« Pour vivre heureux, vivons caché », le principe a quelques adeptes dans l’industrie alimentaire, également dans la distribution, surtout chez les « indépendants » à l’exception notable de Leclerc. Jusqu’à aujourd’hui, Intermarché n’a jamais été très disert sur les performances de ses magasins et encore moins sur l’existence au sein du Groupement des Mousquetaires d’un outil industriel devenu aussi important que dans bien des grands groupes agroalimentaires. Un élément devenu tout-à-fait atypique, pesant quelque 13% des ventes réalisées par ses enseignes alimentaires (20,5 milliards d’euros) et sur lequel le groupe a accepté de s’expliquer ici.
Car, cela correspond bien en fait à une volonté politique remontant aux origines d’Intermarché et confirmée ces derniers temps par les nouveaux dirigeants du groupement : les 60 usines – agroalimentaires pour l’essentiel – dont s’est doté le distributeur sont jugées nécessaires à la sécurité d’approvisionnement de ses magasins et au développement d’une vraie politique commerciale d’ensemble. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas une « anomalie » née des hasards de l’histoire et qui pourrait demain être remise en cause. Car il importe peu aux Mousquetaires de faire comme les autres distributeurs dont la plupart, même s’ils en avaient eu dans le passé, n’ont pratiquement plus d’usines en propre.
Une intuition visionnaire au départ
Christian Legatelois, patron de magasin à Colmar, est l’un de ces « Mousquetaires » qui consacre son « tiers temps» au groupement et il s’applique depuis cinq ans à superviser ce pôle industriel. Il nous témoigne, enthousiaste, que « cette stratégie écrite il y a trente-cinq ans, on n’imaginait pas alors qu’elle serait aussi judicieuse aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation et de l’hyper concentration de certains secteurs de l’industrie alimentaire et des produits de grande consommation ».
En se dotant d’abattoirs, d’usines de conserves, ou en rachetant des sociétés de charcuterie, d’embouteillage ou de panification, le groupement d’indépendants Intermarché a dès 1969 cherché à connaître les prix de revient réels de ses autres fournisseurs, et à conserver une liberté d’approvisionnement et de négociation qui aurait effectivement été menacée des décennies plus tard du fait de la constitution de quelques oligopoles dans l’industrie.
Un atout pour la politique de marques propres
« Nous sommes assez fiers d’avoir persévéré dans cette voie qui a été une des grandes intuitions de Jean-Pierre Le Roch, surtout au moment où toutes les enseignes misent de plus en plus en plus sur la marque de distributeur. Et où les différentes politiques menées par les Pouvoirs publics (lois Galland, Dutreil,…) ne font, finalement, que renforcer cette tendance… ». Les concurrents d’Intermarché font tous, il est vrai, le forcing sur leurs marques d’enseigne, mais sans disposer des mêmes atouts puisque, faute d’outils industriels en propre, ils en sont réduits à demander à une poignée de fournisseurs, tous les mêmes, de leur fabriquer des produits sous MDD qui risquent, à terme, de se ressembler un peu trop.
« Pour notre part, justifie Philippe Terrien, directeur de l’ensemble des activités industrielles qu’il gère comme un holding depuis le siège des Mousquetaires à Bondoufle, il est vital que l’innovation – le seul vrai moyen pour une enseigne de se différencier aujourd’hui – soit ainsi vraiment nôtre. Cela renforce la confiance et l’attachement des consommateurs à nos marques et à la signature commune (Sélection Mousquetaires) que nous commençons à y apposer».
Le groupement d’indépendants a eu, avant d’autres, une obsession, c’est de voir que la concentration n’allait pas seulement toucher les fabricants de marques nationales, mais qu’elle s’accentuera très rapidement entre fournisseurs de MDD. Or, c’est là un mouvement réellement européen (en particulier entre fabricants qui se sont spécialisés pour servir le circuit hard discount). Des groupes comme Aldi ou Lidl ont d’ailleurs pris des participations dans des sociétés industrielles en Allemagne, et Leclerc n’a pas résisté à la tentation de faire pareil avec sa société de viande et charcuterie (Kerméné), son unité de transformation de poisson et même une source d’eau minérale,… Mais ailleurs, le schéma dominant n’est pas celui-là : Casino a revendu il y a longtemps – pour faire du cash à un de ses moments difficiles – aussi bien sa chocolaterie (Weiss) que sa charcuterie (Impérator) ou ses chais vinicoles (Chais Beaucairois), et ni Carrefour ni Auchan ne semblent à la veille de vouloir contrôler leur amont.
Une grande entreprise de 2,6 milliards d’euros
Quoi qu’il en soit, l’ensemble industriel agroalimentaire des Mousquetaires, rattaché à ITM Entreprises et fournisseur des enseignes alimentaires du groupement (Intermarché, Ecomarché, Restaumarché, Netto), a acquis une taille sans égale avec 60 unités de production, un effectif de 9000 personnes et un chiffre d’affaires cumulé de plus de 2,6 milliards d’euros.
