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Entretien Marion Guillou, présidente de l’Inra

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Directrice générale de l’Inra depuis août 2000, Marion Guillou vient d’en être nommée la présidente. L’occasion de revenir avec elle sur l’évolution de l’Institut et ses propositions pour la nouvelle loi d’orientation et de programmation de la recherche.

Agra Industrie : Directrice générale de l’Inra, vous en assurez aussi désormais la présidence. Qu’apporte concrètement ce nouveau mode d’organisation ?

Marion Guillou : Cette décision dépasse le cadre de l’Inra pour s’appliquer à plusieurs organismes de recherche. Sans doute cette modification voulue par le gouvernement poursuit-elle un double objectif : d’une part, elle rapproche la stratégie et la mise en œuvre opérationnelle, d’autre part, elle installe une plus grande proximité entre les décideurs. Alors que président et directeur général étaient jusque là nommés séparément en Conseil des ministres, désormais le président nommera les directeurs généraux délégués, après avis du conseil d’administration. Ce conseil se voit ainsi attribuer un rôle plus important, tout comme, du reste, le conseil scientifique, que je consulterai sur la nomination des directeurs scientifiques. Le nouveau système nous permet de constituer une équipe choisie. Je souhaite que cette équipe soit réduite à l’image de la simplicité de l’organisation scientifique actuelle de l’Institut, qui compte trois niveaux seulement : les unités, les départements et le collège de direction.

A.I. : Depuis 2001, vous avez travaillé à la mise en œuvre d’un plan stratégique qui devait permettre d’ « évoluer vers l’Inra du futur ». Ce travail s’achève cette année. Quel bilan en tirez-vous ?

Marion Guillou : Ce plan comportait plusieurs objectifs stratégiques, scientifiques et opérationnels. En premier lieu, il visait à la reconnaissance du champ d’action de l’Inra, qui travaille sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, non pas en tant que sujets indépendants les uns les autres, mais qui inter-agissent. Cette dimension d’équilibre et d’interactivité entre les trois domaines n’était pas inscrite dans le décret fondateur de l’Institut, datant de 1984. Après en avoir longuement discuté en interne ainsi qu’avec notre tutelle et nos partenaires, nous avons, ensemble, souhaité ce positionnement.

Autre élément stratégique, nous avons affirmé avec beaucoup de force que nous devions assumer un rôle essentiel dans la construction de l’espace européen de la recherche agronomique. Enfin, nous avons souligné la volonté de l’Inra, qui est un organisme de recherche finalisée, de discuter de ses orientations de recherche avec des partenaires, pouvoirs publics, professionnels, élus, consommateurs et défenseurs de l’environnement, ce qui garantit son impartialité. Nous faisons actuellement le bilan de réalisation de ce plan. Il est très largement mis en place.

A.I. : Dans vos récentes propositions pour la loi d’orientation et de programmation de la recherche, vous souhaitez la reconnaissance de la recherche finalisée. Que recouvre exactement cette notion ? S’agit-il à travers elle de clarifier le paysage de la recherche en France ?

Marion Guillou : Il est de la vocation de l’Inra de faire aussi bien de la recherche fondamentale qu’appliquée, mais dans les deux cas en visant une finalité agricole, alimentaire ou environnementale. En d’autres termes, sa mission de recherche agronomique s’applique à des objets et des questions de recherche relevant de ces finalités : la production fruitière intégrée, l’élevage durable, la sécurité microbiologique des aliments, la nutrition, les effets agronomiques du changement climatique, la chimie verte, par exemple.

La proposition que nous faisons sous-tend effectivement que chaque organisme de recherche ait un champ de mission clair, redéfini régulièrement et explicitement par le gouvernement. Il convient aussi, selon nous, de reconnaître, à travers l’évaluation des personnes, les objectifs de la recherche finalisée. Celle-ci se distingue non par le métier mais par les objets sur lesquels le chercheur applique ses hypothèses et ses réalisations. Les modes d’évaluation doivent donc être liés à la mission qui a été confiée aux structures et aux personnes.

Nos idées ne sont pas révolutionnaires, elles reprennent de grands principes de base, mais au moment où on parle d’une réorganisation de la recherche, d’une nouvelle loi d’orientation et de programmation, il est extrêmement important d’avoir l’esprit clair sur les objectifs que notre pays fixe à sa recherche.

A.I. : Dans quelle mesure l’Inra a-t-il été touché par le malaise de la recherche ? Quelle analyse faites-vous de cette désespérance des chercheurs ?

Marion Guillou : Le mouvement est né conjoncturellement d’un problème budgétaire et d’inquiétudes sur l’emploi des jeunes. Cela étant, au-delà de ces préoccupations, les chercheurs ont fait passer leurs convictions sur l’importance de la recherche pour la société – ils ont crié leur demande de reconnaissance – et sur l’importance de l’intérêt des jeunes pour les métiers de la recherche. La curiosité de la société pour la science n’a jamais été aussi forte, elle suscite enthousiasme et parfois craintes et rejets, mais il reste que les mouvements de mars ont montré, et rappelé si nécessaire, que la recherche est un sujet politique de premier rang.

