Contre toute logique, la flambée des prix agricoles n’a pas empêché les ténors de l’industrie alimentaire mondiale de dégager d’excellents résultats sur 2007 et même début 2008. Des analystes maintiennent donc leur note positive sur le secteur mais avec un bémol désormais à cause des risques de mévente pour les grandes marques dès 2008. Ainsi, Groupama Asset Management, qui focalise ses recommandations sur les seules grandes sociétés cotées (Nestlé, Unilever, Danone, Cadbury, Numico…) vient de corriger à la baisse sa note sectorielle, de même que celle – demeurée neutre jusque là – des groupes de distribution. Une vision que l’on ne saurait extrapoler, bien sûr, à l’ensemble du tissu des entreprises alimentaires dont le marché est surtout français, pas plus d’ailleurs qu’à tous les types de commerces, étant donné la très vive concurrence qu’a introduite la loi Chatel et que va amplifier la loi LME.
« Tout au long de l’année dernière, la violence inédite de la flambée des matières premières nous a fait nous poser beaucoup de questions, et nous attendions avec une certaine inquiétude les premiers résultats des entreprises sur l’exercice », explique Valérie Gadon, de Groupama Asset Management, à propos de la poignée de très grandes entreprises alimentaires cotées sur les places boursières internationales. « Mais les cash flow restent élevés, et au fil des trimestres, les résultats nous ont rassuré ». Il semble en fait que ces entreprises ont réussi à répercuter une partie de ces hausses et il est probable que 2008 ne posera pas plus de problèmes, sauf évidemment en ce qui concerne le maintien des volumes de vente. « Les distributeurs, au contraire, sont sous pression et rognent leurs marges pour rester compétitifs », ajoute l’analyste.
Facteurs structurels
Les industriels font face depuis un an à des tensions sans précédent sur les prix des matières premières agricoles qui globalement ont doublé depuis 2005 au niveau mondial. Dans le même temps, d’autres facteurs de coût n’ont cessé d’augmenter, qu’il s’agisse de l’énergie, des transports et des matériaux d’emballage. En céréales, un léger déficit de la production par rapport à la consommation a suffi à provoquer une flambée des cours parce que les stocks n’ont jamais été aussi bas depuis 1982 et qu’ils devraient encore diminuer de 5 % en 2008. Deux facteurs structurels nouveaux sont apparus en même temps du côté de la demande : au niveau mondial, celle-ci est en effet très soutenue, tirée par davantage de consommation de protéines d’origine animale dans les pays émergents qui associent dynamisme démographique et revenus croissants, et par la très forte hausse des utilisations industrielles, notamment du bio-carburant (biodiesel et éthanol), dont la production trouve des perspectives de rentabilité au gré de la hausse des cours du pétrole. A quoi s’ajoutent d’autres facteurs de hausse durable tels que l’augmentation de la population mondiale (+25 % d’ici 2030), la raréfaction des terres arables et des aléas météorologiques exacerbés par le réchauffement climatique.
Répercussions possibles
Les grands groupes alimentaires, l’an dernier, ont néanmoins fait la preuve de leur capacité à répercuter ces hausses sur leurs clients. Au premier semestre, Nestlé, Unilever et Danone ont épargné leurs marges en pratiquant d’efficaces politiques de couverture à l’achat (voir ci-après) et au second semestre c’est par des hausses de tarifs qu’ils ont surtout préservé leur profitabilité.
Dès le début de 2007 et surtout après l’été, ces trois leaders ont appliqué des hausses de prix, portant en fin d’exercice l’effet mix-prix à 7,2 % chez Unilever pour l’ensemble de ses ventes, à 12,8 % chez Nestlé et à 20,3 % sur les produits laitiers de Danone.
Pour le groupe Danone, l’alourdissement de la facture des matières premières en général (lait, autres produits agricoles, emballages) a été évalué à 300 millions d’euros pour l’année 2007 et le groupe table sur un surcoût analogue cette année. Cette augmentation est compensée pour l’instant par la hausse des volumes produits et la réduction des autres coûts, des frais généraux et commerciaux. Et surtout par l’augmentation des prix : en juillet 2007, le groupe a appliqué une hausse de 3 à 5 % dans le monde, suivie en janvier 2008 par une deuxième vague de l’ordre de 10 %.
