Abonné

Prix agricoles Les vraies conséquences de la hausse

- - 11 min

La France est inquiète de ses prix agricoles. Non parce qu’ils seraient trop bas pour rémunérer ses agriculteurs, mais au contraire parce qu’ils « flambent » conduisant inévitablement à la hausse des produits alimentaires. Le pouvoir d’achat serait atteint. Les médias grand public s’en font l’écho, citant les industriels ou distributeurs qui affichent leurs angoisses. Qu’en est-il exactement ? La hausse des cours des matières premières agricoles est indéniable, surtout pour les grandes cultures. Il y aura une répercussion sur les prix des produits finaux, mais avec une grande variété de situations. Les premiers touchés par cette hausse des prix seront en fait les éleveurs qui paient leur alimentation animale à prix fort et ne parviennent pas, pour l’instant du moins, à répercuter la hausse de leurs coûts de revient sur les prix à la consommation. Politiques et syndicalistes se mobilisent. Le ministre de l’agriculture Michel Barnier va convoquer une mission d’analyse sur « ces prix qui s’emballent » tandis que Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, a obtenu le principe d’une table ronde avec les distributeurs et industriels, avant fin juillet.

Le grand débat est lancé : la France serait bientôt victime d’un accès de hausse des prix alimentaires qui va mettre en difficulté le pouvoir d’achat. Les médias évoquent à loisir cette « flambée » des prix, les politiques se disent attentifs, voire préoccupés. Soucieuse de préserver le pouvoir d’achat des Français, la ministre de l’Économie, des Finances et de l’Emploi, Christine Lagarde, a déclaré le 29 juin que le gouvernement surveillera de « très près » la répercussion par les grandes surfaces de la hausse des cours des matières premières. Les distributeurs et industriels mettent, eux, en garde les consommateurs sur une future valse des étiquettes. En cause : « l’ascension record » des prix des matières premières agricoles, végétales ou laitières. Celle-ci serait provoquée par l’arrivée des biocarburants, par la demande chinoise, la sécheresse en Australie ou encore les désordres climatiques.

Forte demande mondiale

Qu’en est-il réellement ? La hausse des prix des grandes cultures est indéniable. En un an, les prix du colza ont progressé de moins de 260 euros/t à près de 300 euros/t, tandis que ceux du blé panifiable rendu Rouen sont passés de 110 euros/t à 180 euros/t. À lire les données de l’Insee (indices de mai), sur un an, le prix du blé tendre a progressé de 38 %, celui de l’orge de 42 % et celui du maïs de 32 %. Autres hausses significatives, celle des protéagineux, (+38 %) ou encore celle des poulets (10 %) et dindes (9 %) qui relèvent d’une difficile crise aviaire. Les causes de cette supposée flambée sont connues (lire l’interview d’Hervé Guyomard et l’article page 8) et elles sont mondiales : la forte demande asiatique en matières premières, la baisse de production et des stocks mondiaux, le surcroît de demande dans les régions consommatrices de biocarburants.

Les conséquences, elles, sont encore peu perceptibles : toujours selon l’Insee et son indice de mai, les prix alimentaires auraient progressé de 0,9 % sur un an contre 1,1 % pour l’ensemble des produits. Souvent mis en avant, le pain et les céréales affichent une hausse de... 0,1 %. Les produits laitiers, eux, sont en baisse de 0,8 %. Si hausse des prix il y a, elles touchent pour l’instant les transformateurs. Bon nombre d’entreprises sont prises en étau entre des coûts qui augmentent et des grandes surfaces qui font pression sur leurs tarifs. Certains s’en sortent bien, en première transformation, lorsqu’ils produisent du beurre ou de la poudre de lait par exemple. En revanche, leurs clients paient le prix fort, d’autant plus fort pour le beurre dont la subvention à l’usage industriel a été supprimée par Bruxelles.

Quant au prix à l’étal, tous les acteurs et commentateurs anticipent des hausses à venir. Mais celles-ci seront éminemment variables selon les produits et situations concurrentielles.

La baguette reste plus sage...

