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Machines agricoles : et si on les conduisait à (grande) distance ?

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En exclusivité pour Agra Presse, la start-up française Agreenculture annonce le développement, depuis juin, d’un service sécurisé de télé-opération (contrôle et conduite à distance) de robots agricoles et de tracteurs en champs, jusqu’à 600 km de distance. D’ici septembre prochain, elle espère proposer aux agriculteurs de pouvoir suivre et piloter, depuis leur smartphone, un tracteur rendu autonome, ou bien – s’ils le souhaitent – de confier cette tâche à une équipe de téléopérateurs. Une manière de pousser plus loin la délégation du travail cultural aux petits robots agricoles, dont le nombre atteint déjà 300 à 400 dans les champs français. Et une façon de rendre plus attractifs les tracteurs autonomes, dont la diffusion est restée jusqu’ici très confidentielle. Plusieurs réglementations sont d’ailleurs en passe d’être révisées, à Genève et à Bruxelles, qui pourraient clarifier les règles du jeu. En attendant, les grands tractoristes semblent encore hésiter entre tracteurs autonomes et petits robots.

Pourquoi n’y a-t-il pas encore de tracteurs sans conducteurs dans les champs ? Pour Agreenculture, la réponse est claire : 1 % des tâches qui y sont réalisées par l’agriculteur ne peuvent pas être modélisées et déléguées à un automate. Comme vérifier l’état d’une charrue en bout de champs, par exemple. Ce seraient donc ces opérations courtes mais cruciales qui imposent à l’agriculteur de rester au volant pendant de longues heures.

Mais imaginons un instant que ces tâches puissent être réalisées à distance, depuis un téléphone ou un ordinateur. Voire, qu’elles puissent être déléguées à une équipe de téléopérateurs, installés dans une ville voisine. Imaginons que les agriculteurs puissent être dispensés de conduire leur tracteur dans les champs.

Eh bien, c’est le pari un peu fou dans lequel s’est lancé un jeune entrepreneur, Christophe Aubé, fondateur d’Agreenculture. Comme Naïo ou Vitibot, cette start-up française était jusqu’ici un « simple » spécialiste des robots agricoles. En 2018, elle s’est fait connaître en développant avec le constructeur Kuhn un engin pouvant réaliser toutes les interventions culturales d’une parcelle de maïs, à l’exception de la récolte.

Caméras à l’arrière et à l’avant

Depuis juin, elle s’est lancée dans la création d’un service de télé-opération de machines agricoles, dont elle livre à Agra Presse les premiers essais filmés (voir photo ci-contre). On y voit, dans un bureau, un opérateur installé derrière un volant et un écran d’ordinateur. Il semble jouer à un jeu-vidéo, détrompez-vous ! Le jeune homme pilote un petit robot agricole, situé dans un champ à quelques kilomètres. Durant plusieurs minutes, il réalise un travail du sol, grâce aux vidéos renvoyées par deux caméras installées à l’avant et à l’arrière de l’engin.

Il ne faut pas en conclure qu’Agreenculture souhaite faire télé-opérer l’intégralité d’une intervention culturale en manuel. Cela n’aurait pas d’intérêt, selon elle. La start-up va proposer de rendre la conduite de tracteurs automatisée, comme certaines start-up le pratiquent déjà, et donner la possibilité à l’agriculture de reprendre à distance la main sur le pilotage, si besoin.

« 97 % des opérations d’un conducteur relèvent du pur automatisme, comme suivre une ligne en visant les marques du traceur du semoir, explique Christophe Aubé. Mais le reste doit aujourd’hui rester une décision humaine, comme surveiller les socs d’une charrue en bout de champ. » La technique vise à la fois des robots (qui auraient été transportés en champs par des pick-up ou des camions), et des tracteurs rendus autonomes, que les agriculteurs ou des salariés de Cuma et ETA auraient conduits manuellement jusqu’au champ.

Pas besoin de 5G

L’objectif de Christophe Aubé est de commercialiser ce service en septembre prochain. Agreenculture prévoit deux options : soit l’agriculteur reprend lui-même la main via un smartphone ; soit il délègue cette tâche à une équipe de téléopérateurs, qui aurait la charge d’une flotte de véhicules. Objectif : « Diminuer la charge mentale de l’agriculteur tout en le laissant maître des choix agronomiques. »

Le coût de l’équipement (capteurs Lidar, auto-guidage RTK, capteurs de contact) est évalué à 7 500 € par machine ; il a fortement baissé ces dernières années. Quant au prix du service de téléopération, il n’a pas encore été fixé, mais pourrait se situer autour de 100 euros par mois.

La première question pratique posée par cette innovation est celle du réseau, souvent manquant en zone rurale. Pas de problème majeur, assure Agreenculture. Pas besoin de 5G, la 3G est suffisante pour ce service. Agreenculture assure couvrir la majorité de la surface agricole grâce à une solution multi-opérateurs.

