Entre confinement et fermeture des frontières, « les employeurs agricoles manquent de bras », a alerté la FNSEA le 18 mars, évoquant notamment les récoltes de fraises et d’asperges. Dans les usines et en distribution, l’absentéisme semble jusqu'ici contrôlé, malgré des premiers signes d’inquiétude en milieu de semaine dernière.
Pour l’agroalimentaire, l’équation posée par le coronavirus est redoutable : comment maintenir la production alimentaire alors que de nombreux salariés ne peuvent pas se rendre au travail ? Contrairement aux bureaux, qui se sont largement vidés, les usines et les fermes tournent toujours – sans possibilité de télétravail dans l’écrasante majorité des cas.
Alors que les commerces non-alimentaires et autres lieux d’accueil du public ont fermé leurs portes, les restrictions ont épargné les activités nécessaires à la production alimentaire, de l’amont (agrofourniture) jusqu’à la distribution, en passant par les exploitations, l’agroalimentaire et les transports. Une conséquence logique de la priorité accordée à l’alimentation en cette période de crise.
Dans les premiers jours du confinement, industriels et pouvoirs publics ont déployé une communication rassurante. « Il n’y a aucun risque de pénurie. Les usines fonctionnent en trois huit. Le taux d’absentéisme est inférieur à 5 % », expliquait Richard Girardot, le président de l’Ania (industries agroalimentaires), le 16 mars sur FranceInfo. D’après les différents opérateurs interrogés par Agra Presse en début de semaine dernière, les niveaux d’absentéisme constatés n’avaient que peu de conséquences sur la production. Seule voix dissonante : celle de Michel-Édouard Leclerc, qui affirmait, le 15 mars sur France 2, qu’environ un tiers de ses effectifs ne pourraient se rendre au travail en raison des gardes d’enfants.
Deux ministres envoient un courrier aux salariés de l’agroalimentaire
Puis, le mercredi 18 mars, le ton a commencé à changer. Sur BFMTV, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a invité tous les salariés « des activités qui sont indispensables au fonctionnement du pays à se rendre sur leurs lieux de travail ». Un message qui concernait notamment l’agroalimentaire et la grande distribution, appelés par le locataire de Bercy à « assurer la sécurité économique du pays ».
Le même jour, Bruno Le Maire et Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture, ont envoyé un courrier aux salariés de l’agroalimentaire, censés être dans leur grande majorité déjà au travail. « Nous comptons sur vous », écrivent les deux membres du gouvernement, qui martèlent qu'« il est indispensable que la chaîne alimentaire perdure pour soutenir l’effort de la communauté nationale. »
« La grande distribution nous a dit que leur taux d’absentéisme est passé de 8 % mardi à 15 % aujourd’hui », rapportait François Cholat, président du Snia (fabricants d’aliments du bétail), à Agra Presse le 18 mars. Des propos tenus, selon lui, lors d’une réunion de la chaîne alimentaire le même jour sur la continuité de la chaîne logistique autour de trois ministres, Didier Guillaume (Agriculture), Élisabeth Borne (Transition écologique) et Jean-Baptiste Djebarri (Transports).
De son côté, le président de l’Ania a constaté une hausse de l’absentéisme dans les usines agroalimentaires, atteignant 8 % en moyenne, a-t-il indiqué à l’AFP. À la sortie de la réunion, un communiqué gouvernemental rassurait : « L’ensemble des professionnels ont réaffirmé que les stocks de marchandises alimentaires et de produits de première nécessité étaient suffisants pour assurer l’approvisionnement de la population française pour plusieurs semaines. »
Le manque va s’accroître avec les beaux jours
Mais côté production, le manque de main-d’œuvre a commencé à se faire sentir pour les récoltes des fraises et des asperges, qui ont récemment démarré. « Très clairement, on a une pénurie de main-d’œuvre sur ces deux grosses productions », a alerté Jérôme Volle, vice-président de la FNSEA, lors d’un entretien à l’AFP. En cause : le confinement à domicile des salariés devant garder leurs enfants, mais aussi la fermeture des frontières, notamment espagnole.
La pénurie de main-d’œuvre ne serait pas encore généralisée à tous les fruits et légumes, selon Laurent Grandin, président d’Interfel (interprofession des fruits et légumes frais), interrogé par Agra Presse le 18 mars. Mais cela ne saurait tarder avec l’installation du printemps et les températures « relativement clémentes ». « On est à la jonction, car on n’est pas encore sur des travaux qui nécessitent énormément de main-d’œuvre. Mais on commence à avoir un certain nombre de problèmes, puisque les frontières du Maroc sont fermées et un certain nombre de pays ont rapatrié leurs populations : Polonais, Roumains, etc. »
La FNSEA demande des « assouplissements »
Dans un communiqué du 18 mars, la FNSEA tire donc la sonnette d’alarme : « Les employeurs agricoles manquent de bras. » Le syndicat appelle l’État à « pallier la hausse sensible de l’absentéisme ». La FNSEA liste une série d'« assouplissements temporaires » qui lui semblent « nécessaires ». Certains visent à permettre aux salariés déjà présents de travailler plus (« adaptations en matière de durée du travail », défiscalisation des heures supplémentaires).
