopole de la transformation et la distribution.

Porcs : « Le marché n'apportera pas de solution en 2015», selon l'Ifip

« L'évolution des prix, le marché n'apportera pas de solution en 2015 », a déclaré Michel Rieu, économiste de l'Ifip-Institut du porc, à l'assemblée générale de la Fédération nationale porcine (FNP), le 12 juin. L'Ifip prévoit un prix moyen du porc en 2015 en baisse de 7% par rapport à 2014 (déja en baisse de 8% par rapport à 2013). Les prix de l'aliment d'engraissement devraient quant à eux baisser de 5% en moyenne. « Le coût de revient restera extrêmement difficile en 2015 », a-t-il conclu. « De souvenir d'éleveur de porc, je n'ai pas connu de situation aussi difficile que celle qu'on connait depuis septembre », a déclaré le président de la FNP, Paul Auffray.

Quatre jours de bras de fer

Pour obtenir cette revalorisation de leur cours, les éleveurs de bovins viande ont particulièrement haussé le taux ! D'une quinzaine d'abattoirs bloqués à partir de dimanche dans une dizaine de régions, le chiffre est monté à dix-huit le jour de la réunion, représentant plus de la moitié des capacités d'abattage français, selon la FNB. Dans les Pays de la Loire, quatre abattoirs étaient bloqués: un à Cherré au nord-est de la Sarthe (Socopa ); un autre au Lion d'Angers dans le Maine-et-Loire (groupe Elivia) et deux en Vendée à la Roche-sur-Yon (Socopa) et La Chataigneraie (Charal). Quelques dizaines d'agriculteurs à chaque fois ont organisé le blocage en apportant à l'aide de tracteurs des pneus, gravats ou palettes, pour fermer les accès des abattoirs aux animaux vivants qui auraient dû commencer à y arriver à partir de lundi matin. Dans le Centre-Est, le plus gros abattoir du Massif Central était bloqué dans l'Allier, ainsi qu'un établissement à Cuiseaux en Saône-et-Loire et un à Roanne. Dans l'Est, l'abattoir de Copvial, basé à Holtzeim (67) et l'abattoir public de Haguenau (67) ont arrêté la production par solidarité avec les éleveurs, sans aucun blocage de la part de ces derniers. Xavier Beulin et Jean-Pierre Fleury avaient posé deux conditions pour la levée des blocages d'abattoirs : obtenir la reconnaissance par les industriels et les GMS des difficultés économiques actuelles subies par les éleveurs et une revalorisation des cours. Le président de la FNSEA s'est déplacé sur le site de Vitry-le-François (groupe Bigard), le 16 juin, pour soutenir le mouvement des éleveurs. « C'est une opération difficile. Il y a une vraie détermination. Les gars sont exaspérés. […] Les niveaux d'endettement sont colossaux », affirme-t-il. Des engagements ont été pris par l'aval, mais un vrai travail structurel reste à accomplir pour organiser un avenir pérenne à ces deux productions. Quelques jours avant la table ronde, le 11 juin, un rapport du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) faisait un point sans concession sur les difficultés de la filière viande bovine : « Anticipation, organisation et sens du collectif » y font cruellement défaut, selon ce rapport. 

La Confédération paysanne apporte son soutien aux éleveurs de porcs et de bovins

Dans un communiqué paru le 16 juin, la Confédération paysanne annonce qu'elle apporte son soutien aux éleveurs de porcs et de bovins actuellement en manifestations pour le soutien de leur revenu. Selon la Confédération, « la concentration des productions, l'agrandissement sans fin des exploitations, la dépen-dance de plus en plus lourde et violente aux industries agroalimentaires, aux banques et à la grande distribution ne cesse de les mettre en péril et de faire chuter leur nombre. » Pour le syndicat, qui fait allusion à la Ferme des 1000 vaches, « il n'y a pas trop d'éleveurs, mais trop d'animaux dans certains élevages ».