Se refusant quand même à ériger en dogme cet engagement dans la production, les dirigeants d’ITM n’hésitent pas à faire évoluer cet outil industriel, qui de fait a changé de périmètre au fil des opportunités et surtout des besoins. A en croire Christian Legatelois, il y a d’autant moins de contestation en interne sur cette politique d’intégration que, en tant qu’actionnaires de ces filiales industrielles, les membres du groupement sont les meilleurs juges de leur rentabilité : « Ce ne sont pas des entreprises soutenues à bout de bras par les enseignes, ce sont des fournisseurs qui vendent aux prix du marché à chaque magasin de l’enseigne ». Pour l’essentiel, c’est avec les adhérents que sont négociées les conditions de ventes, mais il se développe à présent d’autres débouchés, en restauration, à l’export, voire en MDD pour d’autres distributeurs. Le tout est que l’unité de production dégage du profit tout en autofinançant, le plus souvent, si possible ses investissements.
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Les montants investis ne sont d’ailleurs pas négligeables, atteignant un total de l’ordre de 80 M EUR chaque année, avec une tendance à l’accélération actuellement car les besoins sont importants, selon le dirigeant. L’ensemble de ces activités connaît une croissance de 4 à 6 % l’an en chiffre d’affaires, et ce rythme pourrait s’accentuer, surtout en volume, étant donné la volonté des magasins de renforcer les marques propres et d’offrir les meilleurs rapports qualité-prix.
Autre avantage de l’intégration amont, la signature des produits est ainsi n’en est que plus véridique et durable ; nombre d’usines du groupement développent des marques qui sont de vraies marques, parce qu’elles capitalisent plusieurs décennies de présence en linéaire comme Jean Rozé, Monique Ranou ou Capitaine Cook, issues en l’occurrence d’anciennes PME indépendantes qui ont fini par tomber dans l’escarcelle de leur principal client. Mais le même schéma vaut pour des créations ex nihilo comme Antartic 1 créé dès 1976 et qui produit les jus de fruits Paquito, la première marque du groupement dont il a vient de fêter les trente ans.
De nouveaux besoins
L’éventail des productions sous contrôle des Mousquetaires s’est en fin de compte considérablement élargi ; s’il s’est construit pas à pas, cela résulte autant de rachats que de créations pures et simples.
Mais là encore aucune position dogmatique ou intangible ne vient contredire les impératifs de rentabilité : c’est pourquoi des entreprises acquises ont été revendues comme la laiterie de Longueville (reprise par Lactalis il y a deux ans), ou une endiverie et des installations piscicoles. Qu’une activité cesse d’être stratégique ou ne puisse s’aligner sur les standards de rentabilité du secteur, et elle pourra être sortie du périmètre. En revanche, estime Philippe Terrien, il est des métiers dans lesquels il restera difficile pour le distributeur d’aller très loin en investissement, comme l’industrie laitière ou la brasserie qui sont trop capitalistiques. A l’inverse, quand un oligopole s’instaure comme dans les eaux minérales, les conserves de légumes, les céréales pour petits déjeuners ou les biscuits salés et graines d’apéritifs, le groupement n’a pas hésité à procéder à des créations ou à des reconversions d’usines déjà existantes dans le groupe (Kerlys dans le Morbihan, Antartic II en Ardèche, etc).
Et, autre argument opportuniste si l’on veut, quand les chefs d’entreprises sont restés aux commandes des PME acquises par les Mousquetaires (ce qui est le cas une fois sur deux), le groupement s’engage à les libérer de leurs parts lorsqu’ils veulent vraiment décrocher : c’est le cas actuellement pour plusieurs, coup sur coup, et les Mousquetaires dénouent ces partenariats en passant finalement à 100% du capital, ainsi dans Triskel (charcuterie), Filet Bleu (biscuits), Faissole (biscottes), Delvert (confitures) ou Hauller (vins d’Alsace).
Panification et pâtisserie en pointe
Pour autant, le groupement – qui certes a joué un rôle dans le maintien d’activités dans de nombreuses régions (et de très petites communes souvent) – se refuse à jouer les sauveteurs pour tous les « canards boîteux » ou toutes les entreprises en mal de succession qui, bientôt, vont être légion.
Enfin si la palette des activités couvertes est variée, il ne faut pas conclure à une dispersion de la stratégie industrielle des Mousquetaires. Un point fort demeure depuis les origines, il se situe dans les secteurs viande et charcuterie, qui pèsent ensemble près de 60% du chiffre d’affaires total des unités de production, avec surtout un poids lourd, la SVA, qui est n°3 national de l’industrie de la viande bovine. Ce tropisme originel des Mousquetaires entraîne d’ailleurs une «surconsommation» de viande dans la clientèle, autrement dit une part de marché en viande qui est supérieure à la part moyenne de l’enseigne. A l’origine le groupement a voulu se positionner pour tenir compte des contraintes sanitaires élevées dans ce secteur et aujourd’hui l’importance des arguments fraîcheur devient la raison d’être de plus d’une douzaine d’implantations du groupe.
Et demain, les mêmes raisons vont conduire à développer des outils en panification surgelée et en pâtisserie fraîche pour alléger la charge de travail en magasins et garantir une qualité supérieure difficile à obtenir d’autres industriels ou de grossistes mais qui sera exigée de plus en plus par les consommateurs. C’est ainsi que La Ronde des Fraîcheurs a déjà beaucoup saturé son unité d’Estillac près d’Agen et devrait construire une deuxième usine plutôt au nord de la Loire et ce, dès l’an prochain.