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Finance Les fusions-acquisitions vont-elles repartir dans les IAA ?

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Les fusions-acquisitions dans l'agroalimentaire pourraient reprendre des couleurs en 2014, après quelques années plutôt calmes. En attendant, les acteurs du secteur suivent avec attention les dossiers Poult et Diana, qui pourraient figurer parmi les grandes opérations de l'année. Si la cession de Poult par LBO France a été plusieurs fois repoussée (les activités polonaises ont toutefois été reprises par Bridgepoint l'an passé), les enchères doivent à coup sûr monter pour Diana.

L'ANNÉE 2013 n'aura pas été celle des grandes opérations en France, à l'exception des mouvements dans la coopération laitière. « La fusion de Sodiaal et 3A, le rapprochement d'Agrial et d'Eurial, ou encore l'alliance entre Terra Lacta et Bongrain sont structurantes pour le secteur laitier à l'approche de la fin des quotas », note Philippe Chapuis, directeur de l'agroalimentaire de Crédit agricole SA. Pour ce qui est du secteur privé en France, quelques belles opérations ont abouti, mais rien de cette ampleur. « Parmi les belles transactions 2013, on peut citer Européenne des Desserts, Europe Snacks ou encore Charles et Alice, note Philippe Guézenec, directeur général chez Easton Corporate Finance. C'est plus difficile pour des entreprises moins performantes. Il y aussi beaucoup de dossiers dans des secteurs à restructurer, ou des LBO avec une dette difficile à porter. On assiste du coup à une augmentation des fusions plutôt qu'à des acquisitions payées en cash. »

DES ENTREPRISES EMBLÉMATIQUES FRAGILES

« Un phénomène qui nous a frappés en 2012 et 2013, c'est le fait que certains grands noms ont plus ou moins flanché. Des groupes emblématiques comme Pescanova, Doux, Wessanen, Panrico, Vion, Européenne Food ont fait face à de graves difficultés. Même si tous ces dossiers ne sont pas comparables, ce n'est pas anodin », analyse Xavier Boeri, associé chez Transcapital.

Autre phénomène frappant, de grands groupes cèdent des actifs jugés non stratégiques, même si certains sont très significatifs. Nestlé a ainsi lancé un vaste programme de cessions (qui a notamment concerné les eaux régionales en France, Jenny Craig, Powerbar…), Unilever s'est séparé de Skippy et, en Europe de l'Est, Danone a cédé trois usines à Schreiber.

DES FONDS TRÈS ACTIFS SUR LE MARCHÉ FRANÇAIS ET EUROPÉEN

Pour autant, 2013 n'a pas été catastrophique pour les fusions-acquisitions dans l'agroalimentaire. En France, le nombre d'opérations est resté stable par rapport à 2011 et 2012 (voir Panorama 2013 des restructurations agroalimentaires d'Agra alimentation). « L'agroalimentaire est assez résilient et reste un bon socle dans le marché des fusions-acquisitions », note Bertrand Thimonnier, directeur associé chez Sodica (Crédit agricole).

L'année 2013 a été marquée par une activité importante des fonds d'investissements, tant sur le marché français qu'européen. Outre les actifs qui sont passés d'un fonds à un autre (Européenne des desserts, Charles et Alice, Europe Snacks…), des entreprises comme Cofigeo et Roland Monterrat sont ainsi entrées dans le giron d'un fonds (MBO Partenaires dans les deux cas après des négociations très longues).

… TANDIS QUE LES INDUSTRIELS SE CONCENTRENT SUR LES PAYS EN CROISSANCE

« Si on élargit le champ de vision, on dénote une certaine bipolarité : les fonds de private equity étaient à la manœuvre sur les grosses opérations en Europe et dans le monde (R&R, Tyrells, Burton, CSM, Whisworth, Vion Ingrédients, Campbell's…) alors que globalement le marché était plutôt mature, à l'exception certes de quelques marchés porteurs comme le BtoB, le snacking, les produits à connotation santé ou plaisir… ; pendant ce temps, les industriels français ont procédé à des acquisitions – ou développements – dans des pays en croissance, comme s'ils percevaient avec raison que la vraie création de valeur est désormais “ailleurs”, la France étant à ce titre tirée à l'international par des beaux champions : Danone en Afrique de l'Ouest, Lactalis en Inde, les PAI, la génétique au travers souvent de jolies ETI… », observe Xavier Boeri. Si des entreprises françaises déjà bien implantées sur des marchés matures vont logiquement chercher de la croissance dans les pays émergents, l'activisme des fonds sur des marchés matures peut, lui, surprendre.

QUELQUES RÉSERVOIRS DE CROISSANCE DANS LES MARCHÉS MATURES

« Les fonds qui interviennent sur des spin off de grands groupes dans les pays matures font le pari que l'entreprise est sous valorisée et qu'elle retrouvera de la croissance si toutes les ressources sont affectées à son développement, sans péréquation avec d'autres actifs du groupe cédant », avance Gilles Sicard, directeur général délégué de Céréa Capital (Unigrains).

Qui dit pays développé ne dit d'ailleurs pas forcément marché mature. « Nous nous intéressons souvent à des entreprises dynamiques à l'export, cela renforce leur attractivité, mais c'est une “brique” de création de valeur parmi d'autres. Charles et Alice et Européenne des Desserts sont également en croissance en France. La pâtisserie industrielle et les compotes sans sucre constituent des marchés en plein essor », rappelle Guillaume Jacqueau, président d'Equistone Partners Europe.(Equistone a pris le contrôle des deux sociétés en 2013).

