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Industrie/Commerce L’Ilec rétablit la vérité des prix

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Les arguments officiels pour bousculer à nouveau la législation commerciale en instaurant la négociabilité sans contreparties reposent sur « des contrevérités » et sur « un mensonge », selon l’Ilec. D’une part parce que les prix des PGC et des marques n’ont flambé qu’après avoir été relativement à la traîne de l’inflation, d’autre part parce que la situation française n’a rien d’atypique en Europe. Ainsi étayé, le lobbying des industriels monte en puissance et sera relayé par une pétition de l’Ania à tous les parlementaires, voire par des manifestations communes avec la Fnsea.

Trop de « contrevérités », rien moins, ont été véhiculées sur la hausse des prix ces derniers temps. C’est pourquoi, l’Ilec (Institut de liaison et d’études des industries de consommation) a appelé en renfort des instituts spécialisés reconnus, IRI et Nielsen France, pour « rétablir la vérité » sur l’évolution des prix. Les relevés des deux instituts que l’Ilec a présentés à la presse la semaine dernière convergent pour relativiser les choses en ce qui concerne les produits de grande consommation. Sans doute, l’inflation de l’offre, à références constantes, comme l’augmentation du prix du panier d’achat se sont accélérées au cours des quatre derniers mois sous l’effet des hausses de matières premières, mais c’était après une longue période de relative stabilité. De même la hausse pour l’alimentaire hors produits frais s’est chiffrée en mars 2008, selon l’Insee, à 5,6 % sur un an, contre un indice de 3,2 % pour l’ensemble des prix à la consommation. Mais l’énergie, dans le même temps explosait de +12,7 % !

Inflexion de la courbe

Après une hausse des prix à un an inférieure à 1 % jusqu’en novembre 2007, les prix du panier d’achat en sorties de caisses dans les hyper et supermarchés ont augmenté, en 2008, de 3,9 % en janvier, 4,66 % en février et 4,9 % en mars, selon IRI.

Ainsi peut-on noter que la courbe commence maintenant à s’infléchir puisque l’évolution d’un mois sur l’autre n’est plus que de 0,2 point entre février et mars après avoir culminé à 2,6 points entre novembre et décembre.

De leur côté, les prix des produits présentés en rayon ont augmenté de 2,4 % en janvier, puis de 3,3 % et 3,6 % les deux mois suivants. Tous les types de marques en hyper et supermarchés sont touchées par les hausses, mais les marques nationales ont progressé plus modérément que les MDD de mi-2006 à fin 2007. Et, depuis, les hausses sont voisines, hormis celles des premiers prix, nettement plus fortes que pour le reste (cf. Tableau 2).

Pour ce qui concerne les PGC, l’inflation de l’offre et le prix du panier d’achat évoluent dans le même sens. Après dix huit mois de baisses des prix en rayons (jusqu’en mai 2007), les grandes marques sont à +3 % en février 2008, selon Nielsen. Les MDD et le hard discount à +3,8 % et les premiers prix à 4,9 %. Vu à travers le panier d’achat, le prix en grandes surfaces est à +5,2 % en mars, mais dans ce panier, les premiers prix sont à +7,1 %, selon IRI.

Fausses comparaisons européennes

Par ailleurs, l’Ilec récuse l’idée, fortement colportée en haut lieu, selon laquelle les PGC seraient plus chers en France que partout ailleurs en Europe. Selon le baromètre EuroPrice de Nielsen, qui compare 140 références de grandes marques dans huit pays européens, la France est le pays le moins cher avec un indice de 98, après l’Allemagne (92) et les Pays-Bas (97). Tandis que la Grande-Bretagne et l’Italie sont dans la moyenne, la Belgique (104), l’Espagne (104) et le Portugal (107) sont plus chers. Et d’après ce même indicateur, les prix des produits de marque ont fortement baissé en France au cours des années récentes, passant de l’indice 105 en juin 2003 à l’indice 98 en juin dernier (en attendant des données plus récentes).

Les données Eurostat-OCDE vont dans le même sens : sur 550 produits alimentaires et boissons non alcoolisées comparables dans 37 pays, la France se situe au même niveau de prix que l’Allemagne et l’ancienne Europe des Quinze. Le taux d’inflation des prix à la consommation en France, entre février 2007 et février 2008, se situe également au-dessous de la moyenne européenne puisque les prix à la consommation ont augmenté de 3,2 % en France et de 3,3 % dans la zone euro.

