En Bretagne, la qualité de vie au travail est devenue un véritable défi pour les industries agroalimentaires. Crise économique et agricole, manque de compétitivité et difficultés de recrutements forcent les entreprises à se remettre en question, à innover en matière de bien-être. Au sein de l'Abea, l'Association bretonne des entreprises agroalimentaires, le club Qualité de vie au travail, qui regroupe dix entreprises, phosphore sur cette thématique.
Le 1er décembre dernier, près de Rennes, un colloque sur les bonnes pratiques liées à la qualité de vie au travail était organisé par l'Abea, l'Association bretonne des entreprises agroalimentaires. Un évènement visant à ouvrir le débat pour avancer ensemble. Autour de la table, Sill, Hénaff, Bigard, Triskalia et Even ont échangé sur leurs premières expérimentations. En effet, confrontées à des difficultés structurelles et à un renouvellement de leurs effectifs, les industries agroalimentaires bretonnes doivent désormais composer aussi avec l'Accord national interprofessionnel du 19 juin 2013 qui définit la notion unique et juridique de qualité de vie au travail (QVT). Un accord qui invite à une mise en œuvre rapide et efficace au sein même des entreprises pour que performance économique rime avec performance sociale. « Nous devons créer les conditions pour que la nouvelle génération de salariés se sente bien chez nous, dans les entreprises de l'industrie agroalimentaire, assure Jean-Pierre Geneslay, vice-président de l'Ania. Nous avons un devoir d'exemplarité pour que la génération d'aujourd'hui et celle de demain puissent être formées chez un artisan, continuer sa carrière en coopérative, poursuivre chez un industriel et pouvoir revenir chez l'artisan si elle le souhaite. Le dialogue social est la pierre angulaire de ce qu'il reste à faire. » Selon Eloïse Galioot, ergonome chez Sill Entreprises, « l'accord national prend enfin en compte les aspects matériel et organisationnel de l'entreprise, mais aussi les questions de stress et de souffrances. »
ESPACES DE DISCUSSION, PARCOURS DU NOUVEL EMBAUCHÉ
Dix-huit mois après l'accord national, certains industriels bretons ont déjà mis en œuvre de nouvelles conditions d'organisation portant sur la qualité de vie au travail, comme Sill, Triskalia, Hénaff, Bigard ou Even. « Remettre le salarié au cœur de l'entreprise a un effet sur l'engagement et sur la performance », remarque Patrice Kerouel, DRH du groupe Sill, qui a mis en place des espaces de discussions, d'échanges et de dialogue, afin de travailler sur les dysfonctionnements de l'entreprise et d'améliorer les pratiques. « Une fois améliorées, ces pratiques peuvent être diffusées dans toutes les entreprises du groupe », commente Patrice Kerouel. Chez Triskalia, les équipes dirigeantes misent sur une meilleure intégration des nouveaux embauchés. Au nombre de 100 chaque année, ils suivent désormais un parcours sur deux à trois mois avec leur manager et un salarié référent. « Cela permet d'inculquer rapidement les valeurs de la coopérative », indique Frédéric Soudon, DRH de Triskalia. « Plus un collaborateur s'intègre rapidement, plus il se sent à l'aise. Il est alors opérationnel plus vite et au final c'est plus de compétitivité pour l'entreprise. Ce sont donc autant de bénéfices pour l'entreprise et le salarié, et plus de sérénité. » Ce parcours d'intégration, en phase de déploiement depuis octobre, est en place dans les huit entreprises de la coopérative Triskalia, qui compte 2 400 salariés.