300 à 400 robots (et cobots)

La seconde question est celle de la sécurité : « Notre boîtier introduit des composants de sécurité, l’échange d’information est lui aussi intègre, assure Christophe Aubé. C’est évidemment très important car on permet à une personne à distance de prendre en main un robot. De plus, nous mettons en place des zones de sécurité intègre, en dehors desquelles le moteur se coupe automatiquement. Ce dernier dispositif fonctionne de manière autonome et ne peut être court-circuité à distance, laissant toujours le robot dans une zone de travail ».

Comme toute innovation qui émane des start-up, sa maturité reste sujette à caution. Mais elle met en lumière les limites actuelles rencontrées par les fabricants de machines agricoles – tracteurs ou robots –, et le grand chantier que constitue l’autonomisation des machines en agriculture. Car si les gains de temps et de main-d’œuvre que font miroiter les robots sont alléchants, la mise en œuvre reste encore semée d’embûches : Quelle logistique ? Quelle sécurité ? Quelle fiabilité ? À quel prix ? Autant de questions qui ont jusqu’ici refroidi les principaux tractoristes.

En dehors des étables où les grands constructeurs ont déjà commercialisé de nombreux robots, les engins agricoles autonomes sont aujourd’hui l’apanage des start-up, qui défrichent un terrain réputé risqué. Ces pionniers ont pour nom Naïo, AGC, Sitia, Vitibot… 300 à 400 exemplaires de leurs robots et cobots circulent déjà dans les champs français. L’Hexagone passe d’ailleurs pour être le leader européen dans le domaine.

« La machine autonome sera-t-elle un tracteur ? »

« Ces derniers mois, nous voyons sortir énormément de prototypes », constate Stéphane Duran, responsable projet au sein de l’association Robagri, qui fédère ces start-up et plusieurs acteurs du machinisme agricole. Il prédit une accélération du marché d’ici « un à quatre ans », porté notamment par « la viticulture, le maraîchage, la transition écologique et la pénibilité de certains travaux agricoles ».

Ces petits robots ont un avantage qui intéresse même les tractoristes : ils sont dits « non-homologués ». C’est-à-dire qu’ils échappent au règlement européen 167-2013 visant les tracteurs, couramment appelé Mother Regulation. Ce règlement est réputé coûteux pour les tractoristes. « Le tracteur a une homologation associée très lourde. Il y a donc des questions à se poser sur son devenir", commente Christophe Gossard, en charge des normes et standards pour l’Europe chez John Deere.

En théorie, il serait déjà légal de commercialiser des tracteurs dits autonomes, assure Guillaume Bocquet, responsable du pôle technique d’Axema (fabricants de machines agricoles) : « Si un concepteur se sent capable de concevoir une machine sûre, il peut le faire. Mais des clarifications de la réglementation pourraient le rassurer. »

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En contrepartie de sa réglementation plus légère, tous ces petits robots n’ont pas l’autorisation de circuler sur la route, contrairement aux tracteurs, qui pourraient être pilotés en manuel sur les routes, et en automatique une fois arrivés dans les champs. Ces petits robots doivent donc être transportés.

Demandes de dérogation sur les chemins

L’association Robagri porte d’ailleurs, auprès du gouvernement, une demande de dérogation expérimentale pour que ces petits véhicules autonomes puissent expérimenter la traversée de chemins ruraux afin de passer de parcelle en parcelle. Pour ce faire, les robots seraient pilotés manuellement par un opérateur situé à proximité immédiate. Moyennant une signalisation et une surveillance dédiée, les robots s’affranchiraient ainsi du chargement sur une remorque ou un véhicule.

Bref, sans accès à la route, petit robot et tracteur autonome perdent une partie du temps qu’ils pourraient faire gagner à l’agriculteur. « D’un point de vue business, l’accès à la route est nécessaire, sinon il y a toujours un opérateur dans le tracteur », estime Christophe Gossard. Le tractoriste plaide carrément pour qu’une exception soit donnée aux véhicules autonomes agricoles : « Si la France veut être innovante, et permettre à ses agriculteurs de rester compétitifs face aux modèles extensifs d’outre-Atlantique, elle devrait accorder une dérogation pour les véhicules agricoles », affirme Christophe Gossard.

En attendant une hypothétique expérimentation sur route, les agriculteurs voient bien que le monde des tractoristes semble hésiter sur la forme que prendront ces véhicules autonomes : « petits » robots ? Tracteurs autonomes ? Avec cabine, sans cabine ? « La machine autonome sera-t-elle un tracteur ? C’est une vraie question », résume Christophe Gossard, chez John Deere.

Cabine or not cabine

Certaines grandes marques semblent lorgner sur les petits engins : il y a quatre ans, le tractoriste Fendt présentait une flotte de mini-robots ; ce concept intitulé Mars fit grand bruit, mais n’a toujours pas été suivi d’une traduction commerciale. Dans la même veine, en 2019, l’américain John Deere a présenté le concept Joker, un robot de traction de taille intermédiaire, à mi-chemin entre un mini-robot et un tracteur.

