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Commercialisation Marchés d’intérêt national : la réforme qui divise les filières

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Le jeudi 10 juin au soir, le Sénat est revenu sur une réforme décidée à l’Assemblée nationale en première lecture : les Marchés d’intérêt national (MIN) continueront à bénéficier d’un « périmètre de protection », zone à l’intérieur de laquelle il est interdit à des grossistes de s’installer. Le dispositif est assoupli mais il est maintenu. A moins qu’à l’issue d’une commission mixte paritaire qui sera institué entre le sénat et l’assemblée, la version des députés ne soit finalement retenue. Une intense campagne de lobbying tant de la part des partisans du statu quo que de la part des adeptes de cette réforme, avait précédé le vote du Sénat. Au sein même des organisations syndicales, d’agriculteurs notamment, les avis étaient partagés. L’enjeu est d’importance, tant le volume de produits agricoles frais vendus sur les MIN est considérable. Un rôle que symbolise notamment le MIN de Rungis qui irrigue le commerce de détail et les dizaines de milliers de restaurants de la capitale et de sa banlieue.

Le Sénat n’a pas confirmé le vote de l’Assemblée nationale. Le Parlement, en commission mixte paritaire devra bientôt décider s’il veut supprimer les périmètres de protection des MIN. Ces périmètres dans lesquels il est interdit à des grandes centrales d’achat de grossistes de s’installer. Baptisé parfois l’amendement Metro (du nom de la centrale d’achat du grossiste d’origine allemande). Un amendement de la député Catherine Vautrin, inspiré par une directive européenne, avait été adopté à l’Assemblée nationale dans une loi sur les réseaux consulaires et le commerce. C’est cet amendement qui supprimait les périmètres de protection. Il est, temporairement au moins, suspendu. L’enjeu pour les produits agricoles est considérable. Sur ces marchés vendent plus de 4 000 producteurs, pour 5 millions de tonnes de produits alimentaires vendus à près de 60 000 acheteurs (lire page 4). Le plus emblématique de ces MIN est celui de Rungis, qui dessert toute l’agglomération parisienne, concentrant les qualificatifs admiratifs comme les plus vives critiques. Reflet de la diversité des produits alimentaires français pour les uns, porte ouverte aux importations pour les autres, les MIN sont tour à tour considérés comme opaques, avec des pratiques honnies comme les prix après vente, ou alors jugés comme exemplaires d’un libre marché où les agriculteurs et PME auraient encore leur place de fournisseurs.

Ne plus entraver « l’installation de nouveaux grossistes »
Quelques jours avant le vote du Sénat, le périmètre des MIN a fait l’objet de prises de position contradictoires, au sein même de la profession agricole. Chez Légumes de France, la suppression du périmètre des emplacements des grossistes était souhaitée. Fin avril, Angélique Delahaye, présidente de la fédération des maraîchers, indiquait qu’il est « important de donner de nouvelles marges de manœuvre » aux entreprises de commerce opérant sur les MIN. Elle constatait que « l’existence des périmètres de protection monopolistiques empêche l’installation de nouveaux grossistes et limite les initiatives ». Des initiatives permettant à la filière de s’adapter aux nouvelles attentes des consommateurs et de la société, en particulier en matière de proximité et de circuits courts.

Un effet amplificateur des baisses de prix
En outre, la forte densité d’opérateurs, aussi bien de vendeurs que d’acheteurs sur un même lieu – une caractéristique des MIN – favorise l’importation, soutient-on chez Légumes de France. Cette densité a un effet amplificateur de diffusion de l’information sur les moindres baisses de prix. « La confrontation des différentes concurrences est telle que pour des produits majeurs comme la tomate, ce sont quasiment toujours les produits d’importations qui l’emportent », explique-t-on. L’impact des prix des produits importés serait déterminant sur les MIN, plus que dans des endroits moins denses en opérateurs, notamment sous l’effet du prix après vente. « Une pratique particulièrement répandue dans les Min », selon la fédération. La réforme, si elle intervenait, aurait l’avantage de réduire cette densité. En somme, ces structures agiraient largement comme marché de dégagement, une réalité que le monde agricole cherche officiellement à supprimer au profit de relations contractuelles plus régulières, aux prix définis à l’avance.
Ces périmètres de protection, « s’ils se justifiaient au sortir de la dernière guerre, constituent un frein à l’adaptation du commerce et à la valorisation de la production des légumes de France », estime-t-on chez Légumes de France.
Certes, la fédération des maraîchers ne « remet pas en cause l’intérêt des MIN ». Elle attend d’eux davantage de « démarches valorisantes pour les productions régionales ».

