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Les géants de l’agrochimie se préparent à de grandes manœuvres

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Face à des marchés agricoles à la peine, à des investisseurs activistes ou à une innovation au ralenti, les mastodontes de l’agrochimie s’efforcent de donner un coup de fouet à leurs résultats en projetant des rapprochements de grande envergure. Les américains Monsanto, Dow Chemical et DuPont, les allemands BASF et Bayer et le suisse Syngenta, aussi surnommés les « big 6 » du secteur, avancent leurs pions.

Monsanto a engagé les hostilités au printemps en offrant, en vain, jusqu’à 46 milliards de dollars pour racheter le suisse Syngenta. Qu’importe cet échec, les négociations continuent d’aller bon train entre les plus gros vendeurs de phytos et semences. « Tout le monde parle à tout le monde », a assuré le directeur général de Dow Chemical fin octobre. La consolidation du secteur est « inévitable », selon le patron de Monsanto.

Et selon le Wall Street Journal le 5 novembre, qui s’appuie sur des sources anonymes, DuPont a entamé des discussions avec Syngenta en vue d’une fusion, tout en négociant avec Dow Chemical un mariage de leurs activités agricoles.

« La raison principale de ce mouvement est la situation actuellement tendue de l’économie agricole », estime Jeremy Redenius du cabinet Bernstein. « Les prix des récoltes baissent depuis deux ou trois ans, la croissance des volumes ralentit, les entreprises se tournent vers la consolidation pour renforcer leurs positions », note l’analyste. Dans certaines zones et certains produits, le secteur est déjà très concentré depuis les années quatre-vingt-dix, les grands groupes de chimie ayant tout intérêt à combiner la commercialisation des herbicides à celles de semences OGM résistant à ces mêmes produits chimiques. En Amérique du Nord, le marché des produits phytosanitaires est ainsi à plus de 80 % aux mains des « big 6 » et trois groupes seulement (Monsanto, DuPont et Syngenta) se partagent 80 % des ventes de semences de maïs, selon John Klein, analyste chez Berenberg.

Autorités de la concurrence à l’affût

Les difficultés actuelles des marchés agricoles, qui réduisent les revenus des proies potentielles et amenuisent leur valorisation, ne font qu’accélérer les choses, selon John Klein. Monsanto, par exemple, « s’est focalisé au cours de la dernière décennie sur le maïs et le soja, l’Amérique du Nord et le Brésil », remarque-t-il. Mais l’explosion de la demande de maïs pour l’éthanol aux Etats-Unis ou de soja pour l’élevage en Chine va ralentir ces prochaines années. L’entreprise est donc en quête de sources alternatives de croissance.

Dow Chemical et DuPont doivent en outre composer avec des investisseurs activistes, respectivement les fonds de Daniel Loeb (Third Point) et Nelson Peltz (Trian), qui leur reprochent une rentabilité insuffisante, et exigent des scissions.

Les spécialistes de l’agrochimie manquent aussi d’innovation, selon John Klein. « Après trois ou quatre années de lancements de produits à fort potentiel, les tuyaux sont relativement vides, mis à part peut-être pour Dow ou le portefeuille soja de Monsanto », estime l’analyste. Faute de pouvoir se différencier sur leurs technologies, les grands groupes « vont probablement se faire concurrence sur les prix » et rogner sur leurs profits. D’où la nécessité d’aller chercher de la croissance ailleurs.

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Rapprochement, offre amicale ou hostile, aucune opération n’est encore officielle chez les « big 6 » du secteur, qui doivent aussi s’assurer du blanc-seing des autorités de la concurrence. Le remaniement a en revanche déjà commencé pour les entreprises plus petites. Le producteur de potasse canadien Potash a certes renoncé à acquérir son concurrent allemand K + S début octobre. Mais le groupe chimique américain FMC a finalisé en avril l’acquisition du danois Cheminova et son compatriote Platform s’est offert en 2014 l’européen Agriphar, une filiale de l’américain Chemtura, et l’irlandais Arysta LifeScience pour former un pôle agrochimique imposant.

Le français Vilmorin, quatrième semencier mondial habitué aux petites acquisitions à l’international, a pour sa part manifesté son intérêt pour les semences potagères de Syngenta, que le groupe suisse s’apprête à mettre en vente. « Nous ne pouvons pas ne pas regarder » ce dossier, confirme le directeur financier du groupe, Daniel Jacquemond, se disant attentif « aux opportunités qui pourraient se présenter, à partir du moment où elles correspondent à nos capacités financières », même si Vilmorin ne pourra « pas courir tous les lièvres à la fois ».

Le chimiste DuPont se choisit un nouveau patron

Le chimiste américain DuPont a conforté le 9 novembre au poste de p.-d.g. Edward Breen, qui assurait l’intérim depuis le départ abrupt de la précédente titulaire du poste début octobre. M. Breen, 59 ans, était membre du conseil d’administration du groupe depuis février. Il avait été auparavant p.-d.g. du conglomérat industriel Tyco International de 2002 à 2012. A ce poste, il s’était distingué en procédant à la scission de l’entreprise et y avait mené une restructuration comprenant des suppressions d’emplois. « En tant que membre du conseil d’administration et p.-d.g. intérimaire, Ed a engagé très rapidement et activement la société dans une transformation » nécessaire, vante Alexander Cutler, administrateur indépendant du conseil d’administration, cité dans le communiqué. Fin octobre, DuPont a annoncé envisager des économies et surtout entamer des discussions avec des concurrents au sujet de ses activités agricoles (semences, phytos). Le groupe pâtit actuellement de la chute des prix de matières premières et des difficultés de grandes économies émergentes comme le Brésil. Son bénéfice a baissé de 46 % à 235 M de dollars au 3e trimestre et son chiffre d’affaires a diminué de 17 % à 4,87 Mrd.

Syngenta s’associe à DSM pour développer des solutions biologiques

L’agrochimiste suisse Syngenta a annoncé le 6 novembre un partenariat avec le groupe néerlandais DSM pour développer et commercialiser des solutions biologiques pour l’agriculture, un segment à fort potentiel de croissance. Les deux sociétés vont développer ensemble des solutions microbiennes, notamment pour les produits de biocontrôle, les biopesticides et biostimulants, a indiqué le groupe bâlois dans un communiqué. Elles envisagent ensuite de commercialiser conjointement les solutions issues de cette plateforme de recherche. Cette collaboration vise à accélérer le développement d’une gamme de produits basés sur des micro-organismes d’origine naturelle pour les traitements avant et après les récoltes, a expliqué Syngenta. Au cours des dix prochaines années, les solutions biologiques sont promises à une croissance à deux chiffres et pourraient représenter jusqu’à 10 % du marché mondial de la protection des cultures d’ici 2030, a-t-il quantifié. Ces organismes sont capables de protéger les cultures contre les ravageurs et les maladies mais aussi de lutter contre la résistance, d’améliorer la productivité et la fertilité des plantes, a souligné le groupe suisse.