Nouveau bras de fer entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Un des derniers actes de l’administration Bush aura été la décision du département américain du commerce de surtaxer des produits européens, dont le symbolique roquefort, en représailles au refus persistant de l’UE d’importer du bœuf aux hormones. Depuis, la France a annoncé, par la voix de Michel Barnier, ministre de l’agriculture, l’introduction avec la Commission européenne d’un contentieux devant l’OMC.
La décision américaine de tripler les droits de douane déjà très élevés depuis dix ans sur le roquefort est prise au sérieux, même si le ministre français de l’agriculture l’a qualifiée de « mesure de rétorsion finalement assez médiocre, qui ne nous fera pas dévier d’un centimètre de la ligne que nous avons choisie avec les autres pays européens ; nous n’accepterons pas davantage l’importation de boeuf aux hormones. L’Europe tient à son modèle alimentaire (...) fondé sur une exigence de sécurité sanitaire totalement rigoureuse vis-à-vis des consommateurs », a expliqué Michel Barnier qui a prévu de rencontrer le 9 février prochain son nouvel homologue américain, Tom Vilsack.
Dans le même temps, l’administration Bush a déclenché aussi une autre offensive commerciale en portant plainte contre l’Union européenne devant l’OMC pour obtenir l’autorisation de vendre sa volaille désinfectée au chlore sur le marché communautaire.
En tout cas si le conflit du bœuf aux hormones dure, lui, depuis plus de dix ans, le roquefort n’est pas le seul concerné par les sanctions américaines. Les Etats-Unis ont annoncé de manière plus générale leur décision de durcir une liste des produits de l’UE sujets à des droits de douanes supplémentaires et la dernière mise à jour de leur liste recense toutes sortes de denrées dont les droits de douane s’élèveront désormais à 100% à compter du 23 mars : des viandes, fruits et légumes, céréales, chewing-gums, chocolat, châtaignes, jus de raisin, eaux minérales... Vingt-six des 27 pays de l’Union sont visés, le Royaume-Uni étant seul épargné car il a toujours été favorable au boeuf aux hormones. Outre la France, les Pays-Bas se sentent particulièrement touchés.
Le roquefort quasi exclu du marché US
Les droits de douane sur le roquefort devraient donc atteindre 300 % à partir du 23 mars alors que depuis juillet 1999, ce fromage était taxé à 100 %. En 1998, en effet, l’Union européenne avait émis une interdiction d’importation du bœuf américain aux hormones. Par mesure de représailles, les Etats-Unis avaient alors augmenté l’année suivante les droits de douane d’une liste de produits européens, dont le roquefort. D’après les Etats-Unis, ces nouvelles sanctions sont conformes aux règles de l’Organisation mondiale du commerce. Leur but avoué est d’aboutir enfin à un accès au marché européen pour le bœuf aux hormones américain. Cette fois, la nouvelle taxation est si élevée que le roquefort risque de disparaitre complètement du marché américain. A l’heure actuelle, les exportations vers les Etats-Unis ne représentent que 400 tonnes par an, soit environ 2 % de la production de ce fromage, selon l’interprofession du lait de brebis.
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Des chiffres divergents
Les Etats-Unis ont sans doute choisi de cibler le roquefort pour toucher la France exclusivement. « Attaquer le roquefort permet aux Etats-Unis d’effectuer une frappe chirurgicale sur la France, car sa nomenclature douanière est individualisée », remarque Benoît Royer, expert d’Ubifrance. Si l’on en croit les chiffres donnés par Ubifrance (basés sur les rapports des douanes), la mise en place de la taxation de 100 % en 1999 n’a pas eu de réel impact sur les exportations vers les Etats-Unis. Depuis 1999, les chiffres oscillent en effet entre 200 et 341 tonnes, alors qu’en 1998, 258 tonnes de roquefort avaient été exportées vers les Etats-Unis. Les chiffres fournis par l’interprofession du lait de brebis se basent sur les déclarations des industriels de roquefort fournies à l’interprofession (pour obtenir les autorisations indispensables à l’entrée de ce fromage sur le territoire américain). Selon eux, l’impact est plus élevé mais reste limité. Le tonnage passe de 460 tonnes en 1999 à 400 en 2000, mais il remonte à presque 500 tonnes en 2003. « Globalement, les variations des exportations de roquefort vers les Etats-Unis sont liées à des variables économiques globales et non à la taxation », nous précise Benoît Royer. L’impact de cette surtaxe sur les ventes était faible jusqu’à présent car les producteurs avaient accepté de se voir payer leur lait destinés au roquefort deux fois moins cher. Les fabricants de roquefort avaient quant à eux diminué sensiblement leurs marges.
La hausse de 300 % va par contre avoir un impact réel. « Pour certaines entreprises spécialisées uniquement dans le roquefort, cette hausse de taxation sera un coup de massue. Pour les gros industriels comme Lactalis, ce sera plutôt une piqure de moustiques », estime Benoît Royer. Le directeur de la communication de Lactalis, Luc Morelon, confirme : « Cette hausse de la taxation ne va pas bouleverser nos activités. Nous exportons environ 8000 tonnes de fromage de France vers les Etats-Unis. Si rien ne change d’ici le 23 mars, nous arrêterons simplement d’exporter le roquefort vers ce pays. Nous avons demandé des aides à l’Etat, mais une taxation si forte sera difficile à compenser ».
Une aide limitée du gouvernement
La Confédération paysanne a exhorté pour sa part le gouvernement français à soutenir les producteurs concernés par les mesures de rétorsions américaines. « En dix ans, le gouvernement nous a peu aidé. Je ne fais pas de procès d’intention, je pense qu’il n’est pas évident de trouver une parade, car le roquefort n’a rien à se reprocher », affirme Thierry Zurcher, président de la Fédération des industriels de la filière Brebis. Le gouvernement a initié, avant la nouvelle taxation, le projet d’aider des foires d’exportation du roquefort. Le gouvernement savait-il que les Etats-Unis allaient faire ce coup dur à la France ? Selon Robert Glandières, président de la Confédération générale des producteurs de roquefort, la Confédération avait déjà tenté de demander de l’aide de la part du gouvernement français fin 2008, sans succès. « A l’époque, nous avions reçu des échos d’une possible hausse de la taxe à 200 %. A ce niveau de taxe, nous pensions déjà arrêter toutes les exportations de roquefort vers les Etats-Unis ». Le ministre de l’Agriculture Michel Barnier a en tout cas déploré la sanction américaine et annoncé que la France serait aux côtés de la Commission européenne pour introduire un contentieux devant l’OMC après ces mesures américaines.
Des conséquences importantes en France
La hausse de la taxe exclue de fait le roquefort du marché américain. Selon Robert Glandières, cette hausse de la taxation est un « embargo qui ne dit pas son nom. Ces 300 % sont une manière polie et efficace d’interdire le roquefort aux Etats-Unis, qui se sont aperçus que la taxation initiée en 1999 n’avait pas eu l’effet escompté ». Les conséquences pourraient être importantes en France, où 2000 personnes sont salariées dans la filière brebis. Taxé à 300 %, le roquefort atteindrait entre 75 et 100 euros le kilo et serait donc presque impossible à vendre. « Cette taxation va nous fragiliser ; il sera difficile de retrouver un marché pour compenser ces pertes », conclut Thierry Zurcher.