Opérateurs relativement récents sur le marché des matières premières agricoles, les fonds indiciels sont accusés depuis plusieurs mois de générer une bulle spéculative aux Etats-Unis. Un récent rapport produit par des professeurs de l’université de l’Illinois prouve le contraire. Le débat n’est pas clos.
Depuis plusieurs mois, la polémique gronde aux Etats-Unis autour des causes de la hausse des prix des matières premières agricoles. Celle-ci ne fait pas que des heureux. Différents maillons de la filière la subissent bien sûr de plein fouet. La semaine du 14 juillet, l’association américaine de l’industrie de l’alimentation animale (Afia) faisait parvenir au leader de la majorité du Sénat, Harry Reid, une lettre dénonçant la spéculation financière sur les marchés à terme. Dès la mi-février, des collecteurs de grains du Kansas se trouvaient dans l’obligation de demander à leurs banquiers des lignes de crédit supplémentaires : avec la flambée des cours, les appels de marge sur leurs comptes marché à terme devenaient trop importants. Soucieux de préserver leurs électeurs agriculteurs, les sénateurs font pression depuis plusieurs semaines sur la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), autorité chargée de réguler les marchés à terme américains des matières premières, afin que soit prouvée, grâce à des enquêtes, la responsabilité des spéculateurs financiers. Certains analystes et économistes pointent du doigt l’arrivée des fonds indiciels.
142 milliards de dollars en 2007
Ces fonds qui répliquent les variations du ou des indices sur lesquels ils sont bâtis sont généralement acheteurs, et donc susceptibles d’entretenir la hausse des cours. Or, en cinq ans, leurs investissements dans les commodités (agricoles et non agricoles) ont décuplé : évalués entre 10 et 15 milliards en 2002, ils ont atteint près de 142 milliards en 2007. Sur certaines places comme le marché à terme du blé de Chicago, ces fonds indiciels détiennent plus de 20 % des contrats. Mais comme ils sont à plus de 95 % acheteurs, leur part du marché passe à 40 % lorsqu’on se place du côté des positions à l’achat. Un rapport réalisé pour le Sénat américain et présenté le 20 mai par Michael Masters, spécialiste des fonds d’investissements, a contribué à alimenter la controverse. « Les investisseurs institutionnels sont en train d’acheter des produits essentiels qui existent en quantités limitées dans le seul but de faire d’importants profits spéculatifs », y explique notamment l’expert. Selon lui, la CFTC a démultiplié l’impact des fonds indiciels en leur laissant une grande liberté d’action. Une bulle de spéculation s’est créée, dont l’éclatement pourrait être très préjudiciable. Michael Masters préconisait donc aux sénateurs d’éliminer la spéculation via les indices.
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L’activité des fonds indiciels identique en part relative
Pour mieux comprendre l’impact de ces fonds sur les cours ainsi que celui des spéculateurs en général, deux professeurs d’économie de l’université de l’Illinois associés à un chercheur néérlandais ont sorti en juin une étude analysant les positions des différents acteurs du marché à terme à l’aide des rapports hebdomadaires fournis par la CFTC. Qu’en ressort-il ? « En valeur absolue, l’activité des fonds indiciels a considérablement augmenté, estime Dwight Sanders, coauteur de l’étude. Mais en part relative, ils conservent la même part de marché ». « Les fonds indiciels maintiennent leurs positions acheteuses quel que soit le prix des produits, observe de son côté Robert Merrin, chercheur au département finance de l’université de Maastricht aux Pays-Bas et autre coauteur. Cela leur permet de profiter des qualités statistiques qu’apporte le marché à terme à un portefeuille financier, comme la réduction de la volatilité. »
Les fondamentaux à l’origine de la hausse
Pour les deux spécialistes, ces fonds indiciels ne peuvent donc être tenus pour responsables de la hausse. Celle-ci s’explique par les facteurs fondamentaux désormais bien connus : développement des besoins en Inde et en Chine, hausse du prix de l’énergie, baisse du dollar. « La hausse des prix agricoles est le résultat du fait que nous ne produisons pas assez pour ce que nous voulons consommer », résume Robert Merrin. Un point de vue partagé par d’autres économistes libéraux. Ce rapport ne mettra bien sûr pas un point final au débat qui fait rage. Il sème juste le doute. La CFTC qui souhaitait revoir les modalités d’action des fonds spéculatifs et notamment des fonds indiciels sur le marché à terme a décidé le 6 juin de reporter les modifications qu’elle comptait faire. Motif : défaut de consensus entre les parties.