D’autres visent à faciliter l’embauche de salariés temporaires, parfois issus de secteurs non agricoles (facilitation des CDD, de l’intérim, de la mise à disposition de salariés entre entreprises, recours à des salariés en chômage partiel et à des étudiants agricoles). Inquiète pour les salariés en provenance notamment de Pologne et de Roumanie, la FNSEA demande « l’ouverture des frontières pour les travailleurs saisonniers issus de pays membres de l’UE ».
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Des menaces de droit de retrait
Adapter le cadre juridique à la crise apparaît nécessaire, mais il faudra aussi protéger et rassurer les salariés pour qu’ils viennent travailler. La FNSEA appelle d’ailleurs l’État à « garantir la santé et la sécurité au travail de tous nos salariés ». « Il y a eu dans tous les secteurs d’activité, y compris dans ceux très nombreux dont l’exploitation n’est pas interdite par les mesures sanitaires, un changement d’attitude extrêmement brutal des salariés », s’est inquiété de son côté Patrick Martin, président délégué du Medef, auprès de l’AFP.
« De nombreux salariés ont demandé que leurs employeurs prennent des mesures d’activité partielle sans quoi ils exerceraient un droit de retrait », précise le représentant des patrons. Ce droit peut être exercé par tout salarié « s’il a un motif raisonnable de penser qu’il se trouve exposé à un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ». L’agroalimentaire est aussi concerné, même si cela reste « épisodique » dans des secteurs comme l’alimentation du bétail, estime François Cholat, président du Snia. Afin d’éviter les blocages provoqués par l’activation du droit de retrait, Patrick Martin a appelé les entreprises à « bétonner les conditions de sécurité sanitaire » pour leurs salariés.
Peu de perturbations dans les usines
La FNSEA constate une « hausse sensible de l’absentéisme »
« Bétonner les conditions de sécurité sanitaire » pour éviter les droits de retrait
8,5 milliards d’euros sur deux mois pour financer le chômage partiel
Les pouvoirs publics prévoient de débloquer 8,5 milliards d’euros pour financer le dispositif « exceptionnel » de chômage partiel, élargi pour faire face à l’épidémie de coronavirus. Selon le projet de budget rectificatif présenté au Conseil des ministres le 18 mars, il permettrait de couvrir « 15 % des heures travaillées sur une durée de deux mois ». Dans le détail, l’État y participera à hauteur de 5,5 milliards, l’Unédic finançant le tiers restant.
Dans le détail, le régime d’activité partielle prévoit que « le contrat est suspendu, l’entreprise paie 70 % du salaire et le ministère du Travail rembourse [une partie] », expliquait le ministre de l’Économie Bruno Le Maire le 9 mars. Avec la montée en puissance du dispositif, la prise en charge moyenne par les pouvoirs publics atteint « 13,9 € par heure chômée, dont 9,3 € payés par l’État et 4,6 € par l’Unédic », précise l’AFP. Soit presque le double du niveau remboursé avant l’épidémie (7,7 €). La stratégie du gouvernement « rompt avec des décennies d’économie française où, lorsqu’il y avait une crise économique, on se séparait des salariés », a défendu Bruno Le Maire le 17 mars, précisant qu’elle visait à « redémarrer l’économie le plus rapidement possible ».
Par ailleurs, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a indiqué le 15 mars sur LCI qu’elle avait autorisé le travail du dimanche dans le secteur de la logistique afin d’approvisionner notamment les magasins alimentaires, en pleine crise du nouveau coronavirus.
Interfel veut recruter la main-d’œuvre manquante chez les pépiniéristes et jardineries
Pour remédier aux besoins de mains-d’œuvre qui se profilent, Interfel (interprofession des fruits et légumes frais) a proposé au ministère de l’Agriculture de faire appel au personnel des jardineries et pépiniéristes en chômage technique dû au coronavirus. L’idée serait de « faire une proposition de travail » à ces personnels disponibles et qui ont « techniquement une capacité » à travailler dans des exploitations agricoles, explique Laurent Grandin, président d’Interfel.
En plus de leur indemnité d’arrêt versée par la Sécu, ces salariés seraient payés normalement par les entreprises des fruits et légumes. « On souhaite que les compléments de revenus donnés à cette occasion puissent être cumulés avec les indemnités », ajoute M. Grandin. Reste un frein juridique à lever : « On demande que y ait la possibilité d’une forme de transfert de contrat, au moins temporaire, sans que ce soit considéré comme un délit de marchandage », précise-t-il. À l’heure où ces lignes sont écrites, Interfel attendait une réponse du ministère à ce sujet incessamment sous peu.
Le même dispositif pourrait-il s’appliquer plus largement ? C’est le souhait de Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, qui appelle à « assouplir les formalités pour qu’un salarié aie plusieurs employeurs ». On pourrait ainsi imaginer « qu’un chauffeur livreur qui est au chômage technique puisse ramasser des fraises pendant quelques heures » ou encore que « des chauffeurs de cars scolaires puissent conduire des camions ».