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Production laitière L'interprofession laitière sous tension

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Si industriels et producteurs se retrouvent sur certains constats et certaines revendications, un désaccord majeur continue à s'afficher sur le… prix. Le Cniel est parcouru de luttes entre les trois branches, producteurs, coopératives et industriels. À coups de conférence de presse et de communiqué, chacun cherche à dire « sa » vérité.

La maison du lait est sous tension. Signe des temps, son président, Thierry Roquefeuil, a démissionné le 9 juillet. Pour autant, il reste des points sur lesquels la Fédération nationale de l'industrie laitière (Fnil), la Fédération nationale des coopératives (FNCL) et la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) sont d'accord : la situation catastrophique des producteurs de lait et le relèvement du prix d'intervention au niveau européen. Dominique Chargé, président de la FNCL, parle d'une valeur de 270 à 280€/t au lieu des 210-220€ actuels « car cela stabilisera le marché européen qui tombe dans les abîmes du marché international […]. Par contre, on ne peut pas faire remonter la valeur du prix à un niveau tel que cela devienne un débouché stable pour les pays européens déjà les plus compétitifs ». De leur côté, les membres de la FNPL redoutent que l'intervention devienne un moyen d'écouler la production par les industriels, tout en maintenant un prix du lait bas au producteur. Vues concordantes également, semble-t-il, sur la nécessité d'élargir l'accord du 24 juillet à toutes les productions et non plus aux seuls lait de consommation, beurre, poudre et emmental de marque distributeur (MDD) et premiers prix et d'y intégrer la restauration collective et les hard-discouters.

Accord, mesures ou engagements ?

Lors de la réunion de filière ce 24 juillet, animée par Stéphane Le Foll, les distributeurs s'étaient engagés à accorder dès le mois d'août, dans le cadre des négociations bilatérales avec leurs fournisseurs, des hausses de tarifs de l'ordre de 0,03€ à 0,04€/litre et les transformateurs à les répercuter au producteur. Pour les produits hors MDD et premiers prix, les distributeurs s'étaient « engagés à respecter strictement les conditions tarifaires des contrats LME signés au 1er mars 2015 », comme l'a annoncé le ministère (communiqué du 24 juillet). Une question alors : pourquoi cet accord ne s'est-il pas appliqué, dès le début, à toutes les productions ? Dominique Chargé s'interroge lui aussi. La Fnil ne veut pas répondre et la FNPL dénonce le comportement inégal des industriels privés et coopératifs. Cet accord ne fait donc pas consensus ! D'ailleurs peut-on parler vraiment d'accord ? Oui, pour Thierry Roquefeuil qui utilise largement le terme lors d'une conférence de presse, le 2 septembre. « Aucun engagement ou accord sur un montant de revalorisation du prix du lait » n'aurait été pris ce jour-là, estime la FNCL le même jour, qui préfère parler de « mesures ». Pour Dominique Chargé, parler d'accord est impossible : « Premièrement, cela n'a pas de sens sur un plan économique. Deuxièmement, cela peut être interprété comme une entente et troisièmement, il existe une très grande différence de prix entre les entreprises. » Pourtant, dans un communiqué du 17 août, la FNCL utilisait bien le terme ! La Fnil de son côté parle d'« engagements » (communiqué du 31 août).

Les industriels ne jouent pas tous le même jeu

André Bonnard, secrétaire général de la FNPL, résume la situation avec un « tout le monde joue sur les mots ! ». Il dénonce le non-respect de cet accord par certains transformateurs. La coopération n'en est pas exclue, loin de là. Thierry Roquefeuil cite Savencia, Lactalis, dont les négociations avec les organisations de producteurs respectives perdurent, mais aussi… Laïta, première entreprise laitière coopérative, issue du regroupement des activités laitières de Terrena, Even et Triskalia, dont Dominique Chargé est le directeur général. « Les représentants de l'interprofession sont les mêmes que ceux qui ne suivent pas l'accord. J'ai donc demandé au ministre de saisir le médiateur pour évaluer le respect ou non de l'accord du 24 juillet », s'exclame Thierry Roquefeuil, justifiant sa démission de la présidence du Cniel. La coopérative Sodiaal aurait par contre bien appliqué une hausse des tarifs au producteur de l'ordre de 20€, selon André Bonnard. Une hausse confirmée par un éleveur lors de la manifestation du 3 septembre, mais pour une période de trois mois seulement avant renégociation… « Si Sodiaal avait les moyens de le faire, d'autres le peuvent également. Mais si Sodiaal reste seule, elle risque de faire machine arrière », estime André Bonnard. La hausse du prix payé au producteur reste donc l'idée fixe de la FNPL, même s'il faut rogner légèrement sur les marges des industriels. Dans ce sens, le 2 septembre, le syndicat présente, d'entrée de jeu, le résultat net des groupes Bel, Savencia, et Danone en hausse au premier semestre 2015. Le lendemain, les éleveurs manifestent dans Paris, faute de prix leur permettant de pérenniser leur exploitation. Un contraste qui se veut saisissant.