Président de la confédération nationale de la boulangerie, Jean-Pierre Crouzet est par exemple bien décidé à ne pas augmenter le prix de la baguette qu’il vend dans sa boutique de Niort. « À la fin de mon exercice comptable, au 30 septembre, je fais le point sur l’évolution des charges de l’entreprise, et en fonction, j’augmente ou non mes prix au 1 er janvier, explique-t-il. Je refuse de m’inscrire dans l’automaticité de la hausse du mois d’août ». Et ce, quelle que soit l’augmentation du prix de la farine. Si hausse il y a, elle peut être compensée sur d’autres produits un peu moins stratégiques que la baguette, comme la pâtisserie par exemple, ou par des négociations sur d’autres matières premières, tels les fruits frais. Tout est affaire de politique commerciale. Or la baguette reste un élément essentiel pour attirer le client. « Nous devons raisonner en terme d’entreprise et ne pas dramatiser », juge le professionnel. Il faut dire que la part du blé dans le prix de la baguette reste faible. La confédération de la boulangerie estime que 100 kg de farine valant en moyenne 50 euros fournissent 490 baguettes de 200 g. Celles-ci sont vendues en moyenne 0,75 euro pièce. Le coût de la farine équivaut donc à 12 % du prix de vente. Selon Valérie Mousquès-Cami, de l’ANMF (Association nationale de la meunerie française), le blé représente 70 % du prix de revient de la farine, sachant que les marges de la meunerie demeurent faibles, du fait d’une forte concurrence entre les moulins. Celle-ci a d’ailleurs le don de rassurer quelque peu les boulangers. D’après l’AGPB, (Association générale des producteurs de blé), le prix des céréales ne représenterait finalement que 4,2 % du prix final de la baguette.

...Que les pâtes alimentaires

La situation est plus tendue en ce qui concerne les pâtes alimentaires. Elles sont produites avec 90 % de semoule de blé dur, et il faut 100 kg de céréales pour fabriquer 75 kg de semoule. « Sur certains marchés comme les marques

de distributeurs, la part de la matière première monte jusqu’à 42 voire 46 % du prix de vente selon les produits », estime Franck Rouard, président du directoire d’Alpina Savoie. La fourchette est difficile à établir compte tenu de la diversité des spécialités et des prix. Chez Pasta Corp, qui commercialise notamment les marques Lustucru, Rivoire & Carret et Fleuraline, la semoule représente entre 30 et 50 % du prix de revient sortie usine. Actuellement, l’entreprise estime vendre les paquets destinés aux consommateurs à leurs prix de revient. Compte tenu des coûts de production en hausse, elle ne fait pas de bénéfice. L’objectif de la société est mesuré : « nous aimerions faire 1 % de marge nette à la fin de l’exercice », signale Philippe Parès, de Pasta Corp.

« Si on ne répercute pas la hausse, on va dans le mur », analyse-t-il. La société envisage d’accroître les prix aux consommateurs de 10 % pour la rentrée. « Il faut relativiser, estime Philippe Parès. Le paquet qui vaut en moyenne 0,70 euro ne passerait qu’à 0,77 euro ».

Les fruits et légumes ne rigolent pas

Pourtant plus habitués à des hausses brutales, les fruits et légumes paraissent plutôt sages. Mais la situation avait mal débuté. Au premier semestre 2007, les prix particulièrement bas des légumes d’hiver ont fait l’actualité du secteur, en raison d’un hiver doux, donc propice à la végétation. Ensuite, depuis le second semestre, c’est la pêche-nectarine qui fait l’actualité du secteur, avec 21 jours consécutifs de crise avérée et « estampillée » comme telle par le Service des nouvelles du marché, en raison d’un été frais, qui n’incite pas à consommer des fruits d’été.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

L’état de crise est déclaré officiellement quand les cours du jour sont inférieurs de plus de 10 % à la moyenne des cinq dernières années pour ce jour considéré, au stade d’expédition. Les cours de la pêche-nectarine sont donc nettement en dessous des moyennes au stade expédition.

