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Les légumes d’industrie jouent au yo-yo

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C’est une deuxième campagne noire d’affilée pour la filière française des légumes d’industrie. Avant même les vagues de chaleur et la sécheresse exceptionnelles de cette année qui ont ravagé les petits pois, les carottes et les haricots verts, la production française avait déjà dévissé en 2025 (-12 % des surfaces). Et les intentions de contractualisation 2026 annonçaient déjà un nouveau recul. Cette filière contractualisée est habituée au yo-yo des volumes au gré du climat, mais les à-coups y sont plus rares concernant les surfaces, qui connaissaient une croissance continue depuis cinq ans. Cette mauvaise passe a plusieurs origines : de moindres débouchés chez les industriels en raison d’une concurrence étrangère accrue et d’une consommation atone (notamment en surgelé) liée à l’inflation. Mais aussi des impasses techniques chez les agriculteurs. La météo 2026 a poussé la correction de marché plus loin que prévu, si bien que le Cenaldi s’attend à un rebond des surfaces de l’ordre de 20 % sur 2026-2027.

Comme toutes les productions agricoles, la filière des légumes d’industrie connaît parfois des décrochages. Le plus souvent, ce sont les volumes qui dévissent, quand la sécheresse ou la canicule s’en mêle. Plus rarement, ce sont les surfaces. Le dernier décrochage date de 2015 avec des emblavements tombés à 55 000 hectares (dans le périmètre suivi par des producteurs du Cénaldi), contre une fourchette comprise entre 62 000 et 69 000 hectares au cours des cinq années précédentes.

Dix ans plus tard, rebelote : la surface est tombée à nouveau à 55 500 hectares semés en 2025, et 686 100 tonnes récoltées, soit une baisse de près de 20 %. C’est dans le grand Ouest que le phénomène est très marqué avec un recul de 24 %, suivi par le Sud-Ouest (-9 %) et le Nord (-5 %). « Depuis dix ans, les surfaces étaient en progression, tandis que les volumes alternaient entre hausse et baisse au gré des conditions climatiques et économiques. En ce sens, la baisse des surfaces de 2025 marque un tournant », souligne Pauline Bourcier, responsable études de l’Unilet, sollicité par Agra Presse.

Que s’est-il passé l’année dernière ? Les causes de cette chute sont multiples. D’abord, une panne de la demande industrielle : « Une raison de la baisse des surfaces vient de moindres commandes industrielles face à des débouchés réduits. Du coup, moins de volumes récoltés, » explique Pauline Bourcier. En cause, l’inflation qui a fait reculer les ventes, notamment en surgelé : « Sur 2025, les stocks industriels étaient peut-être un peu forts suite une mévente causée par l’inflation », retrace Dominique Vaesken, vice-président du Cenaldi et exploitant dans les Hauts de France,

Le contexte concurrentiel a également joué : « En Belgique, la très forte récolte de pomme de terre a saturé les capacités de stockage, explique l’agriculteur. Du coup, les industriels belges ont déstocké leurs légumes à prix cassé ». L’équation est devenue de plus en plus difficile : coûts de production, rentabilité incertaine, contraintes phytosanitaires et concurrence des productions étrangères : « Prenez le maïs doux, une filière qui se développait en France : l’arrivée massive du produit chinois sur le marché rend aujourd’hui le développement très hasardeux. »

Effet « abandon » à pondérer

Le niveau des abandons de cultures en cours de saison était aussi orienté à la hausse en 2025 : les taux de surfaces abandonnées ont été importants pour la quasi-totalité des légumes (7 % en moyenne), dépassant les 15 % pour les navets et les panais.

« Cela reflète les conditions climatiques des cultures et la qualité du produit, prévient Pauline Bourcier, pour l’Unilet. En 2025, les producteurs ont connu une forte pression sanitaire à cause des précipitations : oïdium sur pois, présence de mouches des semis, de lépidoptères ravageurs. Autant de dégâts sur le légume qui peut entraîner des refus en usine. Du coup, les producteurs préfèrent ne pas récolter. »

En haricot vert par exemple, un lot peut être refusé à l’usine au-delà de 3 % de gousses touchées. L’autre raison tient à des rendements trop importants sur la parcelle, qui poussent in fine les producteurs à ne pas récolter pour être d’équerre sur la campagne contractualisée.

Et vint la canicule en 2026

C’est dans ce contexte morose qu’est intervenu l’épisode caniculaire et la sécheresse de 2026. Épinards aux feuilles brulées et pois en surmaturité les rendant inexploitables, arrêts de croissance pour les carottes ou les oignons, abandons de récolte en haricots, rendements en forte baisse… À la fin août, la baisse des tonnages en pois atteignait 24 %. Pour les autres variétés, les chiffres consolidés devraient être disponibles dans le courant de septembre. Sur les ondes de France Inter le 31 août, Stéphane Deschamp, directeur général branche légumes d’Eureden (d’aucy) indiquait « des pertes atteignant 35 % pour le couple pois/carotte et d’environ 50 % pour le haricot vert dont la récolte n’est pas encore terminée ».