Les risques d’une nouvelle vague de concentrations
La vision de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF) est différente. « Si tout le monde peut s’installer là où il le veut, y déclare-t-on, quelques opérateurs prendront le monopole des marchés de gros. Nous subissons la concentration des GMS, nous retrouverons cette concentration chez les grossistes. Quelles seront les relations commerciales entre des milliers de producteurs et quatre ou cinq grossistes ? », s’interroge Bruno Dupont, président de la FNPF, également administrateur du MIN d’Angers.
Henri Pluvinage, vice-président de la FNPF, estime en outre qu’« il n’est pas opportun de fragiliser un des rares secteurs qui est susceptible de contrebalancer le poids des grandes enseignes ». Les grossistes ne représentent plus que 30% à 35% des débouchés des fruits et légumes, contre 70% il y a 30 ans. Enfin, si l’offre des MIN s’atomisait, ce serait un coup dur pour les producteurs qui vendent sur le « carreau », c’est-à-dire le lieu où ils rencontrent en direct leurs clients détaillants et restaurateurs, selon Henri Pluvinage. En somme, la densité des MIN, qui est vue comme un amplificateur de promotions et un appel à l’importation chez Légumes de France, est considérée comme un atout pour les débouchés des producteurs à la FNPF, ainsi d’ailleurs qu’au Centre technique du secteur (CTIFL). Quant aux autres structures spécialisées de la FNSEA, représentant soit les produits laitiers, soit la viande, leur indifférence à la question révèle sans doute que le marché se structure ailleurs que sur les MIN même s’il y passe encore de grandes quantités de produits. Une évolution qui a sans doute contraint ces secteurs à clarifier leur mode de fonctionnement sur les MIN eux-mêmes.
Cependant, la diversité d’appréciation sur l’intérêt des MIN est partout présente. Curieusement, une opposition marque aussi les syndicats agricoles minoritaires : tandis que François Lucas (Coordination rurale) défend ardemment le périmètre de protection des MIN, « lieu où les petits producteurs peuvent encore avoir accès au marché, surtout en périphérie de ville », Philippe Collin, porte-parole de la Confédération paysanne, estime à titre personnel que ces marchés sont avant tout des zones de négoce plutôt opaque et favorisant la grande importation.

Les détaillants craignent une perte de la diversité des gammes
L’avantage d’une sortie des opérateurs grossistes du périmètre des MIN, n’apparaît pas aux yeux des détaillants de fruits et légumes. C’est tout le problème de la diversité des produits qui est en cause, selon eux. Sandrine Choux, directrice de leur association, l’Union nationale des fruitiers détaillants (UNDF), considère que ce serait « un véritable périple pour les détaillants d’aller chercher des cerises de Moissac chez l’un au nord de Paris et des fruits rouges du Périgord au sud de la capitale ». À cette « recherche en vain des approvisionnements » risque de s’ajouter une perte de la qualité des produits, recherchée par les consommateurs. « Vous ne me convaincrez pas que chez les seuls grossistes qui risquent de subsister, comme Métro, nous pourrons trouver l’offre fortement segmentée de fruits et légumes, avec toutes ses variétés et ses gammes différentes », ajoute Sandrine Choux. Militante de la réforme des MIN, l’enseigne allemande aura sans doute à cœur de démontrer le contraire. Elle a reçu en tout cas l’appui de la FNSEA en avril 2010, lorsque la présidente de Légumes de France signait, en présence du ministre de l’agriculture Bruno Le Maire, un accord sur l’approvisionnement local. La fracture autour de la question semble d’ailleurs toucher aussi le gouvernement puisque, tandis que le ministre de l’Alimentation semblait donner son imprimatur à Metro, le secrétaire d’Etat au Commerce Hervé Novelli n’eût de cesse ensuite de combattre « l’amendement Metro » et protéger le périmètre des MIN.

L’importation
Michel Escoffier, secrétaire général de la Fédération française des marchés d’intérêt national (FFMIN), conteste la vision selon laquelle les MIN seraient des lieux où les produits d’importation donnent systématiquement le « la » en termes de prix. « Les grossistes ne jouent pas plus le jeu de l’importation que les enseignes de distribution », estime-t-il. L’importation a lieu « quand elle correspond à une demande ». Et « cela dépend certes des prix, mais aussi de la qualité ». Il cite le concombre, « qui est à 90% » d’origine française sur le MIN de Rungis, tandis que la tomate « n’y est qu’à 50% d’origine française pendant les trois mois d’été ». « C’est peut-être parce que la production nationale n’est pas satisfaisante », commente-t-il.
Allant dans le même sens, deux jours avant le vote du Sénat, plusieurs organisations ont développé des arguments contre la suppression du périmètre de protection des MIN. Une déclaration, signée par les grossistes en fruits et légumes (UNCGFL), la FNPF, la FFMIN, l’UNFD et la Confédération du commerce de gros (CGI), indiquait que « les périmètres de ces marchés ont permis de mettre en concurrence, sur un même lieu, une grande variété de produits frais. C’est cette richesse de l’offre qui contribue activement à la qualité de la gastronomie française et à la compétitivité des commerces de proximité ». Le directeur général de la CGI, Hugues Pouzin, cité par cette déclaration, estimait que le risque est de « laisser place aux centrales d’achat qui, nous le voyons bien, tuent à petit feu les petits producteurs ». La menace sur les MIN est-elle si grave ? La suppression du périmètre de protection des MIN ne voudrait pas forcément dire la mort de ces marchés. Preuve en est le fonctionnement de celui de Lyon (marché de gros de Lyon-Corbas) qui a pourtant abandonné depuis quelques années son périmètre de protection après son déménagement. A l’inverse, les dirigeants du MIN d’Angers sont, eux, inquiets (lire l’encadré ci-dessus). Si le risque est grand, il n’est pas immédiat et il conduira sans doute les grossistes à évoluer, se regrouper. Une page pourrait alors se tourner dans l’histoire du commerce français. Les agriculteurs seraient concernés, en première ligne.

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