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Marion Guillou, membre du Haut Conseil pour le climat « Les nouvelles directives du Giec changeront les priorités »

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Après un été de sécheresse et d’incendies, l'ancienne p.-d.g. de l'Inrae, Marion Guillou, commente pour Agra Presse le dernier rapport du Haut Conseil pour le climat, dont elle est membre, dans l’attente d’un prochain rapport dédié à l’agriculture qui paraîtra dans les prochains mois.

Que faut-il retenir du dernier rapport du Haut Conseil pour le climat ?

Les dernières données disponibles montrent que les émissions de l’agriculture continuent à diminuer lentement, notamment en raison de la baisse du cheptel, mais également de celle des utilisations d’engrais. Par contre, les émissions de CO2 liées aux consommations de carburant se sont malheureusement remises à augmenter. De 5 % environ, un phénomène que les mesures ukrainiennes risquent d’accentuer. Au total, la diminution reste de toute façon deux fois moins rapide que ce dont nous aurions besoin pour atteindre le nouvel objectif européen de baisse de 55 %. Les sécheresses ralentissent par ailleurs le stockage de carbone. C’est une des causes des 60 % de stockage de carbone en moins dans les forêts par rapport à ce qui était attendu dans la stratégie nationale bas carbone.

Votre rapport mentionne les nouvelles directives du Giec, que changeront-elles ?

Adoptées en 2019, ces nouvelles lignes directrices seront appliquées en 2023. Elles prennent en compte les dernières publications scientifiques, qui prouvent que les engrais minéraux dégagent des émissions plus importantes que ce qui était pris en compte précédemment. À l’inverse, les engrais organiques ont un bilan plus favorable. Nous avons établi des premières estimations dans notre rapport, qui restent à confirmer. Ces lignes directrices pourraient conduire à augmenter de 60 % les émissions liées aux engrais de synthèse, et à diminuer de 40 à 50 % celles des engrais organiques. Les zones de polyculture élevage auront alors des bilans beaucoup plus favorables, à l’inverse des zones spécialisées en céréales. Ces nouveaux calculs changeront totalement les priorités, en mettant en évidence la nécessité d’une action plus ciblée sur les grandes cultures. La direction à suivre demeure : dans notre rapport précédent, nous soulignions déjà les avantages de la polyculture-élevage, en incitant à valoriser les engrais organiques.

Quelles mesures proposez-vous sur ce sujet ?

L’un des effets de la guerre en Ukraine a été l’augmentation forte du prix des engrais, donc un encouragement à les utiliser de manière plus parcimonieuse. Dans notre rapport 2022, nous rappelons que la loi climat-résilience prévoit une mesure sur le suivi des émissions azotées, mais aussi la possibilité de créer une taxe sur les engrais minéraux. Nous invitons, bien sûr, à attendre la stabilisation du marché et la fin du conflit, mais il ne faudra pas oublier de mettre en œuvre cette mesure le moment venu. Le décret sur la trajectoire de réduction devrait d’ailleurs être préparé le plus vite possible, même si la taxe était activée plus tard. Le gouvernement va normalement répondre à notre rapport, et nous aurons sans doute à cette occasion des éléments plus précis sur ses projets.

Comment accélérer selon vous la réduction des émissions de méthane, l’autre poste important d’émissions ?

Nous rappelons dans le rapport que la France s’est engagée à réduire de 30 % ses émissions de méthane, mais les efforts concernent tous les secteurs émissifs (fuites des tuyaux de transport de gaz, émanations de décharges, élevage de ruminants). Pour la partie élevage, alors que le grand public porte beaucoup d’attention sur les ruminants, notre évaluation est que la tendance actuelle à la diminution du cheptel correspond à l’effort nécessaire. Il n’y a donc pour l’instant pas lieu de proposer des mesures spécifiques d’accélération comme celles des Pays-Bas. La question de la « déspécialisation » des régions, et d’une association plus grande entre élevage et cultures peut en revanche se poser dès maintenant. Favoriser les engrais organiques suppose une certaine proximité, et donc un encouragement à la cohabitation des filières à l’échelle de petites régions.

Vous suggérez au gouvernement d’encourager la réduction de la demande en produits animaux. Faut-il une grande campagne de sensibilisation sur ce sujet selon vous ?