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LA RÉSILIENCE DE L'AGROALIMENTAIRE SÉDUIT LES FONDS

Secteur résilient et encore fragmenté avec des dossiers d'européanisation à mener, l'agroalimentaire intéresse les fonds, même généralistes. « Après la crise de 2008/2009, l'agroalimentaire a moins souffert que le reste du marché. Cela a incité quelques fonds généralistes à s'intéresser au secteur. La croissance est moindre que sur d'autres marchés mais un tel secteur défensif contribue à la sécurisation du portefeuille des fonds », analyse Elie Auriac, directeur général de Messis Finances (Unigrains). « Il y a moins de cyclicité que sur d'autres secteurs même s'il ne faut pas négliger la problématique des matières premières. Dans une conjoncture incertaine, certains segments de l'agroalimentaire offrent un peu plus de visibilité », confirme Guillaume Jacqueau. « En ce moment, les fonds descendent sur des dossiers de taille un peu inférieure, parfois au minimum de leur ticket », observe d'ailleurs Gilles Sicard.

PAS DE PROBLÈME DE FINANCEMENT POUR LES BEAUX ACTIFS

De l'avis des observateurs, les financements ne manquent pas pour acquérir des pépites bien valorisées, à des multiples dépassant 8 fois l'Ebitda. « La ressource endettement réemerge avec des dettes longues et des gens qui prennent des risques, assure Gilles Sicard. Les banques subissent la concurrence des fonds de dettes privés et elles réagissent. » C'est ce qui fait dire aux experts interrogés que les affaires pourraient repartir.

Le climat d'incertitude fiscale de fin 2012 a retardé un certain nombre d'opérations, et la situation s'est clarifiée depuis. « Aujourd'hui les signaux sont positifs, estime Elie Auriac. La fiscalité est plus claire. On a observé un assouplissement des recours aux financements par un début de retour des banques, la création de fonds de dettes et le développement d'obligations privées. Cela devrait se poursuivre voire s'amplifier. Le marché boursier est aussi un signal positif. Et la reprise mondiale qui se profile va redonner de la visibilité et favoriser les opérations. Je pense qu'il y aura une reprise en 2014. »

DEUX MARCHÉS : LES BEAUX ACTIFS ET LES AUTRES

Le marché ne devrait pas pour autant connaître de révolution. « Les dossiers prennent toujours autant de temps : neuf ou dix mois quand c'était six mois avant », note Gilles Sicard. « L'évolution des prix des matières premières et des consommables combinée à une consommation morose impacte directement la rentabilité des entreprises. Et quand le taux de marge brute d'exploitation décroche fortement, cela stoppe l'opération », explique Bertrand Thimonnier. « Beaucoup de dossiers mis en route en 2012 se sont éteints alors que ce qui a été mis en route en 2013 a abouti », estime toutefois Gilles Sicard, pour qui le marché est plus ouvert que l'an passé.

Sur les beaux actifs, la compétition est très rude. Mais sur des entreprises moins performantes, les acheteurs sont en position de force. « Les PME françaises sont souvent assez mal organisées en matière de contrôle de gestion, par rapport à l'Allemagne ou même l'Italie. Elles naviguent à vue, anticipent mal les crises et doivent chercher des solutions dans l'urgence alors que cela pourrait être évité », note ainsi Philippe Guézenec.

LES SECTEURS EN DIFFICULTÉ PEINENT À SE CONSOLIDER

Dans les secteurs en difficulté, l'année 2013 a plutôt vu déboucher de petites opérations, mais rien de structurant en termes de filière. « Le secteur des viandes se consolide tant bien que mal avec la reprise de Chapin par Monfort Viandes, de Charcuteries Gourmandes par Cosnelle, mais cela ne bouleverse pas la donne du marché », observe Xavier Boeri. « Les choses commencent à bouger dans la filière œufs, mais dans la volaille et le porc, on ne voit pas de dynamique de consolidation se mettre en place », estime Philippe Chapuis. Dans la salade quatrième gamme, l'acquisition de Bakkavor par Florette (Agrial), finalisée en 2013, a été suivie par la reprise de Crudettes à Pomona par LSDH. Reste aussi à savoir quelle sera l'évolution de secteurs notoirement surcapacitaires comme l'ultrafrais laitier.

LA DISTRIBUTION FACE À UNE CRISE STRUCTURELLE

Les marges de ces secteurs sont aussi mises à rude épreuve par la guerre des prix que se livrent les distributeurs. Nombreux sont les industriels et leurs représentants (Ania, Coop de France, Feef…) à dénoncer cette destruction de valeur. Et l'essor du drive, sur lesquels se sont rués les distributeurs, ne fait qu'accentuer le fait que le gain de part de marché des uns se fait forcément au détriment des autres. « Il y a aujourd'hui trop de mètres carrés en France, clame Gilles Sicard. Les distributeurs ont des coûts fixes énormes et sur le non alimentaire, les ventes du commerce en ligne commencent à peser réellement. Est-ce réaliste d'avoir tant de centres commerciaux alors que les consommateurs ont modifié leurs habitudes de consommation ? », s'interroge-t-il. Seul un renouvellement du business model de la distribution pourrait changer la donne. Une évolution qui pose aussi la question de l'opportunité d'une reconfiguration de la distribution en France. La restauration (hors vente à emporter), actuellement en manque de croissance, nécessitera aussi probablement des ajustements et concentrations.