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Vincent Etchebehere, directeur du développement durable d’Air France « L’offre de crédits carbone en Europe et en France demeure encore faible »

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La loi Climat impose aux compagnies aériennes de compenser en priorité dans les secteurs forestiers et agricoles européens. Pour Air France, qui compense déjà volontairement l’ensemble de ses vols intérieurs, cette nouvelle étape supposera un fort développement de l’offre française de crédits carbone, mais elle pourrait également faciliter le rapprochement entre les compagnies et l’agriculture française.

Quelle était la politique d’Air France en matière de compensation avant la loi Climat ?

En plus de nos obligations dans le cadre du système européen d’échange de quotas (SEQE), nous compensons volontairement depuis le 1er janvier 2020 l’ensemble des émissions de nos vols domestiques, pour un coût de plusieurs millions d’euros par an.

La réflexion était en cours depuis 2019, pour renforcer notre propre stratégie climatique, mais également pour répondre aux attentes des passagers. Notre priorité demeure cependant bien de réduire les émissions de nos activités au maximum. La compensation n’est pour nous qu’une mesure transitoire par rapport aux émissions que nous ne pouvons pas réduire à très court terme.

Comment organisez-vous actuellement cette compensation volontaire ?

Nous travaillons depuis 2019 avec la société EcoAct, que nous avons choisie pour la crédibilité et la qualité de ses projets. C’est un point clé pour nous : nous ne souhaitons financer que des projets correspondant aux plus hauts critères de mesurabilité et de solidité. Nous nous appuyons donc sur deux certifications principales, Gold Standard et Verra.

Nous avons aussi demandé à EcoAct des projets en lien avec nos grandes destinations. C’est pour cela que nous soutenons des projets de reforestation au Brésil ou en Colombie, ou encore des projets d’efficacité énergétique au Kenya avec des fours de cuisson améliorés. Nous avons également des projets en cours en France, avec du reboisement en Gironde, et un autre projet comportant un volet recherche sur la mangrove en outre-mer. Autant d’initiatives que nous avons retenues non seulement parce qu’elles stockent du carbone, mais aussi pour leur effet positif sur les communautés locales.

En quoi la loi Climat pourrait-elle faire évoluer vos choix de compensation ?

Nous sommes très favorables au fait d’entériner dans la loi le principe de compensation des vols domestiques. Et au-delà de cette obligation, nous saluons la volonté du gouvernement de mieux encadrer la définition de la compensation carbone en mettant en place des critères plus stricts sur la crédibilité et la mesurabilité des projets.

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Nous sommes déjà en train d’étudier comment réorienter ou faire évoluer notre portefeuille de projets dans les mois à venir, pour avoir un poids de projets en France et Europe compatible avec cette loi. Aujourd’hui, l’offre de crédits carbone en Europe et en France demeure cependant encore relativement faible. Il y a un enjeu de développement de ces projets pour permettre aux compagnies aériennes de se mettre en conformité avec le nouvel objectif.

Le prix de la tonne de carbone en France, aux alentours de 50 €, pourrait-il faire augmenter la facture de votre compensation ?

C’est une réalité : il est plus coûteux d’avoir des projets de compensation en Europe qu’à l’international. Actuellement, hors Europe, nous pouvons être sur des projets quatre à cinq fois moins chers par rapport au marché français. Soutenir les reboisements dans les zones tropicales représente également l’avantage d’une croissance plus rapide des arbres, avec un stockage de carbone accru. Un facteur de succès à étudier dans l’application de la loi Climat sera donc non seulement d’assurer la disponibilité de projets de compensation, mais également de les proposer à des prix assez abordables pour permettre aux acteurs du secteur aérien d’équilibrer leurs portefeuilles de projets.

Vous financez actuellement plutôt des projets dans le domaine de la forêt ou de l’énergie. Avez-vous l’intention d’intensifier votre compensation dans le domaine agricole ?

Nous sommes encore aujourd’hui dans une logique de veille, mais nous y serions tout à fait favorables. Si l’on regarde les labellisations et les projets bas carbone en France aujourd’hui, près de la moitié des crédits proviennent de l’agriculture. Et avec les projets ambitieux portés par France Carbone Agri, cette proportion va encore augmenter.

Nous souhaitons donc renforcer nos liens avec le monde agricole, parce qu’il a, comme nous, un rôle à jouer dans la transition écologique. Ces discussions rejoindraient d’ailleurs un autre pan de notre politique de développement durable sur la restauration à bord. Nous travaillons actuellement pour proposer les produits les plus responsables possible, et privilégier les circuits courts.

Que recommanderiez-vous aux producteurs qui voudraient vendre leurs crédits carbone au secteur aérien ?

La première chose à faire en matière de compensation est de bien s’assurer de la solidité des projets, avec des absorptions de CO2 fiables, quantifiables et permanentes. Ensuite, du point de vue d’Air France, nous sommes particulièrement intéressés par toutes les nouvelles techniques qui se développent vers une agriculture régénérative, et qui permettent d’augmenter la capacité de stockage dans le sol, comme le biochar, la plantation de haies, ou l’altération améliorée grâce à l’ajout de silicates. La France a un rôle de leadership à jouer dans ces domaines.

Nous souhaitons renforcer nos liens avec le monde agricole