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Crise alimentaire L’OMC et la politique agricole européenne regardées d’un autre œil

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La crise alimentaire actuelle déstabilise quelque peu les partisans les plus résolus de la libéralisation des échanges dans les négociations de l’OMC, tout comme les tenants d’une dérégulation de plus en plus poussée de la politique agricole de l’UE. La France, notamment, en tire argument pour appeler à la « préservation » de la Pac, dont, selon elle, les pays en développement devraient s’inspirer.

Pascal Lamy a assuré, le 29 avril à Berne, que le cycle de Doha était la meilleure solution pour faire face à la crise. « Les subventions des pays riches ont porté atteinte à la production alimentaire des pays en développement », a-t-il relevé, rappelant que, « après six ans de négociations, ce qui est sur la table est une réduction majeure de 75 % des subventions, assortie de l'élimination des subventions à l'exportation ». La conclusion du cycle « est faisable, nous y sommes presque parvenus », a ajouté le directeur général de l’OMC Voir même numéro.

« La ligne adoptée par Pascal Lamy est totalement à l’opposé des intérêts des gens qui meurent de faim car ce sont en fait les taxes protectionnistes qui permettent aux agriculteurs de cultiver », a affirmé au contraire le 28 avril à Genève le rapporteur spécial de l’Onu pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler.

De son côté, Jacques Diouf, le directeur général de la FAO, a suggéré, dans une interview publiée le 25 avril par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, que la communauté internationale octroie des subventions aux agriculteurs du tiers-monde pour équilibrer les soutiens reçus par ceux du Nord.

La Pac source d’inspiration, selon la France

Le ministre français de l’Agriculture, Michel Barnier, affirme, pour sa part, que les pays en développement devraient s’inspirer de la Pac pour constituer des blocs agricoles régionaux auto-suffisants. « Ce que nous constatons dans le monde est la conséquence de trop de libre-échange. Nous ne pouvons pas laisser l’alimentation à la merci du marché. Nous avons besoin de politiques publiques, de moyens d’intervention et de stabilisation », souligne-t-il, cité par le Financial Times du 28 avril.

Quelques jours auparavant, M. Barnier avait jugé « essentiel de préserver la Pac et d'aider les régions du monde, notamment l'Afrique, à construire leur propre politique agricole commune ». « Si vous supprimez les aides en Europe, je crois que ce serait une faute, vous supprimez une grande partie des agriculteurs européens et pour autant vous ne créez pas une capacité agricole dans les pays pauvres », avait expliqué le 24 avril le ministre français lors d’une conférence internationale organisée à Copenhague.

A ce propos, Mariann Fischer Boel, la commissaire européenne à l’agriculture, estime que le bilan de santé de la Pac doit permettre « d’améliorer nos instruments de marché – par exemple l’intervention publique et l’aide au stockage privé – pour les rendre plus adaptés au monde tel qu’il est aujourd’hui : un monde de demande croissante et de prix de plus en plus fermes ». « Nous avons besoin de conserver un certain nombre de nos instruments de marché. Mais nous devons les ajuster pour qu’ils fonctionnent comme un véritable filet de sécurité, pas comme un fixateur des prix », a-t-elle insisté dans un discours prononcé le 28 avril au Pays de Galles.

Les restrictions à l’exportation mises en cause

Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, a demandé le 29 avril aux Etats de ne pas recourir à des interdictions d'exportation pour faire face à la crise alimentaire mondiale, estimant que ces mesures ne font qu'aggraver la situation.  « Nous appelons les pays à ne pas recourir à des interdictions d'exportation. Ces contrôles encouragent l'accumulation, poussent les prix à la hausse et pénalisent les plus pauvres habitants de la planète », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse à Berne en compagnie d'autres dirigeants d'organisations internationales.

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M. Zoellick a salué, en revanche, la récente décision de l'Ukraine de lever ses restrictions à l'exportation de céréales, ce qui a eu pour « effet immédiat de faire baisser les cours ».

Le secrétaire général de l'Onu, Ban Ki-moon, a déclaré qu'il avait déjà demandé à tous les Etats du monde de lever immédiatement ces mesures, tandis que le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, a jugé « évident » que celles-ci entraînent « une hausse supplémentaire des prix ».

De même, le Fonds monétaire international incite les gouvernements africains à « ne pas imposer de barrières aux exportations », qui aggravent la situation, a indiqué la directrice du département Afrique du FMI, Benedicte Vibe Christensen, le 29 avril à Bruxelles.

Celle-ci a aussi réfuté les accusations selon lesquelles le FMI et la Banque mondiale auraient une part de responsabilité dans la crise en ayant imposé depuis des années aux pays pauvres de privilégier les cultures d'exportation, au détriment du développement du secteur agricole local.

Paradoxe à Genève

L’Argentine, le Brésil, le Vietnam, l'Inde et l'Egypte ont imposé récemment des limitations à l'exportation sur certains produits, le riz notamment, dans le but d'assurer l’approvisionnement de leurs populations. Or, dans les négociations de l’OMC, Buenos Aires et Brasilia appartiennent au groupe de Cairns, le plus agressif en matière de libéralisme.

La grogne contre ces mesures a d'ailleurs déjà commencé, Tokyo demandant que le sujet soit abordé devant le Comité de l’agriculture de l'OMC à Genève. Importateur net de produits agricoles, le Japon – qui impose lui-même, sur le riz, des droits de douane particulièrement dissuasifs de l'ordre de 500% – propose d’obliger les pays imposant des restrictions à les notifier à l'OMC dans un délai de 90 jours et à les justifier. En outre, ces mesures ne devraient pas durer plus d'un an.