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Boissons/Consommation Même surtaxées, les brasseries du Nord font de la résistance

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2013 sera une année compliquée pour les brasseurs français. Au Nord cependant, les PME tournées vers les bières de spécialité ne ressentent pas forcément la crise avec autant d’acuité. Certaines d’entre elles continuent même à se développer… Même la brasserie de Saint-Omer, premier brasseur indépendant français spécialiste de la MDD, connaît des progressions de volumes. Seuls, les majors souffrent plus fortement des hausses de tarifs provoquées par l’augmentation des taxes décidée en fin d’année dernière. Une croissance permanente, s’appuyant sur la poursuite des investissements, le développement de l’exportation et une innovation permanente permettront aux brasseurs du Nord-Pas de Calais de tirer leur épingle du jeu.

La brasserie du Nord a connu un premier trimestre 2013 catastrophique, avec des baisses de volumes dépassant les 10 à 15%. Une situation similaire à celle des autres brasseries françaises, toute taille confondue. « Mais on a connu un mois d’avril extrêmement bon nous permettant de compenser les baisses de ce premier trimestre », souligne cependant Annick Castelain de la brasserie Cht’i de Bénifontaine (45 600hl en 2012) en poursuivant : « Nous avons connu de belles progressions jusqu’en mai avant que juin ne vienne tout contrarier ».
Pour les brasseurs de la grande région Nord, juin aura en effet été fatal. Et quand on sait que la brasserie régionale consolide son exercice annuel d’avril à juin, on ne peut que pressentir que 2013 ne sera pas forcément exceptionnel, même si juillet et août viennent arranger les affaires des brasseurs.
 
L’exportation comme alternative
La hausse des taxes décidée en fin d’année dernière et appliquée dès le 1er janvier dernier n’a rien arrangé. Mais les brasseurs du Nord ont mieux tiré leur épingle du jeu.
Une baisse de 2% des volumes à périmètre constant sur le premier semestre 2013 comparé à celui de 2012 pour la Cht’i notamment en GMS, une baisse de 5% pour la brasserie Duyck à Jenlain (103 000hl en 2012), et une production quasi stable pour la brasserie des 3 Monts créée en 1920 dans les Flandres (40 000hl) : les chiffres des principales PME du Nord-Pas de Calais sont en légère baisse, voire quasi-stables. Rien à voir cependant avec la chute de 30% rencontrée durant le premier trimestre 2013 par les brasseries de Brasseurs de France !
Certaines d’entre elles sont même en progression : c’est le cas de la Brasserie Saint Germain ou de la Brasserie du Pays Flamand. Pour Olivier Duthoit, responsable de production, les volumes brassés devraient passer de 2200 hl à 2400-2500hl entre 2012 et 2013. Pour le créateur de la désormais célèbre Anosteke (qui pèse au bout de 3 ans 50% des volumes brassés), cette croissance ne s’est pas faite sur le marché français, mais bien à l’export. Les marchés étrangers représentaient 3% en 2012, ils devraient se situer à 15 à 20% cette année. « Et nous visons très vite les 35% de nos volumes à l’export», poursuit Olivier Duthoit en soulignant que l’exportation est devenue l’alternative au coup de frein mis à la consommation en France.
 
Gagner des parts de marché en MDD
Des brasseurs comme InBev, Heineken ou Kronenbourg – qui pèsent environ 90% des volumes fabriqués français – ont beaucoup plus souffert que les PME ou micro brasseries spécialisées dans les bières de spécialité aux typicités parfois fortement affirmées.
Dans le Nord-Pas de Calais, cependant seule une brasserie comme la brasserie de Saint-Omer dirigée par André Pecqueur (non adhérente du Syndicat des brasseurs du Nord), se distingue.
Positionnée sur le créneau des bières MDD, principalement à l’export et notamment à destination de la Grande-Bretagne (plus de 45%), l’entreprise investit massivement et augmente continuellement sa production. Le premier brasseur indépendant français (plus de 120M€ de CA) a ainsi investi 16M€ en 2012 dans une chaîne d’embouteillage ultra-moderne de 60 000 boîtes/heure et dans un nouveau bâtiment de 3800 m2. Il serait passé de 2008 à 2013 de 1 à 3 millions d’hectolitres dans ses installations du centre-ville de Saint-Omer, apportant la preuve qu’on peut encore gagner des parts de marché sur le segment de la bière de luxe en MDD. « Avec de vraies compétences pour produire des bières aux prix proposés », souligne un de ses confrères.
 