À l’inverse, d’autres constructeurs semblent encore imaginer le futur des véhicules autonomes sous les traits d’un tracteur : en 2016, Case IH a présenté un modèle Magnum sans cabine, qui fit le tour des médias. Et la même année, une marque du même groupe, New Holland, dévoilait le NHDrive, un tracteur autonome mais avec cabine, suivit par Massey Fergusson en 2020.

À l’exception de Kubota au Japon (voir encadré), aucun de ces concepts n’est encore sur les routes. Pour Guillaume Boquet d’Axema, si les véhicules autonomes devaient voir le jour sous la forme de tracteurs en Europe, il est très probable qu’ils soient dotés de cabines ; la raison en est simple et réglementaire : la « Mother regulation » impose qu’un tracteur dispose d’« un siège conducteur, une cabine, un volant… »

Concevoir une machine sûre

S’ils échappent à la réglementation sur les tracteurs, les robots n’ont, pour autant, pas surmonté tous les obstacles vers l’autonomie. Rappelons que pour des questions de sécurité, certaines fonctions des petits robots agricoles comme ceux d’AGC ou Naïo, sont encore dites semi-autonomes. Si la machine s’arrête, un humain doit venir la redémarrer.

« On autonomise tout ce qui peut l’être sans mise en danger, explique Cédric Seguineau, responsable QHSE chez Naïo. Le travail et le déplacement sont autonomes, mais la gestion des obstacles reste semi-autonome. Il détecte des obstacles tout seul, et atteint alors un état sûr. Mais c’est encore à la charge de l’opérateur de s’assurer qu’il n’y a aucun danger avant de relancer le travail autonome. » Aujourd’hui, chez John Deere, on reste d’ailleurs très prudent vis-à-vis de l’autonomie « Il y a encore trop d’incertitudes liées au fonctionnement de la machine pour commercialiser des véhicules autonomes agricoles », selon Christophe Gossard.

L’un des avantages de télé-opérer un tracteur – s’il est associé à un dispositif intègre de maintien dans sa zone de travail – serait de couvrir ces problématiques de sécurité liées à l’autonomie, assure-t-on chez Agreenculture : « En faisant du télémonitoring et de la téléopération, on sort du cadre réglementaire strict de l’autonomie, car on dispose en permanence d’informations sur l’état du véhicule et que l’on peut intervenir en direct ».

À condition, rappellent les professionnels, que le téléopérateur ait une appréhension satisfaisante de l’environnement du tracteur, qu’il puisse s’assurer qu’il a une maîtrise permanente de l’outil, que le réseau de télécommunication soit fiable… À condition également que la révision, en cours, de la directive Machine ne vienne pas changer les règles du jeu.

Ces start-up qui « autonomisent » les tracteurs

Aux États-Unis comme en Europe, certaines sociétés n’ont pas attendu que les grands tractoristes mettent sur le marché des tracteurs autonomes. Depuis quelques années, elles commercialisent des services d’autonomisation de tracteurs classiques (non prévus pour cet usage). Ces start-up ont pour nom Bear Flag Robotics, Sabanto ou Raven autonomy aux États-Unis, Precision Makers (ex. Probotiq) en Europe. La diffusion de ces kits est restée jusqu’ici confidentielle. Pour Christophe Aubé, qui souhaite reprendre le concept en le poussant jusqu’à téléopérer les engins, leur succès reste mitigé en Europe. Contactée, la société Precision makers n’a pas répondu à nos sollicitations ; elle avait fait ses premières démonstrations en France en 2016 ; depuis, elle s’est lancée elle-même dans la conception de petits véhicules autonomes, tout comme son homologue américaine Raven, qui a racheté la start-up de robotique Dot, en juin dernier.

Au Japon, Kubota a vendu 20 exemplaires de son tracteur autonome

Depuis leur lancement commercial en 2017, le constructeur de machines agricoles Kubota a vendu 20 exemplaires de tracteurs autonomes au Japon, selon les informations communiquées par le groupe japonais à Agra presse le 24 décembre. Il y a trois ans, Kubota avait été le premier grand tractoriste à se lancer commercialement dans les tracteurs autonomes, alors que ses concurrents étaient restés jusqu’ici – et le sont encore – au stade de véhicules concepts. Son modèle de tracteur autonome (MR1000A) est uniquement utilisé pour les champs de riz et de légumes et commercialisé exclusivement au Japon. La législation nippone ne permet pas à ces tracteurs de circuler sur les routes, et ils doivent rester sous une surveillance humaine, précise-t-on chez Kubota. Ces modèles ne devraient pas voir le jour dans l’immédiat en Europe : « Pour l’instant, nous nous concentrons sur le développement de véhicules autonomes sur le marché japonais », explique Yuto Yamamoto chargé des relations avec la presse au Japon. En 2013, les agriculteurs professionnels japonais avaient en moyenne 66,2 ans, avec un pic entre 70 et 74 ans.