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Aliments du bétail Les producteurs habitués à la gestion du risque

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Lors de l’assemble générale de FeedSim Avenir, le 22 décembre, Jean Cordier, professeur à AgroCampus Ouest, est revenu sur la gestion du risque et de la volatilité des cours chez les fabricants d’aliments du bétail. « Il est illusoire de croire que l’on va faire mieux que le marché », rappelle-t-il. La contractualisation est apparue en toile de fond. Entre l’éleveur et le fabricant d’aliment, elle reste encore délicate à mettre en place.

Ne pas confondre niveau de prix et volatilité des cours : voilà l’une des bases de réflexion inspirée des événements de ces dernières années sur les marchés des matières premières, explique Laurent Morin, délégué général de FeedSim Avenir. Lors de son assemblée générale du 22 décembre, cette association, regroupant les acteurs de la nutrition animale du Grand Ouest, s’est intéressée à la volatilité des cours et à la financiarisation des marchés. Question prix, Laurent Morin démontre graphiquement que les références se sont modifiées. Sur le sujet de la volatilité, Jean Cordier, professeur à AgroCampus Ouest et ancien acheteur de matières premières pour la nutrition animale, réexplique les bases. « Une chose n’a pas changé depuis 30 ans, les acheteurs ne sont pas des dieux ! », proclame-t-il. En d’autres termes, les acheteurs ont toujours eu à gérer la volatilité des cours et le risque induit par l’incertitude des marchés. « Mettre le risque au niveau souhaité, gérer ce risque en fonction de ses fonds propres et transformer la menace en opportunité », tel est le travail de l’acheteur. « L’acheteur est d’abord un “arbitrageur” des matières premières (il arbitre entre matières premières, tenant compte des paramètres nutritionnels et des facteurs de marché). De ce fait, il homogénéise les prix et les volatilités des différentes matières premières mieux que tout acteur de marché », souligne Jean Cordier. Il rappelle ensuite que l’entreprise de nutrition animale est « un transmetteur de signaux » du marché : soit elle transmet intégralement la volatilité à son client éleveur, soit elle stabilise le prix sur une période en gérant une position spéculative. La réalité est intermédiaire puisqu’elle transmet « une certaine volatilité, mais pas intégrale ». Cette notion se retrouve d’ailleurs dans les communications des fabricants d’aliments qui se positionnent souvent comme « amortisseurs de l’envolée des prix au bénéfice » des éleveurs. Henri Vasseur, président de FeedSim Avenir, décrit d’ailleurs les fabricants d’aliments comme des « courroies entre l’amont et l’aval ».

Tous des spéculateurs

Jean Cordier redéfinit aussi l’origine de la volatilité : endogène ou exogène. La volatilité exogène est « naturelle », liée à la météo, aux chocs sanitaires ou même aux crises médiatiques... L’autre, endogène, considérée comme « mauvaise » peut avoir pour origine « des anticipations naïves ou simplement adaptatives des acheteurs, une manipulation des marchés et surtout l’arrivée de nouveaux acteurs ». Ces nouveaux acteurs, comme les Hedge Funds ou encore les Commodity Index Funds, sont à l’origine de la financiarisation des marchés. D’après Jean Cordier, ils sont sur les marchés depuis 1987, classés comme « professionnels du risque » et non comme spéculateurs par le congrès américain. « Ils se sont réellement développés de 2002 à 2007 » Ils cherchent à diversifier les risques de leur portefeuille et à se prémunir contre l’inflation en investissant sur les marchés des matières premières. « Ce sont des arbitrageurs financiers, des homogénéisateurs de prix comme vous », déclare Jean Cordier. Mais Marcel Combot, directeur commercial chez Cargill, soulève une question clé : « Ces fonds d’investissements (Hedge Funds), qui rentrent et sortent des marchés, seront-ils là demain et... sont-ils là vraiment ? ». Effectivement la présence de ces « spéculateurs » est souvent délicate à démontrer. Cela dit, les fabricants d’aliments ont « une boîte à outil déjà bien garnie pour gérer le risque » : marché à terme, multiples sources d’approvisionnement, contrats à options, positionnement de l’entreprise dans son environnement, assurances crédit. « Ces outils sont nécessaires mais pas suffisants ! », reconnaît la profession. Un outil supplémentaire, selon Jean Cordier, réside dans la « diffusion du risque et son partage avec d’autres dans la chaîne de valeur », c’est-à-dire la contractualisation entre acteurs de la filière.

Contractualisation, des litiges à venir

Si certains fabricants d’aliments proposent une contractualisation avec l’éleveur, Jean-Michel Adenot, directeur de la Coopérative Garun-Paysanne, refuse d’offrir ce service pour le moment. Il est possible de fixer un prix, un volume et une cadence de livraison, mais « l’aliment en lui-même n’est pas un produit parfaitement défini, explique-t-il. Dans un contrat, il sera matière à discussion ». Ainsi, en fonction des équations utilisées (Inra, Inzo, Provimi...), la composition en énergie peut changer, de même que la qualité des matières premières utilisées. De plus, sa composition peut changer en fonction des opportunités du marché. « Si l’on se met à créer des formules fermées d’aliment, on perd en compétitivité », relève Jean-Michel Adenot. « Il y aura forcément un litige un jour », affirme-t-il. L’éleveur, de bonne ou mauvaise foi, constatera une baisse de performance et accusera le fabricant d’aliment de « tirer sur la camelote ». Seulement, comme le précise Jean-Michel Adenot, « un aliment ne garantit pas une performance ». Actuellement, ces contrats sont très confidentiels et très rares. Par ailleurs, des prix fixés à long terme (prix forward), à l’inverse des prix du moment (prix spot), risquent de faire baisser la « pression concurrentielle ». La peur du non-respect du contrat rôde aussi, surtout dans des marchés de produits animaux déconnectés de celui des matières premières.

Moraliser les contrats

« Il s’agit de passer d’un Moyen-Âge des relations commerciales au XXIe siècle en trois jours », résume Jean-Michel Adenot. Dans ce sens, il propose une moralisation du contrat avec un dépôt de garantie à une tierce personne de la part des deux signataires. « Cette dernière garantirait la bonne foi des parties. » Jean-Michel Adenot imagine très bien, comme Henri Vasseur, président de FeedSim Avenir, un marché à terme de l’élevage. Un autre palliatif à l’achat d’aliment à terme serait, pour les éleveurs, d’ouvrir un compte de marché à terme des céréales. Selon Jean Cordier, « les éleveurs sont des clients de plus en plus pointus dans la gestion du risque. Ils vont peut-être aller plus vite que la musique. Aussi va-t-il falloir apprendre à travailler avec eux. » Il prévoit non plus des relations verticales entre l’amont et l’aval mais plutôt horizontales, avec des membres à égalité et un maillon pilote du risque (chain captain). L’avenir passe par « plus de partenariat afin de permettre à chaque opérateur, de l’éleveur à la GMS, de pérenniser sa fonction et d’évacuer le risque associé aux fluctuations de marché », conclut Michel Combot.

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