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Pour Pauline Bourcier, « le pois, légume fragile et qui figure parmi les cultures les moins irriguées, a été particulièrement exposé. Mais derrière le chiffre national de -24 %, il y a des disparités très importantes entre bassins de production. C’est le Sud-Ouest qui a été particulièrement touché, alors que le nord du pays, s’en tire, disons, un peu mieux ». Certains légumes pourraient tirer leur épingle du jeu comme la courgette, dans le Nord en tout cas. « Nous avons connu des rendements exceptionnels », reconnaît Dominique Vaesken. « L’accès à l’eau et un sol argileux y ont participé. »

Et la canicule n’a pas eu des effets similaires partout : « Dans les Hauts de France, nous avons pu assurer 80 % des programmes, alors qu’en Bretagne, où le niveau d’irrigation est faible et les sols moins profonds, on est dans l’ordre de 60 %, ce qui est peu », reconnaît Dominique Vaesken. Cependant les à-coups dans la récolte pèsent sur l’organisation des ateliers, dont l’activité dépend de volumes importants livrés régulièrement dans des fenêtres de récolte très courtes.

Le vice-président du Cenaldi reste prudemment optimiste pour la prochaine campagne : « Par effet de contre-coup naturel, je table sur une progression des surfaces de l’ordre de 20 % sur 2026-2027. »

Nouveau calendrier, nouvelles espèces

Par-delà le yo-yo des surfaces, la filière réfléchit à faire évoluer le calendrier de plantation. « Nous sommes en réflexion particulièrement concernant les pois d’hiver, explique Pauline Bourcier. Un travail sur les variétés est en cours car il faut trouver un pois résistant au froid et acceptant une hygrométrie possiblement forte. »

La démarche est déjà engagée dans le nord du pays : « Les premiers essais, entamés en décembre dernier, sont encourageants », précise Dominique Vaesken. « À terme, nous nous orientons vers potentiellement 10 % à 20 % des surfaces emblavées en hiver ». Le haricot vert a connu des progrès similaires. En revanche, le flageolet semble être moins dynamique.

Outre l’adaptation des variétés – le maïs doux apparaît dans le Nord et on parle aussi de l’aubergine –, elle attend aussi des avancées sur le plan phytosanitaire, un poste de coûts important. Des projets comme « 1er decclic », lancé en 2024, sur la lutte contre les adventices, a donné de premiers résultats encourageants. La filière compte aussi beaucoup sur le méga programme « Acompli » (quinze filières impliquées) pour lutter contre les Lépidoptères.

24 % de petits pois en moins au niveau national

« La baisse des surfaces en 2025 marque un tournant »

Une consommation portée par les surgelés (+ 1,6 % en 2025)

Des prix qui restent élevés sur 10 ans

Le cadre des relations commerciales en question

Face à la répétition des aléas climatiques, Olivier Mevel, économiste spécialiste des relations industrie-commerce, propose d’intégrer la notion de rendement dans les contrats entre producteurs et industriels : « Après les exercices 2024, 2025 et en attendant les résultats 2026, nous ne sommes plus face à un accident mais une trajectoire de désengagement des producteurs. Quand un producteur emblave, son incertitude porte désormais sur le climat, donc le rendement ». L’économiste propose aussi de « rouvrir les négociations commerciales tout de suite ». Selon lui, « le partage du risque ne doit pas se limiter à l’amont mais aussi au distributeur et au consommateur ». Du côté des producteurs, on n’est pas convaincu : « La majorité des adhérents du Cenaldi y sont opposés », explique son président Dominique Vaesken. Le producteur défend le cadre existant d’une négociation avec la distribution une fois par an, rappelant qu’elle porte sur la production industrielle de l’année précédente : « Ce serait contre-productif. Une négociation annuelle est déjà en elle-même suffisamment difficile. Et serait-il raisonnable de la rouvrir à chaque fois qu’un problème se profile ? »

Salsifi, haricot rouge, edamame : ces légumes qui progressent en France

Derrière le recul général de la production de légumes d’industrie, certaines variétés tirent leur épingle du jeu. C’est le cas du haricot rouge, ou du salsifis, dont les surfaces avaient progressé de 18 % en 2025, tout comme les exploitations engagées (+ 9 % dans le Centre et le Nord). Si Dominique Vaesken confirme l’attractivité de ce légume, il pointe certains freins : « C’est un légume difficile à cultiver qui demande beaucoup de désherbage – le salsifis n’est pas couvrant – et de nettoyage à cause du sable. Surtout, il demande un cycle d’un an, ce qui est long. » Autre légume en vogue, l’edamame offre des avantages culturaux (captation de C02 et pas d’ajout d’azote) et la demande est là. Les surfaces en brocolis ont aussi considérablement augmenté en 2025 (+ 17 %). « Il profite d’un double mouvement positif : d’une part, la demande pour le made in France, et d’autre part, l’augmentation du coût de la main-d’œuvre en Pologne, fournisseur du marché français », confirme Dominique Vaesken.