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Raphaël Guatteo, professeur en médecine bovine à Oniri « L’impact de la fièvre Q est probablement sous-estimé »

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Un comité d’experts sur la fièvre Q a été lancé à l’automne. Le but : accentuer la lutte contre cette maladie zoonotique qui provoque des avortements chez les ruminants. Raphaël Guatteo, professeur en médecine bovine à Oniris (école vétérinaire de Nantes), co-président de ce comité, plaide pour une amélioration des connaissances sur la maladie et sur la mise en œuvre des pratiques de diagnostic.

Que sait-on aujourd’hui de la fièvre Q ?

Cette maladie bactérienne est une zoonose : elle touche à la fois l’homme et l’animal, et elle peut se transmettre de l’un à l’autre. Chez l’homme, elle est souvent à l’origine d’infections asymptomatiques. Lorsqu’elle s’exprime, la maladie se traduit par des syndromes pseudo-grippaux et des signes respiratoires le plus souvent. Des formes chroniques graves sont rapportées (endocardites et avortements chez les femmes enceintes). Chez les animaux, cette maladie se traduit principalement par des infections de l’appareil reproducteur. Le signe majeur, cardinal, de cette maladie, ce sont les avortements. En bovins, on peut aussi retrouver des problèmes de non-délivrance, de métrites et, surtout, de fertilité. La fièvre Q peut enfin être à l’origine de mise-bas prématurées, avec ce qu’on appelle des « veaux mous », mais aussi des agneaux ou des chevreaux chétifs. Ces animaux peuvent mourir en quelques jours. On connaît bien l’appétence de cette bactérie sur la sphère reproductrice, mais on a parfois des suspicions de son rôle dans des troubles respiratoires, notamment chez les jeunes veaux et les génisses. Des travaux supplémentaires seraient nécessaires sur ce sujet.

Est-ce une maladie émergente ?

Pas vraiment : quand on regarde la littérature scientifique, on observe que la fièvre Q est présente dans les campagnes depuis très longtemps. Il y a trois ans, l’Anses et la plateforme ESA (épidémiosurveillance en santé animale, NDLR) ont mené une enquête de prévalence dans dix départements. Ses résultats ont montré la présence d’anticorps pour cette bactérie chez 30 % des troupeaux bovins, 35 à 40 % des troupeaux ovins et 60 % des troupeaux caprins. Il s’agit de la première maladie abortive en caprins, et l’une des trois premières en bovins et ovins (données du dispositif Oscar).

Pourquoi s’y intéresser maintenant ?

Aujourd’hui, on diagnostique mieux cette maladie qu’auparavant. Il y a une attention plus soutenue apportée aux troubles de la reproduction. La concentration des exploitations et la fusion des troupeaux peuvent favoriser la diffusion des maladies. Enfin, la démarche Oscar (Observatoire du suivi des causes d’avortements des ruminants, NDLR) a permis d’harmoniser les déclarations d’avortements. Presque tous les pays du globe sont touchés par la fièvre Q. Ces dernières années, il y a vraiment eu un intérêt accru, avec une augmentation du nombre de publications scientifiques. Cet intérêt peut s’expliquer soit par un épisode de contamination humaine (comme par exemple aux Pays-Bas, en Hongrie, Pologne, République tchèque ou Grèce), soit par une volonté d’anticiper les risques.

Quel est l’impact économique de la fièvre Q ?

La grande difficulté, c’est que les troubles de la reproduction sont multifactoriels. Ils peuvent aussi impliquer l’alimentation, la conduite d’élevage, etc. En particulier pour la fièvre Q, il est très compliqué de quantifier l’impact économique propre de la maladie. Toutefois dans les grandes lignes, un avortement en bovins représente une perte moyenne de 400 à 800 €. Nous constatons un vrai manque aujourd’hui sur ce sujet, ce qui fait aussi que l’impact est probablement sous-estimé par les éleveurs et les vétérinaires.

Pourquoi avoir créé un comité d’experts sur la fièvre Q ?