En réalité, remarque Groupama, à la différence du début des années 90, l’impact des matières premières est moins sensible pour de tels groupes, grâce à la centralisation de leurs achats et à des structures de coûts qu’ils ont su modifier à leur avantage : dans les ventes de Nestlé par exemple, grâce à une orientation délibérée vers des produits à forte valeur ajoutée, les matières premières et l’emballage ne pèsent plus que 30 % en 2006 contre 39 % en 1990. L’avenir dira si, dans leur ensemble, les entreprises du secteur alimentaire modifieront aussi leurs stratégies pour ne pas avoir à relever leurs prix, ceci par un allègement des emballages, une évolution de leurs recettes, voire une réduction du poids des produits à l’unité.
Impact à venir sur les ventes
Pour Valérie Gadon, si ces groupes leaders ont dégagé d’excellents résultats, avec des marges opérationnelles en hausse, il serait logique quand même qu’ils s’inquiètent de l’impact négatif des hausses de prix sur leurs perspectives de ventes en volume pour les mois à venir étant donné le ralentissement économique : ceci vaut pour les marchés matures, où ils font encore la majorité de leurs ventes (56 % pour Danone, 62 % pour Nestlé, et même 68 % pour Cadbury), car les marques subiront davantage de concurrence des MDD. Et également pour les marchés émergents où la sensibilité des ménages est la plus forte à la hausse des prix alimentaires : la part du budget alimentaire des ménages, qui n’est plus que de 15 % dans les pays matures, atteint 29 % en Amérique du Sud, 35 % en Europe de l’Est, et près de 45 % en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique. Toutefois, parmi les trois leaders en référence, qui n’ont pas perçu de ralentissement l’an dernier malgré leurs hausses de prix, seul Danone a clairement annoncé s’attendre à un tassement des volumes au premier semestre, qui serait d’ailleurs suivi d’un rebond au second. Curieusement, Unilever ne relève aucun coup de frein de la demande dans les pays émergents et Nestlé relève ses projections d’activité annuelle et voit une accélération de ses volumes sur les deux premiers mois de 2008 malgré la hausse des prix.
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Il n’empêche, Groupama retient pour sa notation future un peu plus d’éléments négatifs. En effet, le report des achats des ménages est déjà visible, vers les MDD comme vers le hard discount – qui a gagné un point de part de marché en un an. Cela signifie des pertes de volumes pour les grandes marques, ce qui ne se récupère pas sans mal, mais à coup d’actions de relance qui seront coûteuses au niveau des marges.
A ces risques sur les volumes, s’ajoutera en tout cas une pression croissante des distributeurs, comme le ressentent d’ores et déjà la plupart des PME de l’industrie alimentaire.
Avertissement sur les groupes de distribution
Les groupes de distribution, eux, sont inégalement exposés à la nouvelle situation : en France et en Belgique, leurs marges étaient déjà sous pression en 2007 pour les groupes intégrés, alors qu’elles continuaient d’évoluer positivement pour le néerlandais Ahold et pour les britanniques, Morrisson ou Sainsbury et, à un moindre degré, pour Tesco.
En France, estime Valérie Gadon, l’inflation sur l’alimentaire qui a réapparu en force mi-2007, a interrompu la guerre des prix : elle a en effet touché toutes les gammes de produits, tous les formats de magasins, et même le hard-discount. Si elle est restée très différenciée par enseigne, c’est qu’elle est toujours fonction du positionnement de chacune et de leur repositionnement par rapport à la concurrence.
Pour autant, les distributeurs accusent le coup, confrontés qu’ils sont à la hausse de leurs coûts d’exploitation (+5 % sur le transport et sur les loyers, +3,2 % du fait des négociations salariales…). Les pressions sur les marges vont s’accroître à nouveau à court terme, du fait des nouvelles réglementations visant à renforcer la concurrence prévues dans la loi de modernisation de l’économie (LME) : si le formalisme juridique entourant la coopération commerciale va disparaître, le seuil de revente à perte est maintenu et les sanctions accrues, la libéralisation des ouvertures de magasins (avec ou sans un seuil de 1000 m 2) va susciter de nouveaux entrants très probablement du hard-discount, les soldes verront leur période élargie de deux semaines.
Au total, Groupama maintient sa position fondamentale positive sur l’agroalimentaire, en la corrigeant légèrement en baisse, et reste sur une note sectorielle neutre sur la grande distribution, en l’infléchissant aussi en baisse.