Le Cercle de prospective des filières agricoles et agroalimentaires a livré sa vision de la transition numérique dans les grandes cultures. En dehors du scénario « souhaité », de développement du numérique sans remous, ni rupture, les bouleversements possibles sont nombreux et importants.
Comment le numérique changera-t-il l'agriculture à l'horizon 2025 ? Le Cercle de prospective des filières agricoles et agroalimentaires, groupe de quarante personnes issues d'organismes et entreprises du secteur des grandes cultures (BASF, Limagrain, Arvalis, InVivo, Soufflet… ), a rendu sa copie courant septembre. Son « rapport de prospective sur l'impact de la révolution numérique sur le secteur agricole à l'horizon 2025 » est un exercice en deux temps : il dresse d'abord un scénario « souhaité » qui, selon ses termes, « ne bouleverse pas l'équilibre général et le rôle des grands groupes d'acteurs de l'amont », et dans lequel « les agriculteurs restent maîtres de leurs données ». Ce scénario est ensuite assorti d'hypothèses « contrastées », pour ainsi dire « non souhaitées » comme, par exemple, « l'incapacité » à protéger les données des agriculteurs.
Agriculture à deux vitesses
La description de ce futur débute chez l'agriculteur ; dans le scénario « souhaité», le Cercle imagine un équipement « régulier et important en nouvelles machines ou nouveaux matériels connectés dans les exploitations et en logiciels connectés ». Dans son hypothèse moins positive, le Cercle parie sur une diffusion et une appropriation plus « contrastée », et le risque d'une agriculture « à deux vitesses ». Dans le scénario « souhaité », le développement du numérique chez l'agriculteur permettra « des rapprochements de données, des systèmes d'analyse rapide et des modélisations, qui n'existaient pas sur l'état des cultures en temps réel » (big data), et « des systèmes monitorés à l'intérieur des parcelles » (semis, fertilisation, protection, irrigation, moisson…). Dans une autre hypothèse, le Cercle se demande si d'autres ruptures scientifiques et techniques, « sur certains enjeux ou sujets sensibles » – on comprend les OGM, ou les nanotechnologies – ne pourraient pas également bouleverser le monde agricole.
Progrès technique ou surenchère réglementaire
Dans le scénario souhaité, cette révolution numérique, par l'amélioration des connaissances, se traduirait « par une meilleure maîtrise des risques, des enjeux environnementaux », « une baisse des coûts, de meilleures performances techniques et environnementales », « des opportunités pour améliorer la valeur ajoutée » ou le renforcement de « la traçabilité ». Mais le développement de ces high-tech pourrait susciter « des réactions négatives chez certains » (citoyens, ONG, médias) « attachés à une vision plus traditionnelle des techniques agricoles », imagine le Cercle de prospective. Autre conséquence possible, les données massivement disponibles engendreraient « une demande d'amélioration plus forte de la protection de l'environnement, de la qualité ». Dans son hypothèse « contrastée », le Cercle imagine par ailleurs que l'ouverture de données publiques nationales à l'accès libre pourrait être source de « surenchères réglementaires, ou de controverses localement et nationalement ».
Plateforme commune ou chacun pour soi
Le Cercle s'intéresse ensuite aux conséquences de la transition numérique sur les entreprises qui entourent l'exploitation agricole. Dans un scénario idéal, il postule que les acteurs des filières (entreprises, instituts techniques, chambres consulaires) « développeront de manière complémentaire, en synergie des plateformes de données massives », et y intégreront les apports de start-ups innovantes. Autrement dit, tous les acteurs s'entendent sur une stratégie qui profite à tout le monde. Dans des hypothèses plus contrastées, la « crise économique », le manque de moyens pourraient « renforcer les tensions entre acteurs de la filière » et rendre difficile la transformation numérique. Le Cercle craint aussi qu'une « grande hétérogénéité » soit possible dans le développement des TIC dans les exploitations, qui complexifierait l'offre (solutions différenciées, non optimales). Faute de coordination suffisante à l'amont, les « plateformes » pourraient par exemple ne pas voir le jour.
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Les outsiders : des Gafas aux nouveaux réseaux d'agriculteurs
Dans le scénario de manque de coopération des acteurs en place, le cercle imagine plusieurs hypothèses. Première hypothèse, les grands opérateurs en présence pourraient « prendre la main et court-circuiter le négoce et les coopératives ». Deuxième hypothèse, « la maîtrise et la valorisation des données échappent en large partie aux agriculteurs et à leurs partenaires », avec l'arrivée de nouveaux entrants majeurs soit issus du numérique, soit d'autres milieux (agro-machinisme, acteurs du spatial…). Dernière hypothèse plus enthousiasmante pour les agriculteurs : « Des réseaux d'agriculteurs s'organisent et se dotent de pouvoirs de négociation face aux fournisseurs et aux clients » et « une nouvelle classe de structures agricoles émerge par le numérique (comme il y a un siècle par l'esprit coopératif) ».
Limagrain plaide pour l'ouverture des données environnementales
Lors d'une conférence organisée au Village (pépinière d'entreprises du Crédit agricole) le 22 septembre, la directrice scientifique de Limagrain a plaidé pour une ouverture des données environnementales (météo, sols...) détenues par les pouvoirs publics. « Aux Etats-Unis, il y a une véritable politique pour rendre ces données exploitables et accessibles car c'est un moteur du développement économique, a expliqué Valérie Mazza. En France et en Europe, nous n'avons pas cette maturité, et cela crée un véritable décalage de compétitivité. Elle a souhaité différencier les données agricoles (celles des agriculteurs) et les données environnementales qui entrent selon elle « dans le domaine de l'intérêt public ».
Le Cercle plaide pour un contrat entre agriculteurs et les grands opérateurs
En conclusion de son rapport, le Cercle de prospective livre six recommandations à destination de la filière agricole, dont la première consiste à formaliser « des contrats de gré à gré (…) entre les agriculteurs et les grands opérateurs des filières, afin de réguler la propriété, les usages et la valorisation des données ainsi que le partage de la valeur ajoutée ». Le Cercle propose par ailleurs que les entreprises de l'amont agricole fas-sent « du numérique le cœur des activités de conseil », et donc « gardent la maîtrise de l'usage des données ». Ils leurs conseillent de mener une stratégie d'« investissement interne ou externe », de « doter les produits, objets et machines de capacités d'informations », d'engager « une analyse stratégique sur l'évolution des métiers de l'amont, des contenus et des périmètres ».