GÉRER LES CARRIÈRES ET LES COMPÉTENCES
Chez Hénaff, comme chez Bigard, on mise sur la qualité de vie au travail pour recruter. « L'image de marque de l'entreprise est suffisamment forte pour nous permettre de recruter les meilleures compétences », remarque Christelle Ageneau, DRH chez Hénaff. « Le travail collaboratif que nous menons avec les salariés afin de répertorier l'ensemble des métiers et des emplois de l'entreprise doit également nous amener à reconsidérer certaines rémunérations. » Et à les faire évoluer au même titre que les compétences. Des compétences que Bigard, de son côté, souhaite aussi faire progresser. Le transformateur de viande basé à Quimperlé prône « l'ascenseur social », comme le souligne son DRH Groupe, Benjamin Castel, pour attirer des jeunes dans un métier souvent peu apprécié. « Nous recrutons 450 jeunes chaque année, dont la moitié via des contrats professionnels de six mois qui aboutissent à des CDI. Notre objectif est de développer les compétences de nos collaborateurs en passant par des certifications. Nous leur offrons aussi la possibilité d'évoluer rapidement, en trois à quatre ans, vers des postes d'animateurs d'équipes. »
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AMÉLIORER SON RAPPORT À L'AUTRE
Enfin, au sein de la coopérative agricole Even à Ploudaniel, près de Brest, une centaine de salariés se sont formés sur leurs relations aux autres. « Nos équipes ont pris conscience du stress qu'elles peuvent vivre dans leurs rapports aux autres. Cela leur a permis de mieux choisir leurs mots, d'être plus à l'écoute et de se remettre davantage en question », explique Charles Belin, DRH de la coopérative spécialisée dans le lait qui compte 5 300 salariés. Cette formation a ainsi appris aux salariés d'Even à relativiser les situations de conflits, à développer l'empathie afin d'avoir une meilleure connaissance des problématiques des autres. Au final, c'est l'esprit de cohésion générale qui est renforcée. « Le résultat est une amélioration nette du fonctionnement de l'entreprise », assure Michel Le Bot, délégué CFDT et coordinateur du groupe.
INCIDENCE SUR LES ARRÊTS DE TRAVAIL
Chez Even, l'amélioration de la qualité de vie au travail a déjà permis de réduire l'absentéisme. Pourtant, il reste encore difficile de mesurer l'incidence de ces récentes actions sur les arrêts de travail ou les maladies professionnelles. Bien qu'en diminution constante depuis des années, le taux d'accident du travail en Bretagne en 2014 demeure encore supérieur à la moyenne nationale de six points avec 40,5 pour mille salariés, d'après la Carsat Bretagne. Côté maladie professionnelle, le taux ne cesse d'augmenter de 1994 à 2010 et commence alors à décroître en raison de la destruction d'emplois dans l'industrie bretonne. Le taux est aujourd'hui plus faible que la moyenne nationale avec 3 627 maladies professionnelles recensées en Bretagne en 2014, contre plus de 5 000 au niveau national. « Evaluer les actions de qualité de vie au travail sur la santé est très difficile », reconnaît l'ergonome Sandrine Nahon. « Ce qui va déclencher les effets positifs sur la santé ce sont les éléments du fonctionnement de l'entreprise : la coopération, la participation, la discussion, la compréhension et le dialogue. » Convaincus que la qualité de vie au travail peut être source de performance, les industriels tentent bel et bien d'apporter un peu de bien-être dans la sphère travail. « Sans que cela ne nuise à la productivité de l'entreprise », indique Yves Fantou, président de la commission sociale de l'Abea et dirigeant d'une PME de charcuterie artisanale à Rennes. « Ces expérimentations pluridisciplinaires doivent nourrir la réflexion des autres entreprises agroalimentaire bretonnes pour leur permettre de développer leur propre dynamique d'amélioration continue. » Voilà qui est dit ! Reste maintenant, en pleine contestation du compte pénibilité (lire aussi page 18), à appliquer durablement tous ces bons principes au sein des entreprises en Bretagne et ailleurs.
Créée en 2001 à l'initiative des chefs d'entreprise bretons et des pouvoirs publics, l'Association bretonne des entreprises agroalimentaires, présidée par Olivier Clanchin (p.-d.g. Triballat-Noyal) regroupe aujourd'hui 192 entreprises et sites de production, dont plus de 40 % comptent entre 50 et 250 salariés. 33,3 % des adhérents représentent la filière viande, 26,4 % les plats cuisinés, traiteur, 21,8 % les produits de la mer, 17,2 % la nutrition animale, 12,6% la filière lait et 11,5% les PAI... L'agroalimentaire est le premier employeur de l'industrie bretonne, avec 35 % des effectifs et 138 558 salariés en 2014.