Abonné

Aquitaine Les sylviculteurs veulent des prix rémunérateurs pour le bois-énergie

- - 6 min

Deux tempêtes, en 1999 et 2009, une attaque sévère de scolytes en 2010 : les sylviculteurs aquitains devraient voir d’un bon œil la croissance constante de la demande de bois énergie. Ils restent cependant très prudents et redoutent que la valeur ajoutée de ce nouveau débouché ne leur passe sous le nez.

«Il nous revient à nous, producteurs de bois, de veiller à ce qu’on nous donne une juste rémunération pour le bois énergie », a martelé Jacques Bordes, sylviculteur et exploitant forestier en Sud-Gironde. Il participait, le 6 juin à une table ronde sur le bois énergie au salon européen de la sylviculture et de l’exploitation forestière à Mimizan (40). « La feuille de route aquitaine, signée entre autres par les syndicats de sylviculteurs et les coopératives, ne me paraît pas encourageante sur ce point », a-t-il averti. La hausse continue de la demande de bois-énergie, encouragée par les politiques française et européenne, sur fond de prix de l’énergie croissant, a de quoi réjouir les acteurs de la filière. Mais les professionnels restent prudents.
D’abord, ils sont conscients des jalons à poser pour développer harmonieusement la filière. Et la « feuille de route » signée le 14 mai 2012 va dans ce sens. Elle a été paraphée par l’Union des syndicats de sylviculteurs d’Aquitaine, le Centre régional de la propriété forestière, les Entrepreneurs de travaux forestiers, l’union de coopératives forestières Alliance forêt bois et la Société forestière de la Caisse des dépôts. Parmi ses quatre axes, figure celui d’assurer le revenu des producteurs, et la préconisation par exemple de maintenir un prix de vente moyen, toutes filières confondues, de 15 à 20 €/t pour le pin maritime. Mais, pour Jacques Bordes, « on nous donne l’impression de nous faire un cadeau, alors que ce n’est pas le cas ». La production de bois énergie peut amener à raccourcir les rotations, dans le cadre de plantations semi-dédiées, donc à couper les parcelles plus souvent, ce qui augmente les coûts. Il appelle ses collègues à la vigilance, lors de la signature de contrats.

Gérer la commercialisation
Les circuits courts, c’est-à-dire la commercialisation de proximité se révèle également intéressante. Une recommandation plébiscitée également par la feuille de route pour l’Aquitaine. « Il faut que les propriétaires maîtrisent toute la filière jusqu’à l’entrée d’usine », plaide de son côté Philippe Dassier, sylviculteur et fondateur de l’association syndicale libre des propriétaires sylvicoles du pays de Born, qui privilégie la commercialisation en circuit court. En négociant lui-même le prix du bois auprès des utilisateurs, il a le sentiment d’avoir « découvert la vérité sur les prix, témoignait-il. Les sylviculteurs ont l’habitude de négocier le bois sur pied. Sur les prix d’abattage, de débardage et de transport, on nous racontait ce qu’on voulait ». Aujourd’hui, son bilan est plutôt optimiste : « Je suis persuadé qu’il y a la place pour un bois énergie qui soit rentable, presque autant que le bois d’œuvre. »
De fait, sur la rentabilité du bois énergie, quelques incertitudes persistent et toutes les données économiques ne sont pas connues. Depuis les tempêtes de 1999 et de 2009, les souches, intéressantes pour la valorisation énergétique, étaient assez facilement mobilisées, car elles étaient déracinées. Pour les vendre aujourd’hui, il faudrait mobiliser les souches dites vertes (toujours en terre), ce qui a un coût. Lequel ? Jacques Bordes fustige une certaine omerta : « Sur le coût de mobilisation des souches vertes, il y a des informations contradictoires. Tant que le marché n’est pas établi, tout est secret, on n’a pas voulu nous dire combien cela coûte. Or, je doute que ce soit rentable. »

Penser indexation
Pour que la valeur ajoutée du bois énergie revienne aussi aux producteurs, les contrats doivent être correctement négociés, ont signalé plusieurs intervenants. « Nous produisons un combustible. Or, l’énergie est un bien rare qui va augmenter au cours des trente prochaines années. Nous devons imposer que le prix d’achat du bois soit indexé sur le prix de l’énergie », affirme Bertrand Ardilouze, administrateur de Landes bois énergie. Et de confier : « ½ sterre de bois est payée quelques euros alors qu’elle a la même capacité énergétique que 100 litres de fioul, payés 90 euros. Bien sûr, il faut compter aussi le prix de la transformation, mais la marge potentielle doit être répartie tout au long de la chaîne ». La feuille de route des professionnels de la Région ouvre également cette question. Mais Bertrand Ardilouze se montre méfiant envers ce document. L’enjeu, demain, pour les producteurs, est de négocier avec l’aval, donc avec les grands énergéticiens : Dalkia, Suez, Cofely…
« L’objectif est de rémunérer le producteur, mais on est face à des industriels qui sont présents sur le marché mondial, rappelle David Cosme, chargé de développement Bois énergie chez Alliance bois forêt, qui rassemble plusieurs grandes coopératives du Sud Ouest. « Si on demande un prix trop élevé, les projets ne se feront pas. »

Ne pas déshabiller Pierre pour habiller Paul
Pour Alliance, le bois énergie est un segment « stratégique : il faut y aller ». En Aquitaine, la profession s’attend à ce que la demande augmente de 2 millions de tonnes d’ici à 2015. En 2011, 1,2 Mt de bois énergie a été consommée. Mais pour que la filière se développe, quelques précautions sont nécessaires : « Il y a un arbitrage à réaliser pour garder l’équilibre entre les productions de bois pour l’industrie papetière, de bois d’œuvre et de bois énergie. Il ne faut pas déshabiller Pierre pour habiller Paul. » Car, avec un marché très attractif, encouragé également par les objectifs politiques en termes d’énergies renouvelables, le risque de concurrence entre les productions ne peut être écarté. En Aquitaine, les deux tempêtes de 1999 et 2009 ont provoqué une surabondance de bois, qui ne doit pas cacher, après plus de 10 ans de reboisement, que la ressource peut manquer, à moyen terme. Les professionnels doivent donc aussi réfléchir au matériau qu’ils souhaitent attribuer à ce marché de diversification : bois de pré-éclaircie, taillis à courte rotation, taillis semi-dédiés, de solutions techniques sont aussi à travailler.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

bois énergie
Suivi
Suivre