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Union nationale Les filières agricoles, entre zizanie et tentatives d’unité

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Les appels à l’union nationale, en temps de guerre, comme l’exprimait Français Hollande après les attentats du 13 novembre, rencontrent un écho bien amorti dans les filières aussi importantes que l’agriculture et l’alimentation des Français. Des filières davantage marquées par des dissensions, voire des procès entre des maillons d’une même filière. Malgré tout, des efforts existent pour renforcer le rôle des interprofessions qui n’est plus ce qu’il était naguère. Une zizanie qui empêche le secteur d’améliorer son efficacité, c’est-à-dire sa rentabilité et son développement.

Mercredi 18 novembre : le tribunal de grande instance de Paris entendait, en audience, les parties prenantes d’une action en référé du n° 1 de la viande, Bigard, contre la Fédération nationale bovine (FNB). Jean-Paul Bigard, via son avocat, demandait que le tribunal enjoigne la FNB de stopper les appels à retirer ou sticker les produits à sa marque dans les grandes surfaces. Le tribunal décidait de fixer le délibéré au 25 novembre. Un industriel de la viande, leader du secteur, repreneur il y a quelques années du groupe coopératif Socopa diligentant un procès contre les éleveurs, ses fournisseurs, on n’avait jamais vu cela ! Certes, depuis toujours, éleveurs et transformateurs ont toujours conduit des négociations, discuté prix, quantité, jusqu’à échanger des propos musclés. Mais un procès ? Non.

À l’heure où le pays est appelé à l’union, face à la guerre contre le terrorisme jihadiste, après les attentats du 13 novembre, un tel événement donne le ton.

Porc : la Cooperl crève l’abcès

Autre secteur, autre conflit. En matière porcine, le marché au cadran du porc, symbole d’une organisation et d’un consensus professionnel qui ne faisait pas réellement débat depuis des lustres, ce marché au cadran breton est en panne. Les deux principaux opérateurs avaient décidé de s’en retirer, notamment depuis une tentative d’accord cet été pour maintenir les cours au moins à 1,40 euro le kilo. Un prix qui aurait coûté, de bonne source, 30 millions d’euros à la Cooperl, premier groupe coopératif de porc et premier acteur sur le cadran breton. En se retirant, Cooperl a crevé l’abcès. Depuis, les opérateurs du marché tentent de trouver les bases d’un marché réformé.

De son côté, l’interprofession laitière avait connu des moments aussi difficiles, après avoir été la championne, il y a des années, d’un certain consensus autour de la fixation des prix du lait payés aux producteurs. Depuis, et notamment avec la suppression des quotas, cette période est bien révolue. Le président de l’interprofession Thierry Roquefeuil, également président de la Fédération des producteurs de lait, a même démissionné le 9 juillet. La solution des contrats entre transformateurs et producteurs ne parvient pas réellement à se mettre en place. Et ces contrats, le cas échéant, sont bien maigres en termes d’engagements. Ce qui ne les empêche pas d’être vendus entre éleveurs, avec l’assentiment des coopératives et industriels, sur internet. Le site Le Bon coin s’en est fait une spécialité.

Des contrats avec un réel contenu

Portés par une conjoncture moins mauvaise, par des organisations plus mûres, les secteurs des grandes cultures sont moins sujets à ce type de zizanie. Ce qui n’empêche le secteur sucrier d’être l’objet de discussions musclées, entre un Tereos, le leader français, qui propose un rapprochement structurel à Cristal Union lequel le refus mordicus. Tandis que, à l’aube d’une suppression des quotas, les planteurs de betteraves rappellent fermement leur attachement à des relations interprofessionnels et des contrats qui aient un réel contenu. Comme si cela ne coulait pas de source.

Procès, marchés bloqués, interprofessions en panne, tous les maillons des filières en désunion souffrent de la situation. Les producteurs agricoles le paient par le manque de visibilité sur les prix auxquels ils vont vendre leurs productions. Certes, la zizanie n’est pas en soi la cause de la baisse des prix, celle-ci est parfois mondiale. Mais elle empêche les organisations d’en compenser les effets, alors même que l’Europe n’est plus là pour jouer ce rôle. Les revenus agricoles, que la commission des comptes de l’agriculture devrait évaluer mi-décembre, devraient être en berne pour la plupart des productions animales.

L’agroalimentaire en mauvais état

Pendant ce temps, les concurrents allemands, espagnols, italiens, et même polonais, améliorent leurs performances. Voire, et c’est nouveau, commencent à arriver en France. Le groupe Avril s’est trouvé un allié en la personne du leader allemand Tönnies pour investir dans l’Hexagone, en matière porcine, en direction de l’approvisionnement des grandes surfaces. Leur projet n’est même pas de reprendre une usine d’abattage-transformation qui existe déjà mais d’en construire une. Alors même que la France est en surcapacité. C’est dire à quel point les établissements français semblent obsolètes, estime en substance un observateur attentif du secteur.

