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Élevage Les sept raisons du spleen des éleveurs

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Ils devaient être plus de dix mille agriculteurs à se retrouver le 23 juin dans Paris. Une journée consacrée à l’élevage « cause nationale », permettant à la fois de revendiquer, notamment avant le bouclage de la réforme de la Pac, mais aussi d’aller à la rencontre des Parisiens. Objectif : inciter les citadins à consommer des produits de l’élevage d’origine française et leur faire comprendre les raisons du spleen des éleveurs. Sept grandes causes expliquent cette crise qui est plus une crise de confiance qu’une crise purement économique.

1. La hausse continue des coûts de production
« Les coûts de production sont en hausse depuis 7 ans, excepté pour la campagne 2009-2010 », explique Jean-Michel Serres, président de la Fédération nationale porcine (FNP). Cette augmentation pèse sur la trésorerie des éleveurs de porcs. Malgré une remontée récente du prix du porc, il manque toujours 5 à 10 centimes sur le prix pour que les coûts de production puissent être au moins compensés. Ce paramètre du coût alimentaire est d’autant plus marqué en filière porcine que l’alimentation peut représenter jusqu’à 70% du coût de production global. Conséquence directe : un manque de trésorerie pour investir et se moderniser. En filière bovine et ovine, le coût de l’alimentation a moins de poids qu’en production porcine sur la trésorerie des éleveurs, mais il est loin d’être négligeable. En outre, d’autres charges viennent s’ajouter à la liste des problèmes rencontrés par les éleveurs : elles sont liées au lien de ces productions avec le sol contrairement aux élevages hors-sol (carburant, engrais, énergie, etc). Pierre Chevalier rappelle que le poids de ces charges explique en grande partie le bas niveau de revenu des éleveurs allaitant de bovins et d’ovins.

2. Les producteurs toujours sous pression de l’aval
L’augmentation des coûts de productions ne serait pas si grave pour les agriculteurs s’ils pouvaient la répercuter à leurs clients. Et c’est là le fond du problème : la grande distribution reste puissante en France, capable d’imposer ses conditions à toute la filière. Cette situation est dénoncée depuis longtemps par l’ensemble des syndicats agricoles. Si les politiques en ont conscience, ils en ont rarement tiré les conséquences législatives ou réglementaires. Mais la situation semble évoluer peu à peu. Un observatoire des prix et des marges a été créé en 2010, sous le mandat de Bruno Le Maire. Le gouvernement socialiste promet aujourd’hui d’équilibrer les relations commerciales grâce à la loi d’avenir agricole et à la loi consommation. Concernant celle-ci, Xavier Beulin a rencontré Benoit Hamon, le ministre chargé de la consommation, mardi 18 juin : « Les choses vont dans le bon sens, mais il manque des précisions, constate Xavier Beulin. Un article concerne les clauses de renégociation des prix lorsque les matières premières augmentent de manière importante. Les relations ne sont pas au beau fixe non plus avec l’industrie agroalimentaire. Le médiateur des relations commerciales, nommé par le ministère de l’Agriculture, a travaillé dans le secteur laitier pour revaloriser le prix du lait. Après plusieurs mois de rencontres, tout n’est pas totalement réglé. Cette fois, ce ne sont plus les distributeurs qui rechignent, mais les laiteries. Le médiateur œuvre maintenant dans la filière porcine, pour laquelle la situation est encore « plus compliquée qu’en filière laitière », selon lui.
Pourtant, répercuté au consommateur, il suffirait d’une hausse de 2 centimes sur le prix du litre de lait et de 4 centimes sur une tranche de jambon cru pour que les hausses des charges soient couvertes, selon la FNSEA.

3. Le poids excessif des formalités
La filière porcine est sur le point d’obtenir un compromis concernant les Installations classées pour l’environnement (ICPE). Pour les exploitations de 450 à 2 000 porcs, un régime d’enregistrement devrait être mis en place. Si c’est le cas, les éleveurs souhaitent que le travail des préfets soit très encadré pour que la réforme des ICPE soit efficace. Jean-Michel Serres, président de la Fédération nationale porcine (FNP), précise que « ce sont les départements de faible densité qui galèrent le plus pour les agrandissements ou les installations d’élevage. Ce n’est pas en Bretagne où il y a le plus de difficultés ». Une contradiction d’autant plus dénoncée par la FNP que les surfaces d’épandage dans les départements de faible densité (Nord-Pas-De-Calais, Saône-et-Loire) sont beaucoup plus importantes qu’en Bretagne par exemple. Les éleveurs rappellent que ces modifications réglementaires ne tendent pas à réduire les exigences environnementales. En filière bovine, le lien au sol entraîne des lourdeurs administratives spécifiques. « Les contrôles sur la gestion des troupeaux et sur les cultures doivent être adaptés et modernisés », explique Pierre Chevalier, président de la Fédération nationale bovine (FNB). Il ne s’agit pas de diminuer la surveillance, mais d’optimiser, par exemple, le fonctionnement des Etablissements départementaux qui enregistrent déjà toutes les données des animaux.

