A Coudekerque près de Dunkerque (59), il y a un géant de l’huile qui sort d’une torpeur de près de 20 ans. En effet, depuis la fermeture de l’atelier de trituration en 1993, les choses n’ont pas toujours été simples pour le site historique de Lesieur-Coudekerque. En 2008, le géant de l’huile aurait dû fêter cent ans d’une formidable aventure industrielle amorcée dans la région du Nord de la France. Mais l’actualité en a voulu autrement !
Un nouveau départ pour Lesieur dans le dunkerquois ? Emmanuel Gadenne, directeur des opérations industrielles de Lesieur et Thierry Handtschoewercker, directeur d’établissement du site de Coudekerque, y croient fortement ! Le premier signal du renouveau a été donné en réalité en mars 2006 avec l’annonce de la décision d’implanter une nouvelle unité de production de diester dans l’enceinte de l’usine historique de Coudekerque pour le compte de Diester Industrie. A l’époque, Yves Delaine, le directeur général de Lesieur, expliquait que la proximité de Total Dunkerque, l’une des plus grosses raffineries françaises, avait fait pencher la balance du côté du Nord….
Soprol a alors investi près de 40 millions d’euros dans cet outil d’une capacité annuelle de 250 000 tonnes En 1968, l’usine de Coudekerque réalisait à elle seule plus de 50% de la trituration des graines de Lesieur Cotelle et Associés (171 000 tonnes sur 315 000 tonnes) et plus du 45% du raffinage des huiles du groupe (135 000 sur 285 000 tonnes). En 2007, Coudekerque a raffiné 268 000 tonnes d’huiles et conditionné 130 millions de bouteilles soit 166 millions de litres d’huile. Le reste des volumes est vendu aux utilisateurs industriels. Le site emploie 250 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires (2006) de 384,6 millions d’euros (60% du CA du groupe).. Une nouvelle ligne de semi-raffinage a été créée permettant d’orienter les huiles, soit vers le raffinage pour la production d’huiles alimentaires, soit vers la production de diester dans une unité d’estérification. Diester Industrie a commencé à produire en avril 2008 et la production dépasse actuellement les prévisions annuelles !
Le deuxième signe fort, tout récemment, aura été le rachat de La Générale Condimentaire à Campbell Soup en septembre 2008. Spécialisée dans la production de mayonnaises et de sauces froides et implanté à quelques kilomètres de Coudekerque, Lesieur veut en faire le N°2 des sauces et condiments français. Créée par… Lesieur en 1992, l’usine avait changé de mains entre temps (BestFoods, Unilever et Campbell Soup) pour revenir finalement dans le giron de Lesieur !
Atouts logistiques exceptionnels
L’implantation de Lesieur à Coudekerque n’est pas le fruit du hasard. En 1908, Georges Lesieur avait déjà mesuré les atouts logistiques du port de Dunkerque et les premiers travaux de construction de l’usine furent achevés en 1911.
Lesieur aurait donc dû fêter son centenaire en 2008, mais une fâcheuse histoire d’huile de tournesol frelatée et achetée en Ukraine « coupée au lubrifiant pour moteur » parue dans la presse en avril dernier a incité les dirigeants de Lesieur à différer l’évènement à une date ultérieure Une alerte sur de l’huile de tournesol en provenance d’Ukraine avait été déclenchée par la DGCCRF le 25 avril 2008. Ces lots d’huile de tournesol, importés par Saipol-Lesieur avaient été contaminés par de l’huile minérale (paraffine). Cette fraude du fournisseur ukrainien a eu des conséquences sur toute l’Europe. En France et selon la DGCCRF, ce sont 4438 tonnes d’huiles raffinées avec des teneurs de 305 à 1040 ppm qui ont été mises sur le marché français entre le 28 février et le 4 avril. Depuis le 3 juillet, la Commission européenne a de nouveau autorisé ces importations en provenance d’Ukraine. 80% des approvisionnements de Lesieur en huiles brutes proviennent des Pays de l’Est (Ukraine, Roumanie, Hongrie) et de l’Hémisphère Sud (Argentine) ; les 20% restants proviennent de France. Quant au tournesol haut-oléïque (oléïsol), il vient essentiellement d’Europe et de France.. « Toute initiative dans ce sens aurait été mal venue », explique Thierry Handtschoewercker, qui n’abandonne pas cependant l’idée de célébrer dignement les 100 ans de Lesieur à Dunkerque : « La construction a été assez longue pour pouvoir choisir une date appropriée », ajoute-t-il. Et ceci, d’autant plus que l’inauguration officielle de l’usine Diester Industrie implantée aux côtés de l’usine de Coudekerque n’a pas encore eu lieu depuis la mise en activité du site en avril 2008.
