Le constat fait par Syndilait, le syndicat regroupant les fabricants, privés et coopératifs, de lait de consommation est sans appel : « si rien n’est fait pour revaloriser le prix de ce produit de base de l’alimentation des Français, les industriels devront procéder à des arbitrages et se tourner vers d’autres productions plus rémunératrices » a averti Giampaolo Schiratti, président de l’organisation. En 2012, a-t-il constaté devant la presse, les entreprises du lait ont perdu de l’argent et la situation ne va pas s’améliorer en 2013. Les mesures annoncées par les pouvoirs publics en faveur des éleveurs ne traitent que le problème de la rémunération de ceux-ci mais pas celle de leurs acheteurs. « C’est un problème de fond, car les industriels vont se détourner du lait UHT et c’est le paysage de la production de ce type d’aliment en France qui va être bouleversé », met en garde Emmanuel Vasseneix, administrateur de Syndilait.
Coïncidence des agendas, le syndicat des industriels du lait de consommation qui regroupe une quinzaine de fabricants français tenait le jeudi 16 mai une conférence de presse pour tirer le signal d’alarme sur la situation plus que préoccupante que connait le secteur depuis de longs mois. Or, la veille, le médiateur nommé par le ministre de l’Agriculture pour les relations commerciales entre les différents intervenants de la filière laitière, avait précisé les conditions de mise en œuvre du dispositif proposé par ses soins pour venir en aide aux producteurs de lait de vache. Ses propositions ont pour le moins été fraîchement accueillies par les membres de Syndilait. « L’application de la hausse du prix du lait payé au producteur telle que nous la propose le médiateur ne nous convient pas », explique Emmanuel Vasseneix. Il ne conteste pas le fait que les éleveurs soient dans une situation délicate et ont besoin d’une revalorisation des prix de leur production. Mais celle-ci ne doit pas se faire sur le dos des transformateurs qui n’ont pas à supporter les difficultés de l’amont. L’ambiguïté de la médiation menée par Francis Amand, estime Syndilait, est de s’attacher uniquement au prix payé aux producteurs. Il ne rejette pas la revalorisation. Il reconnaît, tout comme la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières) que le médiateur prend en compte les problématiques des transformateurs, notamment en affirmant que les « hausses techniques » viennent s’ajouter aux négociations commerciales « normales ». En revanche il dit ne pas pouvoir accepter la précision suivante du communiqué qui indique que pour le lait de consommation ces hausses techniques ne s’ajoutent pas, mais se déduisent, « des relèvements tarifaires déjà acceptés sur le lait de consommation par rapport au prix moyen de 2012 ». Or selon, Syndilait, c’est bien là que le bât blesse car les prix ont subi une forte chute tout au long de l’année 2012 à partir du mois de mars et il estime qu’il serait plus juste de se référer aux prix enregistrés au 1er janvier 2012 qui avaient retrouvé un niveau normal.
Augmenter les prix pour les consommateurs
La proposition du médiateur d’augmenter de 2,5 centimes le prix payé aux éleveurs impliquerait une hausse répercutée vers la distribution de 3 centimes pour le lait de consommation UHT et de 2 centimes pour la fabrication de produits laitiers plus élaborés. Ces hausses ne seront pas applicables sur les produits à marque qui représentent, avec principalement Candia et Lactel, quelque 30% des ventes de lait de consommation, puisque les négociations sur les produits à marque sont terminées depuis la fin février, mais sur les produits de marques de distributeurs (MDD) ou premiers prix. Pour ces derniers, « il nous aurait fallu une augmentation de 10 centimes par litre pour le lait de consommation et les négociations en cours avec la grande distribution étaient basées sur cet ordre de grandeur », explique Emmanuel Vasseneix, dirigeant de la Laiterie de Saint-Denis-de-L’Hôtel (LSDH), qui produit quasiment uniquement des MDD. « En annonçant une hausse de 3 centimes, le médiateur nous coupe l’herbe sous le pied et remet en cause des négociations engagées depuis des mois», ajoute Giampaolo Schiratti, président de Candia. Pour les responsables de Syndilait, le problème de fond n’a pas été résolu par cette médiation. Elle aggrave au contraire la situation du lait de consommation qui est l’un des rares produits alimentaires à n’avoir pas vu son prix revaloriser au cours des dernières années. Dans les rayons des magasins, la trop faible valorisation de ces produits, issus d’une fabrication nécessitant des techniques pointues et de lourds investissements, asphyxie éleveurs et fabricants. Aujourd’hui, 60% des laits de consommation « blancs » sont vendus à moins de 60 cts d’euros/litre selon une étude du panel Kantar, note Syndilait, le prix moyen en grande et moyenne surface étant de 83 centimes du litre, des prix bien en dessous des autres produits de base. Cette situation entraîne des risques majeurs pour la viabilité des entreprises et la pérennité de cette filière française d'excellence. À ce jour, les hausses techniques envisagées par les pouvoirs publics sont insuffisantes pour reconstituer les marges des fabricants de lait de consommation. Pour que les Français puissent continuer à boire du lait français, tous les acteurs économiques et politiques doivent assumer leur responsabilité pour éviter de mettre à mal une filière laitière qui joue un rôle majeur dans l’économie agroalimentaire française.