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Une polémique qui pourrait durer…

Avec cet accord du 24 juillet, la hausse des tarifs, sur les produits concernés, appliquée par la distribution – qui semble-t-il a bien joué le jeu, sauf Casino, selon la FNPL – a permis aux industriels de retrouver un prix de vente au niveau de celui de 2014 (380€/1 000 l), tout en payant les producteurs entre 315 et 320€/1 000 l, après renégociation. Par contre, comme les négociations de mars 2015 entre fournisseurs et distributeurs affichaient toutes une baisse de prix de 2 à 3%, les produits à marque nationale sont vendus aujourd'hui moins cher par les industriels (370€/1 000 l). Tel est le raisonnement de la FNPL qui cherche ainsi à montrer que ces derniers ont les moyens de rehausser le prix au producteur et cela d'autant plus que les contrats entre distributeurs et fournisseurs se basent sur un prix producteur de 340€/1 000 l. À noter également que la moyenne du prix payé au producteur au premier semestre 2015 a été de l'ordre de 300€/1 000 l… Cette hausse du prix producteur est d'autant plus aisée que les industriels retrouvent « certaines parts de marché », du fait de l'appel du ministre à acheter français, comme le précise André Bonnard. Le 3 septembre, Lactalis répond par voie de communiqué : « Aucun accord de prix n'a été discuté » le 24 juillet et « le prix de 340€/1000 l annoncé par la FNSEA/FNPL ne sont que des déclarations trompeuses à l'égard des producteurs laitiers ». Le groupe conclut : « la filière laitière française a besoin d'autre chose que de polémiques ». Pourtant, la polémique risque de durer encore un peu… au moins jusqu'au prochain rendez-vous au ministère, après le 7 septembre.

La FNPL dénonce la « logique » d'actionnariat des coopératives

« Les coopératives raisonnent avec une logique d'actionnaire et non comme le prolongement de l'exploitation des adhérents », s'est exclamé André Bonnard, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), lors d'une conférence de presse le 2 septembre. « Je ne donne pas l'argent maintenant [sur le prix du lait, ndlr], mais je le donne sous forme de ristourne en fin d'année », explique-t-il. Dans le cas d'actionnaire majoritaire, la ristourne sera alors plus importante, incluant un différentiel de traitement entre les producteurs et donc de compétitivité. Il cite en exemple Laïta, première entreprise laitière coopérative, issu du regroupement des activités laitières de Terrena, Even et Triskalia « où Triskalia a seulement 20% des parts de la société, mais apporte 40 à 50% du lait ! ».

La FNCL respecte les engagements du 24 juillet « en toute transparence »

C oncernant, « les mesures » prises au sein de la filière le 24 juillet, Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), affirme, le 2 septembre, que les engagements ont été respectés par les coopératives « en fonction de leur mix produits et en toute transparence ». Cependantt, il reconnaît « une application très disparate selon les entreprises et très nettement insuffisante par rapport au niveau de revalorisation souhaité par les producteurs ». C'est dans le cadre d'un « programme de réforme ambitieux » pour les coopératives qu'il a abordé la question. Entre formation des éleveurs et restructuration des coopératives, il considère qu'« une réflexion sur la logique de la PAC, basée sur l'histoire agricole est nécessaire pour s'adapter au nouveau contexte mondial, avec la mise en place d'un système de préservation de la marge pour les éleveurs » et des systèmes assurantiels comme aux Etats-Unis.

L'OP France MilkBoard regrette l'absence des OP aux négociations du 24 juillet

Dans un communiqué du 1er septembre, l'organisation de producteurs (OP) France MilkBoard regrette l'absence des OP aux négociations du 24 juillet portant sur le prix du lait, au ministère de l'Agriculture, entre les membres de la filière. Et cela d'autant plus que, « selon la loi de modernisation agricole, seules les organisations de producteurs agréées ont le pouvoir de négocier avec les industriels ». France MilkBoard Grand Ouest regroupe près de 300 adhérents et 6 industriels. « Unis au sein de cette OP, les producteurs sont de fait dans une position stratégique de négociation que nulle autre OP “verticale” ne pourra atteindre puisque, de fait, l'OP FMB n'est pas liée avec une seule entreprise de collecte », note le communiqué. « On sent que l'on a plus d'influence », souligne Denis Jehannin, co-président de France MilkBoard Grand Ouest qui constate « une mainmise syndicale tout l'été » de la FNSEA et de la FNPL.