La Confédération paysanne et les Jeunes agriculteurs étaient entendus mardi 24 juillet par la mission d’information du Sénat sur le développement de l’herboristerie. Enjeu principal de la filière selon eux : la clarification d’une réglementation bien souvent devenue « un frein » à leurs activités.
C’est une filière assez discrète mais qui semble connaître un peu moins la crise que les autres. Dans un contexte où le nombre général d’exploitations agricoles baisse, celui des plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PAM) suit une courbe inverse et augmente de manière significative. « Entre 2000 et 2010, il y a eu une augmentation de 23 % du nombre d’exploitations de PAM alors que dans le même temps il y avait une baisse de 26 % dans le reste des cultures spécialisées », rappelle ainsi Benoît Joulain de la Confédération paysanne, producteur dans le Gard et membre de la commission spécialisée PAM de FranceAgriMer. Idem pour les surfaces : celles des trois types de production que recoupe la filière (plantes aromatiques, plantes à parfum et plantes médicinales) sont ainsi passées de 38 000 ha à 53 194 ha entre 2010 et 2016, selon FranceAgriMer. Les plantes aromatiques à elles seules ont vu leurs surfaces augmenter de 150 % en six ans. En tout, la filière représente plus de 25 000 emplois directs et indirects
Un secteur avec de fortes disparités
Des chiffres qui masquent la disparité des situations au sein de cette filière, entre des petits producteurs très engagés en vente directe et quelques acteurs plus importants visant des filières plus longues. « 53 % des producteurs de PAM en France ont moins de 5 ha. Bien sûr, ils ne représentent pas 53 % du chiffre d’affaires, les grosses exploitations représentent une partie beaucoup plus importante de la production », détaille ainsi Benoît Joulain devant les sénateurs. Les situations peuvent donc fortement différer, entre par exemple les cinq plus gros producteurs d’huiles essentielles dont le chiffre d’affaires est passé de 35 à 117 millions d’euros entre 2009 et 2015, et les petits producteurs de plantes aromatiques. « On fait le même métier mais notre travail est totalement différent », insiste d’ailleurs Sophie Fagot, productrice de plantes médicinales dans le Vaucluse et également membre de la Confédération paysanne. « Il y a un véritable effet de seuil au niveau du foncier. Au-dessous de 5 ha, vous allez avoir une grande variété de plantes cultivées, entre 30 et 50 souvent. Au-dessus, le nombre de variété est beaucoup plus réduit », note-t-elle. Conséquence : les petits producteurs ont souvent de faibles volumes de production pour chaque plante, inadaptés pour les marchés de gros. « La majorité des petits producteurs vendent leurs produits par eux-mêmes », constate Benoît Joulain.
Insécurité juridique et concurrence internationale
Surtout, à ces différences vient s’ajouter la capacité à faire face à une réglementation incroyablement complexe. La filière cultive plus de 120 espèces différentes de plantes, rentrant dans la composition de 1 500 produits différents. Mais selon que ces derniers soient destinés à un usage alimentaire, cosmétiques ou médicinaux, les règles régissant la production sont totalement différentes. Et comme beaucoup de producteurs sont également vendeurs, viennent également se rajouter les règlements régissant la commercialisation. « La réglementation est une grosse problématique chez nous. Nous vivons dans une insécurité juridique perpétuelle qui fait que vous ne savez pas ce que vous avez le droit de vendre. Il faut en permanence se demander dans quels cadres doivent rentrer les plantes pour être mises sur le marché », explique Benoît Joulain, qui rappelle que la DGCCRF a mené une grosse vague de contrôles en la matière. Conséquence, les producteurs vont parfois au plus simple pour vendre leur production. Près de 54 % des huiles essentielles sont ainsi vendues dans des magasins bio sous le statut de produit alimentaire et la très grande majorité des infusions sont vendues en grande surface plutôt qu’en pharmacie. Une insécurité juridique qui se double également d’une insécurité fiscale. « Selon les produits et les catégories, le taux de TVA peut aller de 5,5 % à 20 % », précise Sophie Fagot.
