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Nutrition L’OMS bute sur le manque d’études nutritionnelles

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L’organisation mondiale de la santé, qui tient son assemblée annuelle, hausse le ton face aux maladies non-transmissibles. Les industriels de l’agroalimentaire pourraient être confrontés à des taxes sur les produits connus pour être peu diététiques, comme le sucre, le sel et les graisses. Avant d’aller plus loin, comme de légiférer sur le contenu des aliments, les Etats doivent se pourvoir de plus d’informations nutritionnelles car c’est un domaine qui demande encore à être mieux connu. En France comme en Grande-Bretagne, des études de grande ampleur sont en cours de lancement. Les industriels quant à eux ne souhaitent évidemment pas d’alourdissement de la réglementation… ils préconisent l’autodiscipline.

Les politiques ont décidé de mettre leur nez dans les assiettes des consommateurs. Réunis cette semaine, les Etats membres de l’Organisation mondiale de la santé devaient débattre et peut-être adopter une résolution sur les maladies non transmissibles dues à une mauvaise alimentation. En ligne de mire : l’obésité, les maladies cardiovasculaires, le diabète etc. A l’origine de cette initiative destinée à améliorer le régime alimentaire mondial, ce constat : 60 % de l’ensemble des décès sont dus à ces pathologies. L’OMS estime que ce chiffre « alarmant » va être porté à 73 % en 2020 Organisation mondiale de la Santé. Rapport sur la santé dans le monde, 2002 – Réduire les risques et promouvoir une vie saine. Genève, 2002..

Si au sein des Etats membres de l’OMS, les débats sont déjà très largement entamés, le rapport sur lequel s’appuie la résolution préconise un certain nombre de mesures à même de faire frémir les industriels, au premier rang desquelles, l’éventuelle taxation ou la suppression de toutes les aides accordées aux produits trop riches en sel, en graisse ou en sucre...

Trente minutes d’exercice

Du côté des producteurs d’aliments, les discours sur ces pathologies sont nettement moins alarmistes. Personne ne considère ses produits vraiment responsables des problèmes liés à l’alimentation et de l’obésité notamment. A qui la faute, alors ? Au stress, au manque d’exercice physique et globalement aux rythmes de vie actuels, se défendent encore et encore tous les lobbies de l’agroalimentaire, de Bruxelles à Genève. Pour eux, « il ne faut pas pointer du doigt tel ou tel aliment. Il faut plutôt promouvoir un équilibre entre l’apport en calories et l’exercice physique ».

Et les industriels ont réussi à faire passer le message, une partie tout au moins. Dans la dernière version de la stratégie mondiale pour combattre les maladies non transmissibles, la première priorité définie est d’inciter les populations à faire au moins trente minutes d’exercice physique par jour ! Autre point de leur argumentaire : les industriels estiment que les autorités ne disposent pas de toutes les cartes pour légiférer en connaissance de cause. Et elles n’auraient pas tout à fait tort ! Selon le professeur Edmond Rock, du Centre de recherche en nutrition humaine de l’INRA, l’état des connaissances scientifiques en matière de nutrition est à ce jour trop limité pour instaurer une législation précise sur le contenu des aliments. Si l’on commence à bien connaître les aliments qui sont bons pour la santé, on comprend moins ceux qui sont mauvais, et ce d’autant que les facteurs de style de vie (fumeur ou non, sportif ou non) sont à croiser avec les facteurs alimentaires.

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Connaître les aliments

Bien évidemment, en incitant les consommateurs à manger plus de légumes ou de fruits, les campagnes sanitaires ne prennent pas beaucoup de risques... On a maintenant besoin de mieux connaître l’action des aliments incriminés pour ces maladies. « Aujourd’hui, si l’on sait qu’une tomate est un aliment bon pour la santé, on ne sait pas encore quelles sont les interactions entre les composants qui font d’elles un aliment diététique. Car, isolés, les éléments n’ont plus la même action. C’est un problème complexe qui demande à être modélisé et étudié », explique Edmond Rock.

C’est dans ce cadre qu’en Grande-Bretagne, une vaste étude organisée par le Medical Research Council (comité de recherche médicale) et financée par la FSA (Food Standard Administration), une organisation indépendante de contrôle de l’alimentation, va être lancée sur quatre ans. Ainsi, 4 millions d’euros vont être dépensés dans le but d’étudier précisément le lien entre, d’une part, la quantité et la composition de glucides et de graisses consommés par 650 volontaires et, d’autre part, la prévalence du risque des maladies non transmissibles évoquées par l’OMS.

La France n’est pas en reste : une étude vient également d’être entamée, qui a pour but, à partir de tests sur 6 000 personnes, de mesurer l’impact des aliments sur la santé. Contrairement à l’étude anglaise réalisée à partir d’aliments mesurés et connus, les données étudiées seront celles de la vie normale des populations. Une fois les résultats de toutes ces études connus, on pourra définir une « stratégie alimentaire » (ou « dietary strategy ») plus crédible, à même de faire vraiment diminuer les risques. Et les pouvoirs publics disposeraient alors des données dont ils manquent pour légiférer précisément.

Autodiscipline

Car pour l’industrie, les choses vont trop vite. « Pourquoi donc nous demander de réduire à tout prix la quantité de sucre ? », s’interroge une professionnelle du secteur des confitures. « Si l’on nous interdit l’accès à la publicité, nous devrons remplacer le sucre par des édulcorants dont personne ne connaît l’impact réel pour la santé »... Faute de connaissances précises, les industriels préconisent donc l’autodiscipline plutôt que l’érection de lois ou de directives qui n’aboutiront pas forcément à l’objectif de santé publique recherché. L’Ania tente de faire adopter une ligne de conduite à ses adhérents : réduire le sel, par exemple. De la même façon, la Confédération des industries agroalimentaires de l’Union européenne (Ciaa) met en avant ses « engagements en matière de publicité et de communication » qui se sont « alignés sur des objectifs de santé publique ». Cela passe, pour la Ciaa, par l’innovation, l’élaboration d’aliments « plus riches en vitamines, en fibres et en minéraux, moins en sel et en sucre ». La Confédération reconnaît d’ailleurs la responsabilité de l’industrie sur ce sujet. Mais imposer des taxes ou la suppression des subsides à certains produits « ne marchera pas », soutient son porte-parole. Plus que tout, une telle mesure irait à l’encontre de la volonté politique actuelle de voir les prix des produits alimentaires baisser, sans pour autant avoir un impact positif sur le régime des consommateurs. De plus, supprimer les subsides pour les produits considérés comme « mauvais » pour la santé signifie les laisser pour les « bons »… Ce qui est en complète contradiction avec une autre organisation mondiale, celle du Commerce cette fois, où se négocie la suppression pure et simple de toutes les aides.