Des restructurations inévitables
Tous les acteurs de la filière sont, en effet, confrontés à une hausse en cours et à venir du prix du lait qui compte pour environ 60% du prix de revient du produit pour un industriel et à la poursuite de la hausse des autres coûts de production mettant ainsi en grand danger le secteur du lait de consommation français. Les emballages comptent pour 20% des coûts et les frais industriels et logistiques pour les 20% restants. Ces deux derniers postes vont encore peser davantage avec des hausses enregistrées en 2012 de 5% pour les emballages plastiques (25% en deux ans), de 4,5% pour ceux en carton et de 3% à 5% pour les frais de transport, avec mise en place de l’écotaxe sur les transports. L’exemption de cette taxe pour le transport laitier n’est pas encore acquise, met en garde Syndilait. Quant à la matière première, la consommation mondiale supérieure à la production depuis quatre ans, avec un déficit de 0,5 million de tonnes en 2012, la tension sur les prix mondiaux ne fera qu’augmenter. Tous les indicateurs montrent qu’au second semestre 2013 le prix du lait devrait atteindre des niveaux record. Les fabricants doivent également faire face à la hausse des coûts de l'énergie, des transports et des emballages qui ont un impact structurel et durable sur leurs coûts de production. En 2012, le prix du gaz a ainsi progressé de 10%, celui du transport de 3% à 5% et le prix du PEHD pour les bouteilles a augmenté de 25% en 2 ans. Faisant remarquer que les Allemands ont pu faire passer 15 centimes de hausse aux consommateurs sur les deux dernières années, Emmanuel Vasseneix, se pose la question de savoir pourquoi cela ne serait pas possible en France. Si cette revalorisation ne prend pas effet rapidement, les difficultés des industriels entraîneront de nouvelles fermetures de sites mettant à mal une filière laitière qui joue un rôle majeur dans l’économie agro-alimentaire française, prévient Syndilait.
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Une filière ancrée dans les économies locales
Pour les représentants de Syndilait, la non-valorisation du lait de consommation en France serait un véritable gâchis, car les industriels se tourneraient vers d’autres productions plus rémunératrices, comme la poudre ou les produits fromagers, le beurre ou les yaourts. Certains industriels ne cachent pas être en cours de restructuration de leurs outils de production. « Sept usines sont en cours de fermeture », reconnaît Giampaolo Schiretti , dont son entreprise Candia, est en négociation pour la fermeture de trois de ses sites de production à à St-Yorre (Allier), Villefranche-sur-Saone (Rhône) et Lude (Sarthe). Le secteur des laits de consommation représente un maillon important du secteur agroalimentaire français et joue un rôle majeur pour les grandes et moyennes surfaces, dont il représente en moyenne 2% du chiffre d’affaires, met en avant Syndilait. Ancrée en régions, cette filière représente environ 6 000 emplois directs et 18 000 indirects pour un chiffre d’affaires d’environ 2,2 milliards d’euros sur le marché des produits de grande consommation (PGC). La trentaine de sites de fabrication répartis à travers toute la France a produit 3,6 milliards de litres de lait de consommation en 2012, représentant 10,6% du lait collecté. La filière française des laits de consommation a la spécificité de proposer une très large variété de produits sur le marché : le linéaire du lait en hyper et supermarchés propose en moyenne plus de 75 références différentes. La filière répond ainsi aux attentes des consommateurs, qui sont 87% à s’accorder à dire que le lait est bon pour la santé et 84% à estimer qu’il s’agit d’un produit adapté aux modes de vie actuels , selon une enquête CSA 2012.
Une carte à jouer à l’exportation
La filière lait de consommation contribue également à l'excédent de la balance commerciale française à hauteur de 91 millions d'euros pour 2012, une contribution au potentiel de croissance important, compte tenu de la forte demande mondiale et de la pénurie de lait dans certains pays limitrophes. De plus, la pénurie actuelle de lait associée à la demande mondiale croissante en produits laitiers, émanant notamment de pays comme la Chine, exige que la filière laitière française reste forte et qu’elle continue à jouer son rôle dans l’approvisionnement mondial de produits laitiers de haute qualité, estime Syndilait. La Chine a ainsi multiplié par près de neuf le volume de ses importations de poudre de lait entier en 4 ans, de 2008 à 2012, passant de 46 000 tonnes importées à 406 000 tonnes. Ses importations de poudre de lait écrémé ont été multipliées par quatre en 5 ans, de 40 000 tonnes en 2007 à 168 000 tonnes en 2012. L’enjeu est donc de maintenir des industriels capables de rémunérer des producteurs à un juste prix afin qu’ils ne se détournent pas d’une pratique agricole exigeante, estime Syndilait.
« A l’heure actuelle, il est difficile de dire quel sera le paysage du lait en France dans l’avenir », reconnait Emmanuel Vasseneix.