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Financement Les fonds gardent leur appétit pour l’agroalimentaire

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Les fonds d’investissement n’en démordent pas : l’agroalimentaire reste toujours attractif pour mener des acquisitions, et ce malgré la crise des « subprimes ». Sa stabilité et son fort potentiel de croissance en font l’un des secteurs les moins touchés par la crise financière américaine et probablement l’un des seuls domaines industriels qui bénéficie de fonds dédiés. L’inéluctable concentration des entreprises est vue comme une aubaine pour ces fonds qui restent néanmoins très attentifs à la conjoncture économique actuelle, surveillant de près l’évolution de la loi Galland et la hausse des matières premières.

Charles Faraud, Soléou, Valade, Saveur, Bongrain Gastronomie… Les dernières opérations menées en LBO semblent montrer que la crise américaine des « subprimes » ne bouleverse pas le paysage des acquisitions menées par des fonds d’investissement dans le secteur agroalimentaire, tout du moins en France. Il faut dire que ces opérations ont souvent été finalisées avant l’été de telle manière que la crise financière subie par certaines banques en Europe n’ait pas d’impact sur la levée de fonds et sur la valorisation des entreprises.

En réalité, la crise joue sur les grandes opérations de LBO, atteignant des valorisations d’au moins 400 millions d’euros. La difficulté majeure réside dans le financement de la dette. Les opérations de LBO de taille importante étant constituées à 30 % par le capital des fonds d’investissement, à 40% par la dette bancaire et à 25 % par la dette financée par « le marché ». Les banques, n’ayant pas vocation à garder cette dette dans leur bilan comptable, éprouvent des difficultés à la revendre. « Dans les métiers du LBO, la crise va affecter à court terme les opérations de taille moyenne et peut même entraîner l’arrêt des opérations importantes, le financement de ce dernier marché étant complètement fermé », indique Charles Diehl, associé chez Activa Capital.

La décision du groupe britannique Cadbury Schweppes d’introduire sa division de boissons en Bourse en est un premier exemple, le groupe ayant justifié cette décision par « des conditions difficiles sur le marché du crédit ». Le projet d’acquisition du groupe néerlandais Stork par les fonds Candover et LME en est un second. Candover avait retiré son offre ne parvenant pas à réunir la participation qu’il estimait nécessaire pour la réussite de son offre. De son côté, LME n’était pas d’accord sur le prix proposé qui valorisait le groupe à 1,5 milliard d’euros. Les pourparlers entre les trois groupes sur l’avenir de Stork semblent être aujourd’hui relancés.

« La finance est déjà en train de réagir comme l’atteste la création, par le fonds de LBO américain KKR et par Citigroup, d’un fonds de dette doté de 15 milliards de dollars, qui pourrait acquérir une partie des crédits arrangés que les banques ont du mal à placer actuellement. Une fois le problème de liquidités résolu, le marché va repartir », précise Charles Diehl. Néanmoins comme l’indique Frédéric Stévenin, associé chez PAI Partners, « l’agroalimentaire est un secteur résistant à ce genre de crise des liquidités avec des multiples relativement élevés. Dans ce contexte, il reste l’un des secteurs les moins touchés par la crise de confiance qui existe sur les marchés ».

Vers une baisse des valorisations ?

Si la crise n’a qu’un faible impact sur les opérations des fonds d’investissement, en France tout du moins, les financiers du secteur s’accordent à dire qu’elle va entraîner une baisse des multiples de dettes. Selon Olivier Le Gall, directeur associé en charge des produits grande consommation et notamment de l’agroalimentaire chez 3i, « la crise des subprimes peut entraîner à plus ou moins court terme une baisse des valorisations et des rendements sur ce type de LBO ». Position partagée par bon nombre de fonds. « Après une période de bulle financière où les valorisations atteignaient des niveaux excessifs de multiple d’Ebitda, l’euphorie semble terminée. Les fonds éprouvent plus de difficultés à trouver de forts effets de levier en crédit car les banques font plus attention », explique Hervé Delachaume, directeur général d’Idia Agricapital. « Il y avait une surcapacité de financement auparavant. La période d’excès est à peu près terminée », indique Charles Diehl.

Chez Permira, on partage cette opinion. « Cette crise pourrait avoir un impact sur la valeur des entreprises. Certaines opérations peuvent être retardées par manque de financement. De plus, certains actionnaires-vendeurs pourraient vouloir attendre plutôt que de devoir réviser leur prix à la baisse », précise Philippe Robert, associé chez Permira. « Avant l’été les prix n’ont jamais été aussi hauts, mais cela risque de baisser. Je serais étonné que les valorisations montent encore », souligne, de son côté, Thierry Giron, directeur associé, membre du directoire d’Initiative & Finance, ajoutant que la crise n’a pas eu d’impact sur les opérations que gère la société de capital risque.

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Du côté de PAI Partners, qui s’intéresse plus volontiers à des entreprises valorisées entre 1 et 3 milliards d’euros, Frédéric Stévenin juge que « les multiples de dettes avaient atteint des sommets avant l’été. Nous allons maintenant retrouver des multiples en ligne avec ceux de 2005. PAI partners a d’ailleurs été plutôt vendeur qu’acquéreur jusqu’en juillet parce que les valorisations étaient très élevées ».