Nous pensons qu’il faut effectivement aller vers une modération de la consommation humaine de protéines animales, et une augmentation de la consommation de protéines végétales. Mais déverrouiller la production des légumineuses se révèle très difficile, malgré les politiques qui se succèdent depuis de nombreuses années sans effet visibles. Cela fait au moins trente ans qu’on en parle, et trente ans que cela ne marche pas. Les changements dans le choix des cultures sont difficiles, avec beaucoup d’acteurs à mobiliser de l’amont à l’aval, des semenciers aux industriels de la transformation, et à ce jour la filière peine toujours à se développer. L’objectif fixé par le gouvernement est de 8 % de la superficie agricole et nous en sommes encore très loin.

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Le marché du carbone agricole est-il une solution pour diminuer les émissions du secteur ?

Pour l’instant, le volume de crédit reste faible, et les ventes ne décollent pas parce que les grands acteurs vont chercher des projets moins chers à l’autre bout du monde. Une de nos recommandations concerne l’harmonisation et l’amélioration des méthodes de calcul à l’échelle européenne. Tant qu’il n’y aura pas d’outil partagé, il sera difficile d’avoir un marché véritablement fonctionnel. Plus personnellement, j’ai la conviction que l’échelle territoriale sera essentielle pour que les gens s’approprient ces démarches. Cet été, très marqué par le changement climatique, a déjà entraîné une prise de conscience partagée. Plus d’entreprises pourraient décider de participer à des actions proches de chez elles, plutôt qu’à de la séquestration dans la forêt amazonienne. C’est tout l’intérêt de démarches comme Acclimaterra, en Nouvelle Aquitaine, qui mobilise les acteurs sur l’anticipation des effets concrets du changement climatique à l’échelle territoriale.

Le plan stratégique national est-il selon vous à la hauteur des enjeux ?

Nous le rappelons dans notre rapport, le PSN dans sa première version n’aurait permis de réduire les émissions du secteur agricole que de 9 à 11 % en 2030 par rapport à 2015, contre 18 % de réduction attendus par la SNBC. Nous devons encore faire l’évaluation des effets des révisions qui ont été apportées depuis, même s’il ne semble pas que les mesures climatiques aient reçu beaucoup plus d’attention dans la deuxième version.

Dans un avis rendu en décembre 2021, vous avez estimé que les plans climats publiés par les ministères à votre demande n’étaient qu’un « recensement des mesures déjà existantes ou prévues ». Peut-on attendre plus de la planification écologique promise par Emmanuel Macron ?

Avoir chargé la Première ministre de la planification écologique est une très bonne décision, parce qu’elle permettra d’avoir une vision intersectorielle, et d’articuler les politiques territoriales et nationales. Il faudra certainement y ajouter une planification financière pluriannuelle : si le paysage financier n’est pas prévisible, il sera difficile pour les acteurs de s’engager. Ce que nous supposons, c’est qu’une fois que la France aura intégré l’objectif de réduction de 55 % des émissions prévu par le Green Deal, chaque ministère aura son propre objectif et devra le décliner dans ses politiques. C’est pour cela que nous avons appelé à un PSN plus ambitieux : si les 9 milliards de la Pac ne servent pas à diminuer les émissions agricoles, le ministère de l’Agriculture – et au-delà les agriculteurs – auront raté une opportunité.

Dans votre dernier rapport, vous écrivez que « les mesures prises en urgence ne doivent pas compromette les ambitions climatiques du secteur agricole ». À quelles mesures faites vous référence, au-delà des carburants ?

Le retournement des jachères est l’une de ces mesures en trompe-l’œil sur lesquelles nous sommes sceptiques. Les surfaces que les agriculteurs consacrent aux SIE ne sont pas les meilleures. Prétendre que l’on va résoudre les problèmes de déficit de production de l’Ukraine et de la Russie avec ces surfaces est une fausse solution. Le sujet reste le même : les dérogations accordées en temps de crise ne devront pas être maintenues par la suite car elles jouent contre les équilibres des milieux. Nous y serons attentifs.

« Ces lignes directrices pourraient augmenter de 60 % les émissions liées aux engrais de synthèse »

« Il faut effectivement aller vers une modération de la consommation humaine de protéines animales »

« Le retournement des jachères est une mesure en trompe-l’œil »