Après les prises de positions de Nicolas Hulot sur le glyphosate, ce sont de récentes déclarations, du Premier ministre à la Foire de Châlons puis du ministre de l'Agriculture au Space, qui contribuent à compliquer les relations entre le gouvernement et le syndicat majoritaire. Pleinement engagée dans l'exercice des Etats généraux de l'alimentation, la FNSEA ne veut pas « se faire entourlouper ». Pourtant, malgré ces « petites phrases », la présidente de la FNSEA estime que ses propositions sont entendues par le ministre de l'Agriculture.
C'est d'abord une «petite phrase» prononcée par Edouard Philippe à la foire de Châlons, puis une déclaration de Stéphane Travert au salon de l'élevage de Rennes (Space), qui ont continué d'alimenter la tension entre la FNSEA et le gouvernement, apparue au grand jour avec la prise de position de Nicolas Hulot sur le glyphosate. Ces déclarations ont semé le trouble chez la FNSEA sur l'orientation générale que veut donner le gouvernement à ces Etats généraux, dans lesquels le syndicat majoritaire s'est pleinement engagé. «Nous sommes prêts à travailler en confiance, mais pas à nous faire entourlouper ! Si tout est joué d'avance, qu'on nous le dise, on ne fera pas de figuration», a lancé la président de la FNSEA Christiane Lambert lors du Space.
La présidente de la FNSEA rappelle que «la transformation est un mot qui nous va bien, mais si la transformation se fait sans nous, elle se fera contre nous». Elle a dénoncé des déclarations «faites pour servir des postures parisiennes et politiques, mais qui tournent le dos aux agriculteurs», et qui provoquent «inquiétude, amertume et colère".
«Il va falloir apprendre à s'en passer»
«Il va falloir apprendre à s'en passer». C'est la petite phrase qu'aurait prononcé le Premier ministre Edouard Philippe, à propos des produits phytosanitaires, lors d'une réunion de travail à la foire de Châlons avec des professionnels et élus locaux. Deux professionnels présents confirment cette version. Contacté par Agra Presse, Matignon ne confirme pas la citation exacte, mais explique qu'Edouard Philippe a voulu rappeler l'engagement de campagne d'Emmanuel Macron «d'un calendrier d'élimination progressive des pesticides, mais pas du jour au lendemain».
«Ces petites phrases intempestives, c'est tueur de démocratie», selon la présidente de la FNSEA qui estime que «cela ressemble à une préemption du deuxième chantier des états généraux de l'alimentation (EGA)». La FNSEA souhaite rencontrer très vite E. Philippe, mais également Emmanuel Macron avant qu'il ne présente les premières mesures issues des États généraux, le 11 octobre. «Si tout est joué d'avance, qu'on nous le dise», s'interroge Christiane Lambert.
«Celui qui décide, c'est le consommateur»
L'autre «petite phrase» a été lancée en public, lors d'une conférence au Space le 12 septembre. Evoquant les filières agroalimentaires, Stéphane Travert a déclaré «celui qui décide, c’est le consommateur, qui en conscience, vote pour chacun d’entre vous en effectuant ses achats». Et de préciser : «Celui qui décide, ce n’est pas le ministre qui autorisera ou interdira telle ou telle molécule, ni l’agriculteur, ni le transformateur qui produira sans se soucier des attentes nouvelles», mais bien le consommateur. Il a réaffirmé la responsabilité de chacun des acteurs dans l’évolution des relations au sein des filières. «L’État ne doit pas tout faire, au risque de faire mal ou moins bien que vous, a-t-il souligné. L’État saura prendre sa part de travail, en légiférant ou en réglementant si c’est nécessaire».
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A la suite de la conférence de presse, la FNSEA a rapporté ses craintes que le ministre se repose «uniquement» sur le consommateur pour relever le revenu de l'agriculteur. «Le ministre ne peut pas uniquement se dédouaner en renvoyant vers le consommateur, a lancé Jérôme Despey, secrétaire général de la FNSEA. En termes de droit de la concurrence, de négociations commerciales, nous aimerions l'entendre davantage». Pour autant, Christiane Lambert estime que les propositions de la FNSEA (encadrement des promotions, des seuils de revente à perte) «font partie des chantiers qui pourraient s'ouvrir».
Du côté des syndicats minoritaires, la réaction est similaire. Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, ironise : « Il a raison le ministre… à conditions que l'on donne une transparence totale tout au long de la filière ! ». « Ce n’est pas au consommateur de savoir comment nous devons produire », s’est insurgé Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne.
«C'est qui le patron? Je comprenais que c'était le producteur»
La même incompréhension s'est retrouvée entre les maillons de la filière laitière, dans un débat organisé par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA), le 11 septembre. « Michel-Edouard Leclerc s’est ringardisé », a déclaré Nicolas Chabanne, à l’origine de la démarche "C’est qui le patron ?". « Si de façon pédagogique, le consommateur comprend qu’il y a un prix objectif du lait, il va le défendre », soulignait Nicolas Chabanne.
« C’est qui le patron ? » a permis de fixer un prix du lait payé au producteur plus élevé (390€/1000l) grâce à un cahier des charges décidé par le consommateur. Le ministère de l’Agriculture a d’ailleurs mis la démarche en avant le 23 août sur son site internet. Mais Marcel Denieul, éleveur et président du Salon international des productions animales (Space) est, lui, resté perplexe devant cette démarche : « J’ai appris quelque chose ce soir ! Quand j’entendais "C’est qui le patron ?", je comprenais que c’était le producteur. Je n’avais pas compris que c’était le consommateur ! Finalement, on reste toujours dans la même chaîne de valeur ».
Parler de « convention » plutôt que de « contractualisation » dans les filières agricoles
Lors d’un débat organisé par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA), le 11 septembre, Daniel Perron, enseignant en économie agricole à l'Université Panthéon-Sorbonne, a évoqué la question de la contractualisation, lui préférant le terme de « convention ». « Je suis un fervent partisan de la contractualisation. Mais je préfère parler de convention. Il est effectivement possible d’avoir des règles pour encadrer les prix dans des conventions », a-t-il relevé. Pour lui, il est impératif de « passer à des organisations de producteurs commerciales », « fortes », qui permettront de redonner du poids dans les négociations de prix, face à des « grands groupes comme Lactalis ». Dans ce sens, il a vivement regretté le manque de « solidarité interne », au sein de la profession agricole. Il est également revenu sur l’importance de la révision du droit de la concurrence européen dans le cadre de la prochaine Pac. Paul Auffrey, président de la Fédération nationale porcine, a insisté dans ce sens sur le fait que « rien n’est jamais acquis sur le plan économique », d’où la nécessité de remettre en question les outils mis à disposition.