Maillon essentiel de la filière alimentaire, la transformation industrielle est à bout de souffle, en sous-investissement, à en croire une étude du Crédit agricole diffusée le 18 novembre (1). Selon celle-ci, les IAA n’investissent plus que 18 % de leur valeur ajoutée depuis 3 ans contre 31 % sur la période 2009-2011. Le taux descend à 12 % pour la filière viande. De plus, 40 % des grandes entreprises (CA entre 50 et 500 millions d’euros) dégagent une rentabilité faible, avec un EBITDA (Bénéfices Avant Intérêts, Impôts et Amortissements) inférieur à 3 % du chiffre d’affaires.

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Pas assez d’investissements

Si les leaders s’en sortent bien, de même que les petites entreprises qui évoluent sur des niches, les entreprises plus importantes, soumises à la pression des grandes surfaces, de la concurrence internationale, sans marques leaders, souffrent le plus. Or, il s’agit de la plupart des entreprises de l’agroalimentaire qui seraient capables de se développer. Epuisés, sous-investis, ces transformateurs n’ont plus assez de réserves pour résister à la volatilité des marchés. Pour retrouver un peu de rentabilité, elles comptent sur le bon vouloir des distributeurs ou sur la compression des prix des approvisionnements agricoles. Pas facile, dans ces conditions, de trouver de l’union dans les filières alimentaires.

Il ne faut pas, pour autant, désespérer de cette zizanie. Des bonnes volontés existent pour inciter au consensus. Dans une lettre ouverte diffusée le 18 novembre, le président de l’Interprofession porcine (Inaporc), Guillaume Roué, propose une feuille de route de sortie de crise à la filière porcine française. Dans une filière décrite comme tiraillée par des « intérêts divergents » et prise en étau par l’Allemagne et l’Espagne, il plaide pour la création de « partenariats extrêmement forts entre les différents maillons », la création de « complémentarités ». A l’industrie, il demande qu’elle innove et mette en avant de « la France et sa notoriété » en faisant pour cela « des efforts courageux ». Aux pouvoirs publics, il demande l’étiquetage obligatoire de l’origine de la viande dans les produits transformés et des mesures qui mettent fin aux distorsions de concurrence en Europe. Il plaide aussi pour le retour d’un prix directeur : « cotation de Plérin ou prix défini par une commission reconnue par l’ensemble des acteurs, l’essentiel c’est qu’une cotation soit affichée chaque semaine et tenant compte de l’évolution des marchés concurrents », explique-t-il. A la grande distribution, il demande de mettre plus en avant le porc français afin d’assurer la fluidité des départs d’élevage et plus de « respect » envers ses fournisseurs. Un signe positif : le marché au cadran pourrait redémarrer le 26 novembre.

Penser « collectifs » en viande bovine

De son côté, Michel Reffay, co-auteur d’un rapport sur la contractualisation en viande bovine, affichait clairement, le 17 novembre lors du colloque Grand angle viande, la nécessité impérieuse de rétablir de la confiance entre acteurs et de penser « collectifs ». « On entend certains dire “chacun son métier !” (principalement Jean-Paul Bigard) Mais il y a des choses à faire ensemble. Chacun a son métier à faire certes, mais dans un même objectif. Il faut un travail interprofessionnel dans la confiance. Si nous ne retrouvons pas de la confiance cela ne marchera pas. »

Dans l’interprofession laitière semble émerger une prise de conscience. Après s’être élargie aux syndicats agricoles minoritaires, elle envisage de faire entrer les distributeurs. Quant aux prix, « tout le monde a concédé un peu. Un certain nombre de laiteries passent des hausses de prix », explique un observateur de à la filière. « De l’intelligence commence à se mettre dans l’économie », constate à propos de ce secteur Francis Amand, le médiateur des relations commerciales.

Chacun sait que ces filières animales n’ont pas intérêt à confirmer les propos de Philippe de Guénin, directeur de la Draaf de Bretagne. Il lançait, le 13 novembre dans le cadre du colloque Elevage et territoire : « En France, les acteurs des filières élevages préféreront mourir pauvres mais libres tandis qu’à l’étranger, ils seront riches et unis ! »

(1) Lire Agra Alimentation du 19 novembre 2015

La solidarité sur le terrain va s’exprimer selon Jean Cordier

« Favoriser le développement de tests de terrain sur des “solidarités locales” est l’une des dix recommandations du professeur Jean Cordier (Agrocampus Ouest) pour améliorer la politique de gestion des risques dans l’Union européenne. Invité le 17 novembre à l’assemblée générale de la CEPM (Confédération européenne de la production de maïs) à Toulouse, il a présenté son étude, remise l’an dernier au Parlement européen, sur une « Analyse comparative des outils de gestion du risque supportés par le Farm Bill 2014 et la Pac 2014-20 ».
« Je vois une montée en puissance de démarches privées voire de filières », a-t-il déclaré, faisant particulièrement référence aux productions animales « en grandes difficultés ». Cela concerne des contrats de campagne sur le cycle de production, des contrats pluriannuels sur le cycle d’investissement. D’après lui, « de grandes entreprises travaillent actuellement » sur ce type de contrats, qui ont « une dimension inhabituelle : la solidarité verticale », entre producteur et transformateur. Et Jean Cordier d’annoncer que « d’ici fin 2015, de gros acteurs vont annoncer des choses ». Le principe de cette solidarité est la suivante : quand les prix sont élevés, l’agriculteur est mis à contribution, quand les prix sont bas, c’est le transformateur qui est sollicité.