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Déni de concertation

Armés de telles références, les industriels que regroupe l’Ilec se sentent en droit de dénoncer l’illusion entretenue autour des baisses de prix qui résulteraient d’un n ième changement législatif sur les relations commerciales. Alors que le projet de loi de modernisation de l’économie instaure finalement la négociabilité des tarifs sans aucune contrepartie, l’ensemble des fournisseurs a décidé de se mobiliser. Comme l’a répété le président de l’Ilec, Olivier Desforges, devant la presse : « le gouvernement ne doit pas donner les pleins pouvoirs à la distribution pour des raisons court-termistes. On se battra, à l’Élysée, à Matignon et auprès des parlementaires. Toutes les options sont ouvertes, c’est gravissime sur le fond », a-t-il déclaré. Le président de l’Ilec n’en revient pas du déni de concertation qui est intervenu à la veille de la transmission du texte au Conseil d’État, le 4 avril. Après une concertation et un consensus, établi le 26 mars, autour de contreparties réelles et vérifiables pour les avantages tarifaires, les industriels ont eu la surprise de découvrir la disparition de ces garanties dans le texte. « L’Élysée a arbitré et pris clairement parti pour la grande distribution », déplore Olivier Desforges.

Un « véritable trou noir »

Si la négociabilité totale des tarifs est appliquée ainsi, sans les garde-fous auxquels le gouvernement s’était pourtant engagé, industriels, PME, agriculteurs et coopératives seront soumis en toute impunité au diktat de la grande distribution, estime l’Ilec. « Le fournisseur fera des concessions financières sans rien recevoir en retour. Les conditions particulières de vente, non communicables aux tiers, non assorties de contreparties, constituent un véritable trou noir dans lequel les ressources des industriels vont être englouties en vain, puisqu’ils auront du « rien du tout » en échange de toujours plus ».

Les consommateurs n’en tireront pour autant aucun avantage certain, assure Olivier Desforges, mais « dans quelques années, on assistera à une baisse de rentabilité des industries, des agriculteurs, à une baisse des salaires et des emplois ». Et d’évoquer le modèle anglais qui fait pour lui figure de repoussoir, dans lequel on a construit la position dominante d’un Tesco et de deux ou trois chaînes au point que l’industrie, à l’exception de quelques grandes marques européennes ou mondiales, n’est plus que la sous-traitante de la distribution.

Baisser les prix est déjà possible

Si le but de la manœuvre est de faire baisser de quelques points le prix de l’alimentaire dans les GMS, l’Ilec estime que les distributeurs ont déjà les moyens de le faire. « Ils ont de la marge de manœuvre. Ils ont déjà sous la main de quoi faire des baisses, mais ils ne se sont pas dépêchés de le faire », affirme son président. Selon lui, les effets de la loi Chatel ne commenceront à se faire sentir que d’ici quelques mois. A l’automne, elle pourrait se traduire par des baisses de prix, Système U ayant déjà amorcé le mouvement avec une centaine de produits. D’autant plus que l’effet hausse des matières premières pourrait « être derrière nous », si l’on en croit le vice-président d’IRI France, Olivier Géradon de Vera.

Une pétition de l’Ania , voire plus

Le combat de l’Ilec est aussi celui de toute l’industrie, des PME, des grossistes, des coopératives et du monde agricole réunis pour une fois dans une même contre-offensive contre le projet de loi de modernisation qui devrait être au menu du conseil des ministres le 30 avril. Signe de la montée en puissance de ce travail de lobbying, l’Ania lance une pétition pour le rétablissement du texte d’origine, qui sera remise mi-mai aux députés et sénateurs. « J’appelle le président de la République à une prise de conscience sur ce sujet pour éviter une mesure qui entraînerait la fermeture de nombreuses PME et la suppression de milliers d’emplois », a déclaré Jean-René Buisson.

Cette pétition sera remise aux députés et aux sénateurs à la mi-mai avant l’examen du projet de loi prévu, selon M. Buisson, à l’Assemblée Nationale le 28 mai. « Si nos revendications ne sont pas prises en compte, nous appellerons alors à une manifestation avec les agriculteurs de la FNSEA », a ajouté M. Buisson. Ce serait la première fois dans l’histoire que les industriels de l’alimentation et leurs salariés manifesteraient dans la rue.