Au stade du magasin, donc du consommateur final, les chiffres sont encore partiels. Le SNM dispose néanmoins d’indications qui font état d’une baisse de 4 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années, d’une pêche jaune. Le prix de cette catégorie de pêche est en baisse de 11 % par rapport à l’an dernier, toujours au stade des GMS (grandes et moyennes surfaces). Le verdict de l’indice Insee pour l’ensemble des produits révèle une petite évolution : une progression de 3,2 % (légumes) ou de 1,8 % (fruits) sur un an, avec une accélération ces derniers mois, assez habituelle au début de l’été.

Il est vrai qu’une hausse éventuelle des prix à la production pourrait se répercuter rapidement chez le consommateur. La part du prix payé au producteur est importante dans les fruits et légumes (40 à 50 %), indique Sandrine Morard, directrice de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPFruits). Le prix final de la pêche se décompose ainsi : 42 % représentent le produit brut, 30 % représentent les coûts de conditionnement-expédition et 28 % représentent le transport et la distribution, précise-t-elle.

Les productions animales subissent

La part du prix à la production est également importante dans les productions animales. Or, ce sont peut-être ces productions qui subissent le plus la hausse des prix des matières premières agricoles. Les grandes cultures ont d’abord une influence directe sur le prix des aliments pour animaux. Selon Pierre Merlot, directeur de Coop de France nutrition animale, « les prix des matières premières ont augmenté de 40 % entre juin 2006 et juin 2007 ». L’aliment composé étant constitué de 80 % de matières premières agricoles, son prix final a augmenté, selon lui, de 32 % en un an.

Les conséquences sur l’élevage ne se sont pas fait attendre.

Selon Michel Rieu, responsable du département économie de l’Institut du porc, une hausse de 20 centimes d’euro par kilo du coût moyen de production de porc devrait être enregistrée d’ici juin 2008, faisant passer le coût de production à 1,45 euro/kg. « En tenant compte des différents rendements et à marge brute fixe, cette augmentation devrait engendrer, par kilo, une hausse de 40 centimes sur les rôtis et côtes, de 70 centimes sur le jambon cuit supérieur, de 50 centimes sur les lardons et de 1,30 euro sur les jambons secs conditionnés » explique Michel Rieu.

Les volailles plus cher

Selon Gilles Le Pottier, délégué général du Cidef (interprofession dindes) et du Cicar (canard), « la hausse du prix du blé au producteur sur un an, est de 40 % à 50 % ». « Une hausse de 50 % du prix des céréales, soit 60 % de la ration alimentaire, appliquée sur le produit fini, qui représente 60 % de la volaille vivante, donne comme résultat une hausse 10 % des prix de revient en aval. À ce chiffre déjà impressionnant, il faut ajouter l’augmentation des charges à tous les stades de la filière » ajoute-t-il. Pascale Magdeleine, responsable du département économie de l’Itavi (Institut technique de l’aviculture) explique que « la hausse du prix des matières premières pour le poulet représente 22 % entre juin 2006 et juin 2007, soit une augmentation de 11 % du coût de production du poulet vif ». « Cela entraîne une hausse de 76 euros la tonne sur le prix du poulet vif et 110 euros la tonne sur le prix d’un poulet mort » précise-t-elle.

La baisse des prix des bovins

Les chiffrages sont plus difficiles sur les productions bovines. Nicolas Douzain, directeur de la FNICGV (Fédération de l’industrie et du commerce en gros des viandes) estime que 60 % du prix au kilo sur un morceau de steak en magasin est reversé à l’éleveur. La marge est de 30 % pour les GMS et de 5 à 10 % pour l’abattage-découpe-transformation. Une hausse comme une baisse, devraient se répercuter d’autant plus vite au consommateur. Le problème, c’est que les cours des bovins se sont remis à baisser à vive allure (sur un an -9 % pour les gros bovins, -10 % pour les veaux) et que cette baisse ne se retrouve pas en magasin (+1,7 % pour les prix des viandes sur un an). Confrontés à une forte augmentation des aliments (poudre de lait), dans l’impossibilité de répercuter leurs coûts, les producteurs de veaux de boucherie, intégrateurs ou éleveurs, sont mis à mal. « Si des hausses de prix ne sont pas passées, certaines filières vont exploser » lance le président de la FNSEA Jean-Michel Lemétayer en faisant notamment allusion à la production de veaux.