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Organisation de marché L’industrie du sucre à la veille d’une vaste restructuration

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Baisse de 33% du prix du sucre d’ici à 2008, réduction de 2,8 millions de tonnes de quotas, ouverture tous azimuts du marché européen à la concurrence du sucre en provenance des Pays les moins développés de la planète (PMA)… Franz Fischler a jeté les bases pour le démantèlement partiel du régime sucre en Europe. Ces dix dernières années, plus d’une centaine d’usines de sucre ont été fermées et quelque 17 000 emplois supprimés. Pour autant, le commissaire européen à l’Agriculture l’a annoncé : l’industrie du sucre va encore devoir s’adapter et se restructurer.

Les consommateurs et l’industrie achètent le sucre à des prix trop élevés, la production betteravière intensive pose des problèmes environnementaux et les exportations subventionnées suscitent de vives critiques dans le monde entier, surtout de la part des pays en développement », a sèchement résumé le commissaire à l’Agriculture, lors de la présentation de son projet de réforme du régime sucre, le 14 juillet – document que nous avions détaillé, dès le 1er juillet Agra industrie n°71 du 1er juillet 2004.

Avant de quitter Bruxelles à la fin de son mandat, en novembre, Franz Fischler lance une pierre dans le champ des ministres de l’Agriculture des Vingt-cinq : la refonte « radicale» d’un système qui a « traversé sans se réformer plus de trois décennies ». Il met au pied du mur l’industrie sucrière qui va peut-être devoir s’adapter à un profond changement de son environnement économique. Fermetures d’usines, arrêt pur et simple de la culture de betterave sucrière dans certains pays, sont d’ores et déjà annoncés si effectivement le prix de la betterave et du sucre venait à baisser. À l’inverse, le commissaire autrichien fait un geste en direction des industries utilisatrices qui achètent quelque 70 % du sucre consommé en Europe. Pour autant, ces dernières jugent la réforme annoncée trop timide (voir nos entretiens).

Les yeux rivés vers Genève où une plainte contre le régime sucre a été déposée par le Brésil, l’Australie et la Thaïlande, le commissaire espère que son « message est reçu cinq sur cinq à l’OMC et qu’il donnera l’impulsion supplémentaire aux actuelles négociations du cycle de Doha pour l’obtention d’un accord cadre».

Ampleur et calendrier de la réforme

Le premier tour de table des ministres de l’Agriculture, lors du Conseil agricole du 9 juillet, a montré la sensibilité politique du sujet. Il ne s’agit pas, pour eux, de remettre en cause les principes de la réforme mais plutôt son ampleur et son calendrier. La plupart des ministres estiment que le statu quo n’est pas une option envisageable au-delà de juin 2006. Passé ce consensus, les Etats membres sont très divisés et, pour nombre d’entre eux, réticents face à la communication de la Commission sur le sucre.

Seuls le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède sont favorables à une entrée en vigueur rapide des projets du commissaire Fischler. Les autres Etats membres semblent moins pressés. Ils estiment que le système existant peut fonctionner jusqu’en juin 2006. Alors, pourquoi engager une réforme dès le 1er janvier 2005 comme le souhaite Franz Fischler ?

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Par ailleurs, plusieurs délégations ont critiqué la baisse dans le prix de soutien et la coupe sombre dans le niveau des quotas prévus par Bruxelles. Pour certains ministres, il faut une moindre réduction de prix et surtout étaler la réforme sur une durée plus longue. La ministre allemande, Renate Künast, a soulevé les problèmes politiques à résoudre, notamment le démantèlement d’un régime alors que ces dernières années, de lourds investissements ont été réalisés par les fabricants de sucre dans certains pays.

La France, principale bénéficiaire ?

La question des quotas à l’importation, pour protéger la production de sucre européenne, a été mise sur la table par le ministre de l’Agriculture français, Hervé Gaymard. Bien que la France soit vue par la plupart des observateurs comme le pays qui bénéficierait le plus de cette réforme, le ministre a souligné le besoin de maintenir un niveau de protection extérieure suffisant et d’obtenir à l’OMC la classification du sucre comme produit sensible. Si la France perd des parts sur les marchés mondiaux, elle peut espérer, grâce à la compétitivité de sa filière sucre, en récupérer au sein de l’UE, d’autant plus si elle est protégée de la concurrence internationale.

Les Etats membres les plus durs à convaincre d’adopter une réforme relativement brutale du régime seront donc les pays de l’extrême nord et du sud de l’Europe. Les productions dans ces régions étaient maintenues à flot par le régime très protecteur. L’Espagne, l’Irlande, l’Italie, la Grèce, la Finlande, le Portugal, la Hongrie et la Lituanie redoutent que l’arrivée sur le marché de sucre d’importation à bas prix ne sonne le glas de leur industrie à sucre et de leur production de betterave sucrière. La Pologne, quant à elle, risque d’avoir des difficultés pour restructurer son secteur sucrier encore très fragmenté et composé d’une multitude de petites usines qui ne transforment que 3 000 tonnes de jus de betterave par jour, contre au minimum 15 000 tonnes, ailleurs en Europe.

En tout état de cause, les experts du Comité spécial agricole, puis les ministres de l’Agriculture des Vingt-cinq qui évoqueront à nouveau le sujet lors de leur Conseil du 22 novembre, devront trouver un terrain d’entente entre ceux qui sont prêts à réduire la voilure de leur industrie du sucre avec des contreparties, ceux qui, forts d’une industrie du sucre puissante, cherchent de nouveaux débouchés pour la pérenniser face aux agressions internationales, et ceux qui souhaitent avoir du temps pour réorganiser leur secteur avant de le soumettre à la concurrence.