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Nutrition/Santé publique - Entretien avec Francis Delpeuch, directeur de recherche à l’IRD L’obésité, le mal du siècle ?

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Dans un contexte très morose, où les IAA françaises sont toutes à la recherche de croissance, ici ou ailleurs, Agra alimentation prend un peu de hauteur avec un focus sur l’obésité. Certaines multinationales agroalimentaires (Nestlé, Danone…) ont déjà pris le virage de la nutrition médicale, qui prend tout son sens dans le traitement de certaines pathologies chroniques liées à l’obésité. Mais devant l’ampleur du problème, le champ des possibilités reste très ouvert. Entretien avec Francis Delpeuch, directeur de l'unité de recherche « Nutrition, alimentation, sociétés » à l'IRD de Montpellier et co-auteur de Tous obèses ? (Dunod) pour décrypter les grands enjeux liés à la « pandémie » d’obésité, pour reprendre les termes de l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

Quelles sont les populations et les zones touchées par l'obésité ?
Le monde entier est touché par l’obésité. L’OMS, qui a utilisé le terme d’épidémie, normalement dévolu aux maladies infectieuses, à la fin des années 90 parle maintenant de pandémie. Aujourd’hui, même les pays les plus pauvres sont touchés, notamment les femmes, et en particulier dans les zones urbaines. Même en Afrique subsaharienne, on voit se développer des cas de surpoids et d’obésité en ville. Dans les pays développés, ce sont les populations pauvres qui sont les plus touchées. Dans les pays en développement, c’est encore l’inverse, même si cela évoluera certainement dans le même sens que dans nos sociétés. L’urbanisation est un facteur important. En villes, les habitudes alimentaires changent et on se dépense moins. D’une alimentation végétale, on passe à un régime plus riche en produits d’origine animale, en matières grasses et en sucres, notamment rapides. L’alimentation de rue est souvent très grasse. Et les produits industrialisés sont souvent gras et sucrés. Peu chers, ils sont faciles à transporter et stocker, et ils satisfont l’appétence naturelle que nous avons pour le gras et le sucre.
Il faut aussi noter que les personnes qui ont subi une malnutrition carentielle dans leur enfance ou au cours de la grossesse présentent un facteur de risque plus importants pour l’obésité et les pathologies associées. Or, dans de nombreux pays émergents, des enfants qui ont souffert de malnutrition ont accès à une alimentation finalement trop riche quand ils deviennent adultes.
 
S'agit-il d'une bombe à retardement en matière de santé publique ?
L’obésité est effectivement une véritable bombe à retardement en matière de santé publique. Elle entraîne des maladies chroniques comme le diabète de type 2, des problèmes cardiovasculaires et certains cancers sont aussi directement liés au surpoids. Et c’est d’autant plus une bombe à retardement que, comme je l’expliquais précédemment, des populations nombreuses qui ont été mal alimentées dans leur enfance adoptent une diète plus occidentalisée à l’âge à l’adulte, alors même qu’ils sont plus vulnérables à l’obésité.
 
Les pays émergents prennent-ils le problème en main ?
Il y a une prise de conscience au niveau mondial, c’est indéniable, et l’OMS a joué un rôle très important dans ce processus. On ne parle pas là de prise de conscience individuelle. L’ampleur du problème impose de mettre en œuvre des politiques publiques adaptées. La plupart des pays prennent conscience des coûts médicaux mais aussi sociaux et économiques de l’obésité. Au niveau mondial, la préconisation est de prévenir l’obésité en priorité, avant de traiter les cas déclarés. Mais des freins culturels existent. Dans certaines cultures, l’embonpoint est un signe de réussite, comme cela a pu être le cas en Europe au XIXe siècle. Et dans certains pays, on sort à peine d’une situation où le vrai problème était la faim, pas la malnutrition liée à une suralimentation. Il est difficile, dans ce contexte, de prendre des mesures pour lutter contre l’obésité. Dans certains pays africains enfin, où les cas de Sida sont très nombreux, une corpulence importante peut même être vue comme un signe de bonne santé.
 
Quelles sont les solutions ? Comment lutter contre l'obésité sans stigmatiser les personnes ?
La première étape, c’est la prise de conscience qui consiste à considérer l’obésité comme un problème de santé publique. Ensuite, la réponse est nécessairement multifactorielle. L’éducation et la mobilisation de la responsabilité individuelle seules ne fonctionnent pas. Plusieurs leviers doivent être activés. Il faut encourager l’activité physique en proposant des infrastructures sportives et en aménageant la ville de façon à ce qu’on puisse s’y déplacer à pied ou en vélo. En ce qui concerne la composition des aliments, le débat entre l’incitation et la législation n’est pas tranché. On peut aussi mener des actions en restauration collective, travailler sur l’étiquetage. La question de la publicité, notamment à destination des enfants, est aussi un vrai sujet. Il faut aussi bien sûr des actions éducatives. Certaines écoles enseignent ainsi la cuisine. Il faut également former les professionnels de santé. Dans de nombreux pays, ils ne sont pas préparés à gérer l’obésité et les pathologies associées. Une autre possibilité est aussi d’orienter les productions agricoles de certains pays vers des produits plus ciblés sur la santé. Mais c’est un sujet très complexe et très politique. Il faudra évaluer toutes ces mesures, mais il ne faut pas aller trop vite, car les résultats ne peuvent pas être immédiats.

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