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Débat Les politiques de biocarburants et d’OGM en question

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La crise alimentaire due à l’envolée des prix des céréales, et son cortège d’émeutes de la faim dans le monde, ont également relancé les débats sur les biocarburants et sur les OGM. Deux technologies tour à tour considérées comme la cause ou la solution des problèmes de la planète.

Sur les biocarburants, même la position du commissaire européen à l’environnement, Stavros Dimas, est en train d’évoluer. « L’objectif de l’UE d’obtenir d’ici 2020 que 10 % des carburants soient issus de plantes ne doit pas être la priorité absolue si le prix à payer pour cela est que la nature et les hommes en pâtissent », admet-il aujourd’hui. De la même manière, le directeur adjoint du Programme alimentaire mondial (Pam), Gemmo Lodesani, affirme que « la demande plus forte de biocarburants » est, avec le changement climatique et la spéculation, une des causes de l’envolée des prix.

Le Premier ministre belge, Yves Leterme, estime que l’UE doit « avoir le courage de réexaminer » ses objectifs européens en matière de biocarburants. « À l’époque où j’étais ministre flamand de l’Agriculture, j’avais déjà eu des réticences éthiques à utiliser des denrées alimentaires pour fabriquer des carburants. Et je reste de cet avis », plaide-t-il. Pour d’autres raisons, le comité scientifique de l’Agence européenne pour l’environnement (EEA) vient d’appeler à la suspension de l’objectif de 10 % de biocarburants dans la consommation du secteur des transports fixé par l’UE pour 2020. « L’objectif excessivement ambitieux de 10 % de biocarburants est une expérience dont il est difficile de prévoir les effets fortuits et qui est difficile à contrôler. Par conséquent, [notre] comité scientifique recommande de le suspendre, de réaliser une nouvelle étude plus complète sur les risques environnementaux et les avantages des biocarburants et de fixer un nouvel objectif de long terme plus modéré si la durabilité ne peut pas être garantie », souligne l’EEA. Celle-ci affirme notamment que la quantité de terres nécessaire pour atteindre l’objectif de 10 % excède la quantité de terres disponibles, même si une contribution considérable des biocarburants de 2 e génération est assurée.

Le modèle français raisonnable

Le modèle français et européen du bioéthanol n’a pas d’impact sur la sécurité alimentaire, répondent, le 16 avril dans un communiqué commun le SNPAA (producteurs d’alcool agricole), la CGB (betteraviers) et Passion Céréales (céréaliers). À l’occasion des inquiétudes exprimées dernièrement sur la situation alimentaire de nombreux pays en voie de développement, la production de biocarburants « est parfois désignée comme l’une des causes de la pénurie actuelle ». Or, le modèle français et européen de développement du bioéthanol « est fondé sur des objectifs raisonnables (10 % dans l’UE en 2020), des critères de durabilité et une diversification des matières premières (blé, betteraves, maïs) », expliquent les trois signataires du communiqué. En France, l’objectif national qui vise à incorporer 7 % de bioéthanol dans l’essence en 2010 nécessite à peine 3 % des surfaces agricoles cultivées en céréales et en betteraves, ajoutent-ils.

Au niveau mondial, le président brésilien Lula souligne que le nombre croissant de bouches à nourrir au niveau mondial est la cause principale de la hausse des prix alimentaires. Les biocarburants ne sont pas « le vilain qui menace la sécurité alimentaire des pays pauvres », martèle-t-il, mettant plutôt en cause l’augmentation du prix du pétrole et les subventions accordées aux agriculteurs des pays riches. Son ministre de l’Agriculture, Reinhlod Stephanes, explique que le Brésil a développé depuis trente ans sa production de biocarburants tout en devenant une grande puissance agricole. Il fait valoir que « les nouvelles zones de culture de canne à sucre avancent sur des terres destinées à l’élevage et non à des cultures vivrières ».

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« La nourriture moins chère »

En Europe, l’Association du carburant bioéthanol (e-Bio), l’Union des producteurs d’éthanol (UEPA), les comités des organisations professionnelles et coopératives agricoles (Copa-Cogeca) et le Bureau européen du biodiesel (EBB) préparent un argumentaire rappelant que, « en Europe, nous utilisons moins de 2 % de notre production de céréales pour les biocarburants, de telle sorte que ceux-ci ne peuvent certainement pas être blâmés pour la hausse des prix alimentaires ». « La réalité est que la nourriture est moins chère que jamais. Au cours des vingt dernières années, l’augmentation des prix alimentaires a été inférieure de 20 % à celle des autres biens de consommation. Aussi les récentes hausses ne font-elles, d’une certaine façon, que combler cet écart », expliquent ces organisations, ajoutant que « la production de biocarburants en Europe permettra aussi à l’UE de réduire sa lourde dépendance vis-à-vis des importations d’aliments pour animaux ». À l’échelle internationale, « la faim n’est pas due à un manque d’approvisionnements alimentaires mais à la pauvreté, à la faiblesse du pouvoir d’achat et aux lacunes des politiques agricoles et sociales », affirme également le projet d’argumentaire.

Entre technologies et tradition

Le débat touche également les OGM. Quelles technologies agricoles doivent nourrir la planète ? Si la réponse ne fait aucun doute pour les partisans des OGM, l’organisation écologiste Greenpeace a mis en avant, le 15 avril, le rapport parrainé par l’Unesco pour dénoncer le recours aux biotechnologies. Les OGM n’ont aucun intérêt pour augmenter les rendements, note Greenpeace. Ils entraînent soit une baisse (le soja roundup-ready) soit une légère augmentation de la production en cas d’invasion de grande ampleur par des insectes. Selon le rapport de l’IAASTD, les rendements du blé ont progressé de 33 % entre 1950 et 1980 sans avoir recours aux OGM. Greenpeace ajoute que le développement de maïs résistants à la sécheresse peut se faire par le biais de méthodes traditionnelles de sélection. De plus, souligne-t-elle, des instruments peu sophistiqués peuvent offrir des solutions efficaces, notamment pour la gestion de l’eau.

Faux, rétorque CorpLife International, organisation chargée de défendre les intérêts des semenciers : « Les sciences végétales modernes peuvent augmenter la qualité et la productivité des semences pour répondre à la demande mondiale croissante en aliments, en fibre et en carburants ». Les technologies, « y compris les produits phytopharmaceutiques, les semences hybrides et les OGM, ont permis d’améliorer les rendements dans les pays en développement », défend CropLife International. « Les agriculteurs de la planète, ajoute l’association, doivent avoir la possibilité d’avoir accès aux meilleures technologies disponibles et doivent avoir le choix d’utiliser les outils qui correspondent le mieux à leurs pratiques agricoles ».