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Lait Les producteurs veulent s’investir dans la transformation

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Face à une libéralisation renforcée de la politique laitière européenne, « nous allons devoir de plus en plus compter sur nous-mêmes », a déclaré Henri Brichart, président de la FNPLait lors de son congrès qui s’est tenu le 5 avril à Dijon.Compter sur soi-même signifie être très vigilant sur les tentations individualistes des industriels à convoiter les marchés les plus rémunérateurs et à abandonner le reste aux concurrents. Cela signifie, pour les producteurs, avoir des moyens d’intervenir financièrement pour orienter l’industrie dans le sens de l’intérêt général, au moyen d’un fonds industriel. Sur la forme, cela s’est traduit, lors de ce congrès, par un ton ferme du président de la FNPL (Fédération nationale des producteurs de lait) tant vis-à-vis des industriels, pour qu’ils jouent le jeu collectif (interprofessionnel), que vis-à-vis des syndicats minoritaires, afin que tous les producteurs s’impliquent dans la prise de décisions « structurantes et douloureuses ».

La baisse des prix d’intervention des produits industriels issus du lait (beurre et poudre de lait) et les diminutions des restitutions à l’exportation de ces produits industriels « lourds » fait courir aux éleveurs laitiers le risque d’une baisse amplifiée des prix du lait. La raison : la moindre valorisation de ces produits, et aussi la moindre valorisation des produits élaborés, comme les fromages et les yaourts. La tentation est grande chez les transformateurs de se tourner sur les produits élaborés provoquant une concurrence redoublée et un effondrement des prix de ces produits les plus rémunérateurs. C’est « l’effet domino » qu’ont rappelé les congressistes.

« Tenir les prix »

Face à cela, les producteurs estiment que le principal enjeu pour « tenir les prix », selon l’expression de Bruno Ledru, jeune agriculteur éleveur laitier en Seine-Maritime, est le maillon de l’industrie. En clair, il faut pouvoir compter dans ce maillon essentiel. Comment faire ? Henri Brichart a évoqué plusieurs leviers d’action.

Il a d’abord insisté sur la nécessité d’une plus grande vigilance dans l’application de la « flexibilité » du prix du lait, système interprofessionnel qui permet aux industriels qui fabriquent des produits de base comme le beurre et la poudre de lait, de bénéficier de prix du lait à payer plus réduits que les autres transformateurs. Cette flexibilité des prix du lait est activée quand un industriel transforme plus de 20% du lait qu’il achète en beurre ou en poudre. L’accord interprofessionnel du 26 janvier dernier a institué une flexibilité additionnelle : au-delà de ces 20%, l’entreprise peut bénéficer de réductions supplémentaires, selon des tranches de 2,5% (22,5%, 25%, 27,5%, 30%, etc). Le président de la FNPL qui est aussi celui de l’interprofession (CNIEL, Centre national interprofessionnel de l’économie laitière), a insisté sur le respect de la flexibilité. Concrètement, cela engage les entreprises de transformation à jouer la transparence, en indiquant le montant de flexibilité sur le bulletin de paiement du prix du lait à l’éleveur.

Il a aussi rappelé l’importance du « comité des sages ». Cette institution examine des dossiers de restructuration industrielle, et peut décider des dérogations au système de prix du lait, pour améliorer la situation de telle ou telle entreprise viable jouant un rôle clé dans le débouché des producteurs. Ce dispositif interprofessionnel est « conçu pour créer les conditions de l’investissement et la restructuration industrielle en France», a-t-il réaffirmé. « Un certain nombre de projets sont dans les cartons », a-t-il évoqué, ajoutant qu’ils doivent maintenant « passer à la phase concrète ». Un de ces projets est la construction d’un site de fabrication de mozzarella dans l’Ouest. Les partenaires de ce projet sont Célia (entreprise privée), Eurial (coopérative) et Terrena (coopérative). Un autre projet est en attente chez Lactalis.

Un projet « d’Unigrains du lait » pour soutenir la transformation

Henri Brichart a annoncé le projet de création d’un organisme comparable à Unigrains (établissement financier des céréaliers) et à Sofiprotéol (l’homologue d’Unigrains pour les producteurs d’oléo-protéagineux) afin d’aider la réalisation des projets industriels comme ceux cités plus haut. Ce fonds pourrait soutenir les investissements les moins rentables mais indispensables, comme la transformation de lait en beurre. « Nous aurons besoin le temps venu de tout votre soutien sur ce projet et nous comptons sur vous », a déclaré Henri Brichart à Michel Cadot, directeur de cabinet de Dominique Bussereau, qui représentait son ministre ce jour. « Je tiens à vous féliciter pour cette initiative, que nous encourageons pleinement », lui a répondu Michel Cadot. Le président de la FNPL a souhaité un audit de la filière dans les régions particulièrement concernées par la nécessité d’une restructuration. Le représentant du ministre lui a fait savoir que ce travail a été commandé. « Cet audit devra conduire la filière à formuler des propositions avant la fin du premier semestre », a ajouté Michel Cadot.

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La restructuration industrielle sera accompagnée de co-financements européens. Michel Cadot a indiqué que Dominique Bussereau a « obtenu de la Commission européenne le co-financement des aides à l’investissement » dans le domaine du beurre, les poudres de lait et plus récemment le lait de consommation.

Henri Brichart ferme vis-à-vis des minoritaires et des industriels

Plus exposée aux assauts du marché mondial, l’économie laitière devra plus que jamais faire bloc. Le président de la FNPL a prononcé son discours final sur un ton particulièrement ferme, tant en direction des syndicats agricoles minoritaires que des industriels, mettant en garde les uns et les autres contre les fausses voies et les dérives individualistes.

« On n’a qu’à faire 20 pour cent de quotas en moins, les consommateurs n’ont qu’à payer trois fois plus cher leurs produits et manger deux fois plus de beurre», a-t-il ironisé, visant les minoritaires et opposant cette attitude « commode» aux notions de compétitivité et de flexibilité, « difficiles à manier ». « Quand j’entends les « y’a qu’à faut qu’on» des démagogues, je dois vous avouer que je commence à en avoir sérieusement marre. Que ceux qui ont des solutions les donnent, sinon qu’ils se taisent et arrêtent d’emmener les producteurs dans le mur ! ».

Puis, mentionnant « la provocation des transformateurs», il a adressé plusieurs mises en garde aux industriels : « Nous avons bâti ensemble un dispositif fragile. Certains sont tentés de le contourner en permanence. À vous de prendre vos responsabilités en faisant le ménage chez vous ». À propos de la stabilité du prix du lait : « Messieurs les transformateurs, soyez d’ores et déjà prévenus. Si d’aventure certains d’entre vous avaient dans l’idée de briser ce pacte de confiance et de stabilité, alors ils délencheraient une mobilisation sans précédent et les producteurs dans cette salle sauraient vous rappeler vos engagements ! ».