4. Le dumping social de la concurrence européenne
La faute au dumping social ! Pour les organisations professionnelles, la filière se trouve surtout affectée par la différence des coûts du travail entre pays membres, à commencer par l’Allemagne. Et ses abattoirs. Il n’existe en effet aucun seuil plancher pour les salaires dans ce secteur. En outre, les fraudes liées au détachement des travailleurs de pays de l’Europe de l’Est, toujours dans ce secteur, seraient courantes. « Par le biais de sociétés fictives, des milliers de travailleurs seraient employés, dans des conditions déplorables, non pas à titre provisoire, comme le veut la législation, mais à titre définitif », dénonce la député girondine, Pascale Got, dans une question écrite au gouvernement. Dans sa réponse à paraître prochainement, le ministre de l’Agriculture laisse entendre que le phénomène pourrait ralentir. « Il est possible que les secteurs qui ont le plus recours à ce type de travailleurs, et en particulier celui des industries des viandes et les abattoirs, doivent réviser les salaires à la hausse pour les fidéliser, limitant ainsi les écarts de salaires entre la France et l’Allemagne dans ce secteur », indique le ministère. En cause : les salariés des nouveaux Etats membres vont désormais avoir accès à des métiers moins difficiles, du fait de la levée des restrictions. Jusqu’en mai 2011, il n’était pas possible en effet d’avoir recours à ces travailleurs, dès lors qu’un Allemand était susceptible de pourvoir aux besoins. Or, dans le secteur des abattoirs, en raison d’une pénurie de main d’œuvre allemande, les autorisations étaient facilement délivrées. Ce qui n’était pas le cas dans les autres secteurs, désormais ouverts.
Le gouvernement allemand a par ailleurs mis en place des salaires bruts minimums dans l’intérim d’un montant de 7,6 euros à l’ouest et 6,65 euros à l’est, qui seront progressivement portés à 8,19 euros à l’ouest et 7,5 euros à l’est en 2013, précise le ministère. « Dans le secteur agroalimentaire, ces dispositions devraient concerner en particulier les industries des viandes et notamment les abattoirs, qui recourent largement aux salariés intérimaires ». Le ministre de l’Agriculture rappelle la volonté du président de la République de réduire ces différences de coût du travail – une volonté réaffirmée lors de sa conférence de presse du 16 mai 2013 dans sa proposition de gouvernement économique pour l’Europe. Or, « les échanges récents avec la chancelière allemande donnent de bonnes raisons de penser que les choses pourraient évoluer dans la bonne direction dans un futur proche », annonce-t-il enfin.

5. La viande américaine en embuscade
La concurrence pour les éleveurs pourrait aussi venir de beaucoup plus loin. Des négociations se sont ouvertes, le 14 juin, sur un accord de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis. Ces derniers sont très intéressés pour exporter de la viande bovine sur le Vieux continent. « Ce serait à coup sûr pour les éleveurs français la déstabilisation d’exploitations déjà extrêmement fragiles, pour la filière une baisse accrue d’activité, et pour les consommateurs la perte des garanties sur la qualité sanitaire et la traçabilité. Ce serait la perspective d’un produit issu de conditions d’élevage et de transformation qui ne seraient jamais acceptées en Europe ! », prévient la Fédération nationale bovine (FNB). « Nous aurions aimé que dans le mandat soit fait référence au modèle alimentaire européen », ajoute Xavier Beulin, qui estime que « cet accord à venir est contraire à l’agroecologie et à tout ce que le ministre nous rabâche depuis des mois ».

6. Le difficile renouvellement des générations
Alors que l’âge moyen des chefs d’exploitations d’élevage est de 48,4 ans, « l’un des premiers défis est celui du renouvellement des générations », insiste François Thabuis, président des Jeunes agriculteurs. « Beaucoup de jeunes sont intéressés par l’agriculture, mais il faut qu’on puisse avoir de la lisibilité », explique-t-il. Car les prix des céréales élevées rend l’élevage peu attractif. Sur tout le territoire, il pousse de nombreux éleveurs à vendre leurs bêtes pour ne produire que des céréales, du moment qu’ils disposent d’assez de surface. « Si les prix des productions végétales restent élevés, ce que l’on souhaite, et que l’on arrive pas à répercuter les hausses des charges, on pourrait assister à une végétalisation de la France », prévient Dominique Barrau, secrétaire général de la FNSEA.
Si des données chiffrées sont difficiles à obtenir, le recensement agricole de 2010 montrait qu’entre 2000 et 2010, dans un contexte où un quart des exploitations ont disparu, l’élevage et la polyculture-élevage ont été les productions les plus touchés. Dans le même temps, le nombre d’exploitations céréalières est resté quasiment stable. Selon de nombreux responsables agricoles locaux, la tendance a la conversion aux céréales s’est accentué depuis.

7. Une crise de reconnaissance
Les crises agroalimentaires successives ont atteint les filières d’élevage avec plus ou moins d’intensité. En filière porcine, les efforts pour sensibiliser les consommateurs au travail des éleveurs français sont limités par la distribution. « Le consommateur devrait pouvoir trouver d’un simple coup d’œil les produits Viande porcine française (VPF) en rayons », soutient Jean-Michel Serres. Pour le moment, les distributeurs ne répondent pas aux attentes de la filière en termes de mise en valeur des produits VPF dans les linéaires. Une démarche pourtant essentielle pour optimiser le développement et la reconnaissance de la marque VPF auprès du consommateur. « Ils parviennent bien à développer des rayons bio visibles, pourquoi pas pour les productions étiquetées VPF ? », analyse Jean-Michel Serres. En filière bovine, Pierre Chevalier soutient que les consommateurs ont une excellente image de l’élevage allaitant, en témoigne les 700 000 visiteurs du Salon de l’agriculteur pour voir les animaux. L’ensemble des éleveurs ont déjà réalisé des investissements pour répondre à la réglementation européenne, notamment en termes de gestion des nitrates et de bien-être animal. Ainsi, concernant les attentes sociétales, dans un communiqué du la FNSEA demande que « les efforts des agriculteurs pour l’environnement soient enfin reconnus : ils se sont engagés dans la prévention des pollutions et la préservation de la biodiversité ».

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