L’actualité du groupe est en tout cas devenue plus souriante si on la compare à ce qu’ont été les années 1970-1990, marquées par de nombreuses hésitations dans les stratégies de développement et par des luttes sans merci entre les deux principaux géants mondiaux de l’huile et de la margarine : Unilever (via sa filiale française Astra-Calvé) et Lesieur.
Les années difficiles
Extrêmement dépendant de la fluctuation des cours de l’arachide, Lesieur a été alors fragilisé dans son expansion. Au moment de sa prise de contrôle par des financiers (la Banexi, filiale de la BNP) et de l’influence acquise par le groupe Worms lors de son rapprochement avec le groupe Saint-Louis (1972-1973), Lesieur n’avait plus tout aussi fière allure qu’en 1950, où ses implantations africaines lui avaient donné un avantage décisif sur ses concurrents de l’époque.
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Affaibli par la crise des matières premières et notamment celle de l’arachide, Lesieur ne sait pas prendre à temps le virage du tournesol en 1969 et se lance dans des diversifications hasardeuses. De fait, il fait l’objet de nombreuses convoitises : Unipol d’abord avec qui il s’associe finalement, la Compagnie de navigation mixte et Saint-Louis-Bouchon ensuite, avant qu’Unilever et Ferruzzi ne s’intéressent à ses activités.
Mais quelques années plus tard les banquiers, à la tête du groupe italien Ferruzzi, décident de vendre les trois pôles agroalimentaires d’Eridania Beghin Say (Cereol, Cerestar et Ceresucre) par appartements.
Bunge rachète alors le pôle huileries (Cereol) et rétrocède en 2003 la partie française à Saipol, la filière industrielle de Sofiprotéol.
Une stratégie plus claire
Depuis 1983, le patron de Sofiprotéol a silencieusement, mais efficacement, construit le renouveau de la filière oléoprotéagineuse française. Rien d’étonnant alors que Philippe Tillous-Borde fasse l’acquisition de Lesieur avec l’appui de groupes coopératifs puissants comme In Vivo, Epis-Centre, Siclaé, le groupe privé Soufflet et avec le soutien de l’IDIA (Crédit agricole).
Aux commandes du navire revenu dans le giron français se trouve un staff composé de Philippe Tillous-Borde président, Yves Delaine, directeur général et Romain Nouffert, le directeur général délégué. La page italienne de Ferruzzi est refermée. S’ouvre désormais celle du N°1 français de la catégorie, spécialisé dans les huiles (huiles neutres et huiles de goût) et les condiments.
La voie n’est pas totalement libre pour autant : Lesieur trouvera toujours des concurrents sur son chemin (Unilever bien sûr, Heinz sûrement depuis son rachat du N°2 des condiments (Bénédicta) et d’autres encore. « Sans compter l’impact des MDD-premiers prix qui pénalisent le développement de notre marque », souligne Emmanuel Gadenne, directeur des opérations industrielles de Lesieur qui avoue avoir connu une augmentation des tonnages commercialisés en 2008 mais une diminution des huiles vendues sous marque Lesieur. Mais aujourd’hui la stratégie du groupe est désormais beaucoup plus claire : Philippe Tillous-Borde, avant tout directeur général de Sofiprotéol, l’a rappelée encore tout récemment dans les colonnes du journal « Le Monde » : « Certes notre développement est basé en priorité sur la valorisation des produits agricoles dans l’alimentation par exemple avec Lesieur ou la Générale Condimentaire(…). Mais la problématique du réchauffement climatique nous a depuis quelques années amenés à nous intéresser aussi, sur le long terme, à l’énergie et la chimie du végétal ».