Un contexte économique sous haute surveillance

La hausse des matières premières agricoles semble inquiéter davantage les fonds qui observent de près les futures évolutions des prix et la manière dont les entreprises les répercutent. « Avant même qu’elles n’atteignent leurs niveaux actuels, les matières premières étaient déjà une source d’attention. La hausse va accélérer la difficulté des petites entreprises, contribuant à la consolidation nécessaire du secteur. A moyen terme, cela aura un effet bénéfique sur les moyens et grands groupes », indique Olivier Le Gall. Ce contexte économique de forte volatilité peut en revanche « changer l’analyse que font les investisseurs car la hausse des matières premières est en train de bouleverser le secteur », précise Charles Diehl. « La période dans laquelle on entre risque d’être plus difficile; la hausse des matières premières pourrait avoir des répercussions sur la consommation. Cela préoccupe davantage les industriels que les multiples de dettes. Et ce contexte renforce notre philosophie d’acquérir des entreprises leaders sur leur marché », explique Frédéric Stévenin.

Les acquisitions des fonds d’investissement vont continuer à se développer sur le long terme, selon plusieurs investisseurs, en raison notamment de la pression de la grande distribution. « Toutes ces opérations, même en capital développement, répondent à un besoin économique en France car les industriels ont besoin d’atteindre une taille importante pour résister à la pression sur les marges et les prix que les cinq grands distributeurs français imposent. Les fonds continueront d’investir car il y a un vrai besoin de consolidation de la filière agroalimentaire », indique Olivier Le Gall. L’évolution de la grande distribution et notamment la réforme de la loi Galland sont des sujets suivis de près. « La fin de la loi Galland va obliger à des comportements différents. Les grandes chaînes nationales vont se repositionner soit sur le prix, soit sur la qualité des produits », souligne Charles Diehl. Pour la société Initiative & Finance, les investissements ne peuvent se faire que dans des entreprises dont les clients sont diversifiés. « Le poids de la grande distribution peut être un frein. Une entreprise possédant une clientèle trop concentrée et qui réalise plus de 30 % de son chiffre d’affaires grâce à un seul client ne nous intéresse pas. Cela est rédhibitoire », indique Thierry Giron. Néanmoins, une entreprise réalisant 80 % de son chiffre d’affaires en MDD peut intéresser la société de capital-risque si elle détient, par exemple, une marque qui peut être développée grâce au soutien du fonds d’investissement.

« Un a priori plutôt favorable »

« Il y a un a priori plutôt favorable de la part des investisseurs sur le secteur agroalimentaire. L’engouement des fonds s’explique par la bonne tenue du marché qui ne peut que par définition progresser. De plus, la tendance de sophistication des produits apporte plus de valeur ajoutée. En outre, l’industrie française est puissante et englobe de nombreuses sociétés », indique Thierry Giron. La concentration du secteur est un mal nécessaire pour les entreprises mais également une aubaine pour les fonds d’investissement. Avec des relais de croissance possible grâce aux marchés émergents de l’Asie et de l’Europe de l’Est, l’agroalimentaire attise les convoitises des fonds qui peuvent aider au développement à l’export de PME en manque de financement.

« Le secteur agroalimentaire est plutôt stable par rapport à d’autres secteurs mais il nécessite un accompagnement sur le moyen ou long terme. La mise en place d’une stratégie est longue à cause de la relation directe que l’entreprise garde avec le consommateur », indique Charles Diehl. Activa Capital s’intéresse à des entreprises dont la valorisation se situe entre 20 et 200 millions d’euros. Le fonds porte son intérêt sur trois critères : l’importance d’une marque et/ou d’un fort savoir-faire industriel, la possibilité d’internationalisation, et la capacité de sourcing à l’export. « Notre stratégie reste d’accompagner des sociétés possédant des marques très fortes car la gestion de ces marques est extrêmement importante dans des périodes mouvementées comme celle que nous vivons actuellement. Nous pouvons également aider une entreprise à s’internationaliser à travers des opérations de croissance externe ou par la commercialisation de ses produits hors des frontières françaises. Enfin, nous regardons la manière dont nous pouvons aider les PME à être plus ouvertes au sourcing international », indique Charles Diehl.

De son côté, avec des tickets d’investissement compris entre 2 et 60 millions d’euros, Idia Agricapital, l’un des fonds dédiés à l’agroalimentaire, souhaite occuper une place prépondérante sur le secteur. Acquis en 1997 par le Crédit agricole, Idia ne possédait à l’époque que 100 millions d’euros d’investissement. Aujourd’hui, la filiale du Crédit agricole gère un peu moins d’un milliard d’euros aussi bien dans le monde agroalimentaire qu’agricole. « Nous voulons devenir un acteur majeur du secteur. Notre objectif reste d’investir 150 millions d’euros par an dans des entreprises agroalimentaires, hors opérations exceptionnelles », précise Hervé Delachaume. La dernière opération pour Idia Agricapital a été la finalisation du LBO sur l’entreprise Valade Cf Agra alimentation n°1987 du 21/09/2007 page 19. Toujours minoritaire, la société s’intéresse en premier lieu à des « affaires déjà bien structurées qui vont créer de la valeur dans les années à venir grâce à un projet de développement ou dans des entreprises qui ont vocation à être cédées prochainement », indique Hervé Delachaume. Jusqu’à présent exclusivement française, Idia Agricapital va s’intéresser aux PME italiennes en s’adossant à une banque commerciale qui vient d’être créée avec le Crédit agricole.