Les organisations de producteurs sont « un outil de la contractualisation » que la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) veut « rendre plus performant », selon son président Thierry Roquefeuil. Pour autant, les éleveurs se sont-ils vraiment appropriés cet outil sur le terrain et rempli-t-il son objectif ?
L'idée des organisations de producteurs (OP) est séduisante : se regrouper entre éleveurs pour mieux négocier les tarifs de vente du lait face à un aval de plus en plus regroupé. Coté aval, les chiffres parlent d'eux-mêmes. « Deux entreprises (Lactalis et Sodiaal) représentent plus de 40% des producteurs. Les trois-quarts restant livrent aux six premières entreprises françaises. Quatre centrales d'achat se partagent la plus grande partie du débouché intérieur des produits laitier », est-il écrit dans le Livre blanc de la FNPL, rendu public le 14 avril. Pour contrer cela et avec le développement de la contractualisation voulu par Bruno Le Maire, ancien ministre de l'Agriculture sous Nicolas Sarkozy, les producteurs ont eu la possibilité d'échanger sur les tarifs et les volumes qui les lient aux industriels, afin de jouer dans les négociations tarifaires au sein des OP. Pour autant, ces échanges ne sont pas considérés comme une « entente » répréhensible par l'Autorité de la concurrence, un avantage non négligeable quand on sait que certains industriels du lait ont été condamnés récemment pour cela (Agra-presse n°3488).
Se pose la question de l'attractivité des OP pour les éleveurs
Par ailleurs, une coopérative est aussi dans son principe même une organisation de producteurs. Alors pourquoi ne pas imaginer que les OP créées et reconnues dans le secteur laitier deviennent à l'avenir des coopératives à la suite d'une évolution de leur statut et d'un fort mouvement politique ? « Bonne question ! », s'exclament certains acteurs de la filière. « Mais on n'en est pas là ! ». Et effectivement, comme il est écrit dans le Livre blanc, « les OP représentent actuellement 40% des producteurs livrant aux entreprises privées. C'est à la fois beaucoup compte tenu de l'énergie dépensée pour leur mise en place, mais également peu pour appliquer une réelle politique collective de négociation avec les acheteurs ». Pour André Bonnard, secrétaire général de la FNPL, « le producteur doit se sentir suffisamment bien avec son OP pour lui déléguer entièrement la négociation ». Et justement, les producteurs se sentent-ils « suffisamment bien » avec leurs OP ? Une vraie question même pour la FNPL. « Se pose […] la question de l'attractivité des OP et du traitement spécifique de leurs adhérents par rapport aux non-adhérents. Il faut provoquer l'adhésion des producteurs aux OP par la preuve de leur efficacité », continue le Livre blanc.
OP et marchandisation des contrats de collecte
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La FNPL prévoit d'ailleurs un ambitieux programme pour ces OP : communication de données sur la situation des marchés, de leurs adhérents, analyse de ces informations, moyens logistiques, associations d'OP, etc. Les éleveurs y verront-ils leur intérêt ? « La proportion actuelle des éleveurs adhérents à une OP est déjà importante […], mais pas encore suffisante », relève le Livre blanc. À travers ces OP, se joue également la « marchandisation des contrats » entre éleveurs et industriels. La FNPL revendique depuis longtemps des contrats collectifs, et non individuels, ainsi que non cessibles afin d'éviter cette « marchandisation ». Cette dernière amènerait les jeunes agriculteurs à payer non seulement la reprise d'un capital de production (foncier, bâtiment, cheptel…) lors de leur installation, mais aussi à payer pour un contrat avec un industriel. « Les contrats ont un début et une fin. Celle-ci intervient notamment lorsque l'éleveur cesse son activité laitière », estime la FNPL. Les OP sont donc un outil qui laisse rêveur quant à son potentiel, mais perplexe face à la réalité du terrain.
Lors du colloque Grand Angle Lait, le 14 avril, Daniel-Mercier Gouin, professeur à l'Université de Laval au Canada, a affiché clairement sa position : « Avec la signature de contrats individuels, les producteurs se font réguler par les entreprises ». Il s'est adressé fermement aux éleveurs : « Laissez le marché [du lait, ndlr] aux autres (Allemands, Danois, etc) ou allez-y franchement mais ne laissez pas les laiteries décider à votre place ». Pour clore ce colloque portant sur l'après-quota dans la filière laitière, Martial Marguet, président de l'Institut de l'élevage s'est exclamé : « Notre filière va avancer à la cadence que les producteurs vont lui donner ! » Marie-Thérèse Bonneau, vice-présidente de la Fédération nationale des producteurs de lait a confirmé de son côté que « tous les ingrédients sont là pour construire la filière de demain ».
André Bonnard, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), se refuse à imaginer « des entreprises qui manquent de lait ». Il s'est exprimé sur le sujet lors de la présentation du livre blanc, le 14 avril, à Paris. Thierry Roquefeuil, président de la FNPL, a rappelé de son côté qu'« il est surprenant d'entendre que les industriels français ont peur de produire du lait lors de l'assemblée générale de Syndifrais », le 2 avril dernier. « Les entreprises laitières n'ont pas d'ambition pour nous, alors montrons que les éleveurs en ont », a conclu André Bonnard, avec conviction.