Au sein de l’Inra aussi, ce malaise a été exprimé puisque la moitié des directeurs d’unité ont cessé d’exercer momentanément leur fonction. Les revendications ont porté sur les moyens de travailler et les moyens de la relève.

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A.I. : Votre budget s’est-il révélé nettement insuffisant en 2004 ? Qu’attendez-vous pour 2005 ?

Marion Guillou : Nous avons rencontré cette année d’importants problèmes de crédit de paiement. Afin d’écarter le risque d’une cessation de paiement, le conseil d’administration a dû décider de bloquer un montant significatif d’autorisations de programmes. Nous avons de ce fait réduit le budget des unités de recherche. Pour 2005, le gouvernement a annoncé que la recherche serait une des priorités fortes.

A.I. : Vous souhaitez développer le dialogue avec les Français. N’êtes-vous pas desservis par le sujet pour le moins controversé des OGM ? Comment gérez-vous cette difficulté ?

Marion Guillou : Le sujet des OGM est particulièrement symbolique. Le génie génétique constitue une innovation de rupture qui soulève beaucoup de questions nouvelles – régime de la propriété industrielle, nécessité pour la société de maîtriser les applications de cette technique – mais dont nous ne pouvons pas négliger le potentiel. Sur ce terrain, l’Inra doit rester compétent et compétitif scientifiquement au niveau mondial et doit être en mesure d’apporter une expertise renseignée. Cette expertise s’adresse en premier lieu aux pouvoirs publics. Elle doit également être mobilisable par tout agent économique ou associatif désireux d’éclairer sa stratégie ou ses décisions.

Pour une telle innovation qui a des composantes agronomiques, environnementales mais aussi sociales et économiques, les scientifiques doivent accepter d’entrer dans le débat, de répondre aux interrogations que leur adresse la société. C’est ce que nous avons essayé de faire à l’Inra depuis plusieurs années. En dépit de nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à bâtir un dialogue approfondi sur les OGM. Il nous faut continuer à trouver des lieux et des formes nouvelles de discussion. J’ajouterai que, s’il va de soi pour la recherche d’accepter des contraintes, d’être interrogée et interpellée en permanence par la société, il paraîtrait normal que les essais autorisés au terme d’examens très stricts par les pouvoirs publics, ne soient pas détruits. La continuité de recherche, dans le cadre fixé, doit être assurée.

A.I. : Comment évoluent vos contrats avec les entreprises ? Comment améliorer encore vos relations avec elles pour plus d’efficacité ?

Marion Guillou : Ces contrats augmentent en nombre et en importance. En revanche, nous souhaitons améliorer la discussion sur nos orientations. Les entreprises pourraient notamment nous signaler les points de blocage, les champs de découverte et d’innovation qui leur paraissent les plus importants pour l’avenir.

A.I. Vous avez dit toute l’importance que vous accordez à la création d’un espace européen de la recherche. Peut-on imaginer que soit créée un jour une super-structure de recherche ?

Marion Guillou : Cet espace se créera à travers les projets. Nous allons lancer par exemple, en septembre, un programme européen coordonné par une chercheuse de l’Inra de Jouy, sur la génétique des animaux. C’est par de tels projets que les équipes de recherche, les unités se rapprochent et que nous contribuerons à une Europe de la connaissance et de l’innovation. Les travaux en commun nous conduisent à réfléchir à nos orientations de recherche en commun.

Cela étant, le sixième programme cadre de recherche-développement a comporté pour la recherche agronomique ombres et lumières puisque plusieurs thèmes stratégiques, la génétique végétale en particulier, n’ont pas été retenus. Nous espérons que le septième programme réparera ce déficit d’actions communes sur certains sujets qui nécessitent une stratégie et des budgets européens.

A.I. En France, vous avec appelé de vos vœux la création d’une Fondation de recherche en alimentation, à laquelle vous ne serez du reste pas partie prenante. Pourquoi cette initiative ?

Marion Guillou : Depuis deux ou trois ans, nous nous posions la question de la recherche collective dans le secteur de l’alimentation. Il nous semblait en effet qu’un certain nombre de sujets, tels que la perception du goût ou la sécurité des aliments, intéressent globalement le secteur. Je suis convaincue que la recherche menée ensemble par les entreprises peut se révéler très efficace.

Pour l’Inra, la création de cette fondation est importante parce que l’exploration de domaines en commun va permettre de développer les moyens consacrés à la recherche, sachant que les entreprises agroalimentaires investissent peu en moyenne en recherche-développement. Elle permettra aussi de produire des connaissances collectives qui peuvent servir d’appui à l’expertise publique.