À cette instabilité vient s’ajouter la concurrence internationale. « 80 % de ce qui est vendu sur les marchés vient de l’étranger. Les vendeurs les achètent sur les marchés de gros, pas aux petits producteurs », rappelle Benoît Joulain. Le tilleul est ainsi autour de 5 €/kg en Chine contre 100 en France. De même 80 % du thym utilisé en France viendraient de Pologne où il est produit à bas coût. « Les herboristeries existantes n’achètent pas aux petits producteurs, les pharmacies non plus », insiste Benoît Joulain pour qui ces importations posent aussi la question des conditions de productions et notamment de l’utilisation des pesticides. La concurrence vient aussi se jouer dans le coût de la main-d’œuvre. La production traditionnelle d’Ylang-ylang à Mayotte est ainsi passée depuis 1993 « de 26 tonnes à moins de 500 kg », rappelle Soumaila Moeva, producteur d’huiles essentielles depuis 4 ans sur l’île et membre des Jeunes Agriculteurs. En cause selon lui, « la concurrence déloyale de Madagascar et des Comores ». « Il y a beaucoup d’espèces de PAM qui poussent dans les départements d’outre-mer mais malheureusement très peu d’études poussées sur la question. Cela en vaut la peine pourtant », insiste-t-il, notamment pour créer de l’emploi sur place et favoriser l’installation de jeunes.
Développer des formations diplômantes pour les producteurs
Ce qui nécessite avant tout de clarifier la régulation du secteur. « Pour nous, il y a deux logiques complémentaires : une logique métier et une logique produit », juge Sophie Fagot. La première consisterait à développer des formations diplômantes en PAM pour les producteurs. Pour l’instant, seuls quatre centres de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA) en France proposent des brevets professionnels responsables d’exploitation agricole sur cette filière. Quant à la logique produit, elle consisterait à partir du vide juridique existant pour définir « un statut unique pour les plantes médicinales et les productions alimentaires à base de plantes médicinales », explique-t-elle. Une manière de prendre en compte le caractère multi-usage des produits issus de ces productions.
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Les surfaces de plantes aromatiques, plantes à parfum et plantes médicinales sont passées de 38 000 ha à 53 194 ha entre 2010 et 2016
« La réglementation est une grosse problématique chez nous. Nous vivons dans une insécurité juridique perpétuelle »
« Pour nous, il y a deux logiques complémentaires : une logique métier et une logique produit »
De plus en plus d’exploitations bio
En 2017, environ 12 % de la production PAM sont bio, soit près de 7 000 ha. Le nombre d’exploitation bio est en constante augmentation ces dernières années, passées de 747 en 2007 à près de 1934 en 2016. Quant aux espèces les plus concernées, la lavande arrive loin devant avec près de 26 % des surfaces cultivées en bio, suivi par le lavandin avec 24 %. Elles sont suivies de manière beaucoup plus restreinte par des variétés comme le thym (3 %) ou la sauge sclarée (3 %).
Une balance commerciale largement déficitaire
La France a importé près de 20 000 tonnes de plantes médicinales en 2016 pour une valeur de plus de 82 millions d’euros. La France est ainsi le 11e importateur mondial. Parmi les principaux pays d’origine : le Maroc, la Chine, l’Inde ou l’Espagne. Dans le sens inverse, la France a exporté pour près de 6 300 tonnes de plantes médicinales en 2016 pour une valeur de 44 millions d’euros, à la treizième position mondiale. La balance commerciale de la filière affiche donc un déficit de près de 13 700 tonnes et de 38 millions d’euros. « Nous exportons peu de plantes en l’état et plus de produits finis (avec plus de valeur ajoutée) », expliquait FranceAgriMer dans sa présentation devant les sénateurs.