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Frédéric Tellier, réalisateur « Les pesticides offrent une question de morale pure »

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Réalisateur du film Goliath, qui sortira en salle le 9 mars avec Pierre Niney et Gilles Lellouche, Frédéric Tellier s’est documenté pendant près d’une dizaine d’années sur les pesticides pour développer son scénario.

Pourquoi avoir fait des pesticides le sujet central de votre film ?

J’avais des grands-parents vignerons, mais pas un éveil particulier sur les questions environnementales. Et puis, il y a quelques années, j’ai commencé à lire sur l’agriculture, notamment Le livre noir de l’agriculture d’Isabelle Sapporta. De livre en livre, il y a eu un enchaînement, et j’ai parlé d’une idée de film à mon producteur, qui était partant.

Ce que je voulais traiter, c’est avant tout l’autodestruction de l’homme par l’homme, un fil rouge de mon travail. Comme le sang contaminé, le tabac, ou l’amiante, les pesticides sont un scandale sanitaire majeur. C’est cette question de morale pure autour de laquelle j’ai tourné, avant de m’intéresser aux tenants précis de l’histoire.

Dans votre film, une agricultrice s’immole par le feu devant le siège d’un fabricant en raison de la maladie de sa compagne. Pourquoi avoir choisi une molécule fictive, la tétrazine, au lieu d’une molécule existante ?

J’ai inventé la tétrazine pour être universel, et éviter de parler trop spécifiquement d’une molécule comme le glyphosate ou même du chlordécone, un sujet qui m’a particulièrement touché. Je voulais éviter de devenir anachronique en étant trop précis. J’avais juste envie de parler d’un système qui va à son propre chaos. On m’interroge comme un expert, mais je reste un artiste qui a fait un film, je ne suis pas un scientifique.

Comment avez-vous préparé votre scénario ?

J’ai lu et enquêté pendant cinq ou six ans, en travaillant en même temps sur d’autres films. Au gré de mes voyages et de mes recherches, j’ai rencontré des agriculteurs, des éleveurs, des lobbyistes, des avocats, des journalistes, des médecins,…Au final, près de 80 % de ce que l’on voit dans le film doit être vrai. Ce ne sont que des données que j’ai lues, ou qu’on m’a racontées. Que ce soit cette scène de déjeuner en Normandie, où Pierre Niney, qui joue le lobbyiste, remercie le gouvernement pour son soutien, ou même les menaces des fabricants sur les familles des malades et leurs avocats. Mes personnages n’ont pas existé en tant que tels, mais ils sont nés de l’agglomération de tous ces faits.

Ne craignez-vous pas que la figure du lobbyiste, justement, soit un peu caricaturale ?

Pierre Niney était très intéressé par ce rôle, et il y a apporté beaucoup de son charme, de sa maestria. Malheureusement je ne pense vraiment pas avoir exagéré. On ne devient pas lobbyiste par hasard : on commence souvent en politique avant d’être recruté par des cabinets de lobbying, parce qu’ils sont au fond plus influents que les politiques eux-mêmes. Je trouve que le rôle de ces personnes, à la source de l’influence, devrait nous interroger.

Ce que je trouvais intrigant du point de vue narratif, c’est la manière dont notre société est tellement organisée pour la destruction, qu’elle possède même des avocats de cette cause. Je voulais aussi montrer l’opacité des fabricants, ces Monsanto et autres Bayer, Dow Chemical….

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L’affaire de Lucie pousse des citoyens dans la rue, pour réclamer la justice. Pourquoi selon vous ce type de grande mobilisation populaire contre les pesticides n’a pas encore eu lieu en réalité ?

Il y a des marches pour le climat, ce qui n’est pas si lointain. Peut-être que nous n’avons pas encore pris totalement conscience du problème, avec un doute qui est entretenu tous les jours. Au-delà de la prise de conscience, il y a aussi un problème de pouvoir d’achat : une famille modeste ne peut pas s’acheter du bio tous les jours. Mais le sujet gronde.

Vous dénoncez au passage la faible prise en compte du sujet par les ministres, plutôt complaisants avec les fabricants.

J’essaye de ne pas laisser transparaître ma déception, mais sur le sujet, les politiques sont aux abonnés absents depuis plusieurs années. Sur ce quinquennat comme celui d’avant, la parole est rare sur le scandale du chlordécone, ou sur les cancers en général. Pendant ce temps les corps s’érodent, et les agriculteurs tombent malades, avec peu de soutien. Que faudra-t-il pour que l’on se réveille ? J’aimerais au moins qu’on nous traite avec intelligence, avec honnêteté, et qu’on reconnaisse que ces produits provoquent des maladies, et que la santé est en danger.

Est-ce un film pessimiste ?

À la fin, le personnage joué par Emmanuelle Bercot regarde le spectateur droit dans les yeux, en expliquant qu’un monde plus humain est possible. Cette scène est suivie de plusieurs plans sur la nature, et sur l’arbre de Lucie, l’agricultrice, qui refleurit. Je crois profondément que l’écologie doit être issue d’un grand humanisme. Si nous résolvons notre problème par rapport à la destruction en général, en modifiant nos valeurs, nous avons peut-être une chance de sauver notre planète. J’aimerais qu’avec ce film, les spectateurs s’interrogent eux aussi pour comprendre pourquoi les choses ne changent pas plus franchement.

Quel écho avez-vous reçu de la part du monde agricole lors des avant-premières ?

Ce qui est le plus émouvant quand on fait un film comme ça, ce sont les témoignages. J’en avais déjà reçu beaucoup en préparant le film, mais ils continuent d’arriver. Nous avons préparé le film de manière discrète, mais je sais aussi que d’autres commentaires, plus désagréables, ne manqueront pas d’arriver après la sortie. La plupart seront basés sur la mauvaise foi, même s’ils pourront donner l’apparence d’être en partie convaincants. Je m’en fous un peu : le film existe, j’espère qu’il pourra être d’utilité publique, et que le bon sens l’emportera.

Goliath : notre critique

 « Inspiré de faits réels », Goliath s’ouvre sur le combat mené par Lucie (Chloé Stefani), agricultrice, pour faire reconnaître le cancer de son épouse comme maladie professionnelle. Alors que son avocat, joué par Gilles Lellouche, échoue à obtenir gain de cause auprès des tribunaux, Lucie s’immole devant le siège d’un grand fabricant de pesticides, Phytosanis. L’occasion pour le réalisateur d’illustrer, tout au long d’une crise sociale et médiatique, les faiblesses de l’avocat de Lucie et d’une militante (Emmanuelle Bercot), face au lobyiste incarné par Pierre Niney ou à des ministres indifférents. Une approche engagée mais précise du dossier des pesticides, où chaque personnage s’exprime bien avec le langage de sa fonction.