L’Inra a tenu le 1er mars un colloque au Sia sur le thème « Etre agriculteur aujourd’hui », durant lequel des chercheurs ont pour la première fois fait part de leurs travaux sur la crise d’identité des agriculteurs : les doutes remplacent la fierté, les critiques remplacent la reconnaissance et la notion de souffrance morale des paysans, analysée par les chercheurs, prend le pas sur l’attractivité du métier.
« Le doute s’insinue là où s’imposait la fierté de faire partie des pères nourriciers de la nation », a indiqué Bruno Lémery, directeur du laboratoire de recherche sur les innovations socio-technologiques à l’Inra de Dijon. Ce que l’on observe, c’est « un ensemble hétérogène de critiques, plus ou moins précisément formulées, portées par des groupes multiples, plus ou moins d’accord sur ce qu’il conviendrait de faire». On assiste à une « contestation de la légitimité » qui avait été accordée à la profession agricole de définir de façon relativement autonome ses missions, a analysé M. Lémery.
La notion de souffrance morale analysée par des chercheurs
Christian Nicourt, ingénieur de recherche à l’Inra d’Évry (Essonne), a axé son intervention sur la notion de souffrance morale des paysans, notamment des éleveurs, en butte aux critiques de leurs voisins et d’une partie non négligeable de la société. « Des critiques peuvent être des erreurs perçues comme des fautes, on passe de la critique de l’éleveur en tant que professionnel à la critique de l’individu, qui l’affecte», a-t-il relevé, mentionnant des travaux de recherche au Québec sur le sujet de la souffrance morale des agriculteurs.
Lors de ce colloque, il a été question de conditions de travail, de taux aussi élevés d’accidents du travail que dans le BTP (d’après Jeannette Gros, présidente de la Caisse centrale de la mutualité sociale agricole), d’aspiration des agriculteurs à prendre plus le temps de vivre. La Mutualité sociale agricole sortira prochainement une étude sur le stress, réalisée dans le Doubs par un médecin du travail.
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René Louail, un des dirigeants de la Confédération paysanne, a accusé le système économique dans lequel est engagé l’agriculture, « qui use les personnes », tandis que Jean Salmon, président de la Chambre d’agriculture de Bretagne, a résumé le malaise paysan en affirmant « qu’on ne vit pas que de pain, mais aussi de la considération qui nous entoure ».
Le chercheur en avance sur son temps
Le fait que les chercheurs se penchent sur d’autres domaines que la productivité et la façon d’augmenter le revenu a été souligné par plusieurs intervenants du colloque. Un des rôles du chercheur est de scruter les phénomènes qui apparaîtront au grand jour dix ou quinze ans après et d’éclairer les milieux professionnels et politiques, a expliqué Marion Guillou, présidente de l’Inra. Son rôle est d’anticiper, au risque de soulever des tollés. « À quoi doit s’intéresser le chercheur aujourd’hui pour répondre aux questions de demain ? Quand je parlais de la pluri-activité il y a quinze ans, personne ne voulait entendre », a rappelé Philippe Lacombe, chargé de mission pour l’Inra. En marge du colloque, Raymond Février, ancien directeur général de l’Inra, a témoigné que les chercheurs sont parfois découragés de parler face à une opinion publique dont les certitudes empêchent de faire la lumière sur certains thèmes. Par exemple, « aucun chercheur ne s’aventurerait pour l’instant à dire que les farines carnées sont des produits à haute valeur nutritionnelle dans les aliments du bétail et à réfuter le slogan catégorique de “vache carnivore” qui coupe court à toute discussion».
La conclusion de ce colloque peut paraître surprenante : il manque des lieux de dialogue entre les agriculteurs et la société. Marion Guillou a mis en garde la profession agricole contre l’auto-dévalorisation des métiers d’agriculteur. Clôturant le colloque, Dominique Bussereau a souhaité que la loi d’orientation apporte des réponses concrètes au monde agricole sur le plan juridique et fiscal.