L’école vétérinaire Oniris travaille sur ce sujet depuis plus de quinze ans. J’ai ainsi fait ma thèse dessus en 2006. Nous avons produit beaucoup de données, notamment sur les bovins. Ceux-ci étaient un peu les parents pauvres des études, car ce sont souvent des petits ruminants qui sont en cause dans les transmissions à l’homme. Il y a aussi eu l’arrivée d’un vaccin contre cette maladie. Au fil des rencontres avec l’Idele (Institut de l’élevage, NDLR), les GDS (groupements de défense sanitaire, NDLR) et les vétérinaires praticiens, via la SNGTV (Société nationale des groupements techniques vétérinaires, NDLR), nous nous sommes rendu compte que malgré un socle de données disponibles pourtant important, il persistait de la méconnaissance sur le terrain. Nous avons donc réfléchi sur une autre façon de sensibiliser sur cette maladie et de diffuser les connaissances.

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Qu’est-ce qui pèche dans la lutte contre cette maladie ?

La première difficulté, c’est la sous-déclaration des avortements. Si un éleveur déclare un avortement isolé, la visite du vétérinaire ne lui coûte rien dans le cadre de la police sanitaire sur la brucellose. Mais cette analyse sera presque tout le temps négative, la France étant indemne. En l’absence d’autres recherches, l’intérêt peut paraître faible. Pour obtenir d’autres informations, il faut faire d’autres analyses. Cela peut provoquer une forme de lassitude chez les éleveurs quand ils déclarent un avortement, mais qu’on ne trouve rien. Aujourd’hui, on parvient pourtant expliquer 50 à 60 % des avortements déclarés quand on applique la démarche Oscar. Les avortements peuvent aussi être sporadiques, et ne pas déclencher d’inquiétudes. Aujourd’hui en bovins, seuls 15 à 20 % des avortements seraient déclarés et font donc l’objet d’investigations. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Quelles sont les autres explications ?

Le deuxième problème, c’est la connaissance imparfaite des modalités de diagnostic. Il y a une grande hétérogénéité des pratiques, et le protocole réalisé n’est pas toujours l’idéal. Les gens ne connaissent pas toujours l’ensemble des signes attribuables à la fièvre Q. La perception de l’impact est biaisée et la perception du risque est souvent hétérogène. Concernant les mesures de maîtrise, on dispose d’un vaccin efficace (produit par Ceva Santé animale (1), qui finance les travaux du comité d’experts, NDLR). Son efficacité a été étudiée et validée en troupeaux infectés, ce qui est très rare, les vaccins étant toujours évalués sur des individus sains. Mais la vaccination n’est pas toujours mise en place selon le protocole idéal.

Comment améliorer les pratiques des éleveurs et des vétérinaires ?

Sur les avortements, il faut sensibiliser, informer et accompagner pour améliorer les déclarations. L’amélioration des pratiques de diagnostic passe, elle, sans doute par la formation et la communication vers les vétérinaires. L’idée est qu’ils organisent au mieux la préparation de leurs visites, qu’ils identifient les animaux avant de se rendre sur place afin de réaliser des prélèvements sur les bons animaux. Sur les moyens de maîtrise, c’est principalement de la sensibilisation et de la formation. Il faut enfin rappeler que la fièvre Q peut aussi toucher l’Homme. Dans ce but, nous voulions aussi agréger des gens de la médecine humaine, de la MSA. Avec la Covid-19, ce n’est pas la meilleure période pour les solliciter. Mais ils sont intéressés pour échanger avec nous.

Quelles sont les premières actions menées par le comité d’experts ?

Nous avons réalisé un questionnaire avec l’institut de sondage Viavoice, afin de disposer d’une photographie des connaissances et de la perception du public sur les zoonoses en général, et sur la fièvre Q en particulier. Nous avons recueilli l’avis de 100 vétérinaires, 100 médecins et 375 éleveurs de toutes les régions. Nous espérons diffuser les résultats au premier trimestre 2021. Nous voulons aussi publier au premier semestre 2021 des supports pédagogiques à destination des éleveurs (notamment sur la surveillance et les mesures de maîtrise de la maladie) et des vétérinaires (sur les modalités du diagnostic). Enfin, il nous faudra ensuite identifier les domaines dans lesquels nous manquons de connaissances, les gens qui ont travaillé dessus, et fédérer les énergies pour lancer des études complémentaires.

(1) Le prix de la vaccination se situe autour de 7 à 9 € la dose, soit une primovaccination entre 16 et 18 € (source : Ceva Santé animale).