Elargir les débouchés
Comment les PME du nord de la France ont-elles pu mieux s’en sortir ? Deux catégories cohabitent de plus en plus sur le produit « bière » : les bières de luxe (dites standards) et les bières de spécialités, plus attachées à leur terroir, à une histoire entretenant de forts liens affectifs avec les consommateurs locaux.
Les PME du Nord profitent indéniablement de la proximité et des savoir-faire des brasseurs belges. « On partage la même culture », souligne Annick Castelain. Mais la brasserie du Nord s’appuie également sur une nouvelle génération d’entrepreneurs (souvent formés à la brasserie en Belgique) et qui ont « une forte proximité entre eux en comprenant qu’ils ont tout intérêt à se serrer les coudes entre eux. ».
« On mène des missions à l’exportation entre confrères, même en dehors des réseaux bien établis », explique Olivier Duthoit. C’est ainsi que la Brasserie Saint Germain, la Brasserie du Pays Flamand, la Brasserie Lepers et celle de Gussignies viennent de rentrer d’une mission export aux USA. « Avec en poche de gros carnets de commandes… »
Les PME du Nord sont donc contraintes d’élargir désormais leur périmètre d’intervention, que ce soit en France ou à l’étranger ou alors sur de nouveaux produits et nouveaux circuits. « A périmètre constant, on était effectivement sur une baisse de 5% sur ce premier semestre, mais avec nos nouveaux produits nous arrivons à l’équilibre », explique Raymond Duyck de la brasserie Duyck de Jenlain. Une tendance qu’on retrouve chez les plus petits brasseurs.
« C’est grâce aux nouveaux accords passés avec les CHR dans le sud de la France et à notre innovation permanente que nous pouvons afficher aujourd’hui des chiffres de progression légèrement positifs », rajoute Annick Castelain.
« Le marché des bières de spécialité est en développement, parce que les brasseurs innovent en permanence », rappelle également de son côté Pierre Marchica, petit-fils du fondateur de la brasserie flamande des 3 Monts de Saint Sylvestre Cappel (59). Avec 40 000hl/an, cette brasserie se singularise. Après avoir lancé la « 3 Monts » au moment du succès de la Jenlain (1968-1970), la famille Ricour n’a jamais élargi sa gamme et est restée « monoproduit ».
Mais en novembre prochain, ce sera chose faite avec « la petite sœur de la 3 Monts». « Ce sera une vraie bière de dégustation, moins passe-partout que la 3 Monts et qui aura encore plus de typicité », explique Pierre Marchica, représentant de la nouvelle génération de brasseur.
 
Fragilité annoncée
C’est également le cas de la brasserie Duyck à Jenlain qui s’efforce de mettre sur le marché environ une bière par an. Après avoir installé la Jenlain Or dans les linéaires, il fait rentrer aujourd’hui la Ténébreuse. Quant à Annick Castelain, elle lancera l’Experte le 23 août prochain dans les linéaires d’Auchan. Vincent Mignot, directeur Auchan France et Philippe Vasseur, président du Syndicat des brasseurs de France ont versé les derniers houblons le 21 juin dernier en attendant les semaines de garde indispensables à l’affinage de cette « nouvelle bière collaborative »…
Et qui dit innovation dit également investissements indispensables. La brasserie Duyck doit inaugurer sa station d’épuration en septembre prochain. La Cht’i vient de mettre en service sa nouvelle salle de brassage, la brasserie Lepers d’Annoeullin vient de déménager à La Chapelle d’Armentières (59) avec beaucoup de matériels nouveaux (1M€ d’investissement). La brasserie du Pays Flamand (700 000€/an de chiffre d’affaires) a investi 80 000€ en 2012, 140 000€ en 2013 dans de nouveaux matériels pour améliorer sa productivité. La brasserie de Gussignies (59) qui brasse 1600 hl/an vient d’investir 500 000€ dans l’extension de sa micro-brasserie et qui doit abriter 5 nouvelles cuves de 40 hl chacune (fermentation et garde). « Mais nous ne prévoyons aucun investissement en 2014, aucune embauche n’est également programmée », prévient Olivier Duthoit en estimant que la hausse des droits d’accises peut fragiliser à terme certaines entreprises du secteur, décourager de vrais talents et … offrir à certains concurrents d’outre-Quiévrain la possibilité de racheter des outils de production de brasseries qui seraient placées de fait en situation de trésorerie délicate.

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