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Les fromages russes, une fierté nationale grâce à l’embargo

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Les objectifs d’autonomie alimentaire fixés par le gouvernement russe peinent à être atteints par la filière laitière. Mais l’embargo décrété en 2014 a largement permis au secteur des fromages de se développer pour approvisionner le marché domestique d’une large gamme de fromages russes.

« Grâce à l’embargo, les Russes ont substitué les importations de fromages par une production locale. Ils en sont très fiers », observe Véronique Aguera, spécialiste de la Russie pour le cabinet Gira. Pourtant le secteur partait de loin. En 2007, la Russie importait 44 % de ses besoins en fromages, 40 % en 2014. Mais les effets de l’embargo, décrété en 2014, se sont vite fait sentir car ce chiffre chute à 25 % en 2018, alors même que la demande domestique en fromages n’a cessé d’augmenter (+1,3 % par an entre 2007 et 2017).

Le secteur laitier est « la première priorité du gouvernement [russe] », explique le ministère de l’Agriculture français dans une note consacrée à ce pays. La Russie est le 7e producteur de lait dans le monde, mais elle en est aussi le 2e pays importateur mondial. « Le déficit de production de lait est estimé à l’heure actuelle à 8 Mt, mais serait, selon l’union laitière russe, de 15 Mt d’ici 2 025 en raison de la diminution de la production de lait dans les lopins de terres des particuliers », renseigne le ministère.

L’huile de palme en transition

« Le secteur laitier est peut-être un des secteurs où l’embargo a le moins bien fonctionné, notamment si on le compare à la production porcine ou de volaille, mais son efficacité a tout de même été redoutable, considère Véronique Aguera. L’objectif fixé par le gouvernement russe pour 2020 est atteint aux trois-quarts et ce n’est pas fini. Aujourd’hui, si l’embargo était levé, on ne reviendrait pas au niveau d’importation initial. Cela démontre l’efficacité de l’embargo sur le secteur du fromage. »

« Au début, il y a bien eu des difficultés avec une explosion de la production de fromages analogues », admet la spécialiste du marché laitier russe. Ces fromages sont des ersatz de fromages au lait de vache. Par manque de lait ou nécessité de faire des produits bon marché, ils sont également composés de matières grasses végétales – souvent de l’huile de palme. Un mix qui arrangeait aussi le gouvernement russe. En effet, ces fromages analogues garnissaient les linéaires lorsqu’il n’y avait pas assez de fromages disponibles.

« Le fromage végétal a permis de montrer que l’embargo a fonctionné, expose Véronique Aguera. Puis petit à petit, il y a eu davantage de lait et ils ont pu fabriquer davantage de fromages. »

La collecte de lait progresse

Pour la première fois depuis la chute de l’URSS, la production laitière a augmenté en 2017, indique la note du ministère de l’Agriculture. Depuis 2013, elle s’était stabilisée après de longues années de déclin. Aussi, la production laitière russe atteindrait 31 millions de tonnes. Mais l’absence de recensement rend son chiffrage difficile. « Si l’on regarde la collecte de lait, elle a progressé de 1,9 % par an depuis 2007, observe la responsable du marché russe chez Gira Consulting. Et le rythme a récemment augmenté : + 2,7 % par an entre 2014 et 2018. Nos prévisions sont de + 2,5 % pour les années à venir. »

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Des camemberts russes

« Pour les entreprises russes régionales, l’embargo a été une bouffée d’oxygène. Elles se sont développées et sont maintenant bien présentes sur le marché domestique. Aujourd’hui, vous trouvez tout ce que vous voulez en fromages dans toutes les villes moyennes », témoigne Véronique Aguera. Les entreprises russes se sont emparées du segment des fromages de spécialités et fabriquent du parmesan russe, du camembert russe ou encore du brie russe. Des fromages dont la qualité n’est pas complètement comparable à leurs homologues européens mais qui répondent à la demande des consommateurs russes – qui n’ont pas tellement d’autres choix.

« Les Russes sont particulièrement fiers des fromages, que produisent désormais de petites fermes russes avec des équipements russes », confirme Tatiana Kastoueva-Jean, directrice du centre Russie de l’Institut français des relations internationales. « La hausse de la consommation de fromages en Russie va se faire avec les fromages fabriqués en Russie, pressent Véronique Aguera. La Russie ambitionne même de les exporter vers la Chine. »

Le secteur laitier est « la première priorité du gouvernement russe ».

« Les Russes sont particulièrement fiers des fromages, que produisent désormais de petites fermes russes ».

La Biélorussie tire son épingle du jeu de l’embargo russe

« La Biélorussie a beaucoup profité de l’embargo russe », explique Véronique Aguera, responsable du marché russe au sein du cabinet de consulting Gira. En 2013, la Biélorussie exportait vers la Russie quelque 2,3 milliards d’euros de produits agricoles. Trois ans après, elle en exportait 3 milliards d’euros. « Pour les Russes, c’est normal d’acheter des produits biélorusses, ce sont leurs voisins », poursuit-elle. Mais la Russie, à la recherche d’autonomie alimentaire, cherche également à réduire ses importations en provenance de Biélorussie. « C’est un contentieux politique entre les deux pays », analyse Stephen K. Wegren, professeur spécialiste de la Russie à la South Methodist University (États-Unis). Les deux pays font partie de l’Union eurasienne. « Il y a donc une liberté d’échange mais ces importations pèsent notamment sur la profitabilité du lait russe », explique le chercheur. En effet, le prix du lait de ce grand pays socialiste est « déconnecté de la réalité et très compétitif par rapport aux produits russes », indique Véronique Aguera. « Globalement, les exportations de produits laitiers biélorusses ont augmenté de 30 % vers la Russie depuis la mise en place de l’embargo ».