Le ministère de l’Agriculture ne veut pas perdre de temps. Michel Barnier a donc lancé le 15 novembre les réflexions sur le plan de réduction de l’usage des pesticides voulu par Nicolas Sarkozy. Satisfaits sur le principe, professionnels, ONG et industriels s’interrogent sur la mise en œuvre.
Le président impose, les ministres disposent. Le 15 novembre, Michel Barnier, ministre de l’Agriculture, a installé le comité d’orientation du plan de réduction de l’usage des pesticides. Objectif : répondre à la commande de Nicolas Sarkozy qui, le 25 octobre à l’issue du Grenelle de l’environnement, a demandé au ministre de lui proposer « avant un an, un plan pour réduire de 50 % l’usage des pesticides dont la dangerosité est connue, si possible dans les dix ans qui viennent ». C’est en réunissant une cinquantaine de personnes, issues des ONG, de la profession agricole ou de l’industrie que Michel Barnier a posé les bases de ce plan jeudi 15 novembre. Il comportera deux volets : « Retirer du marché dans les meilleurs délais au regard des solutions alternatives existantes, des produits contenant les 53 substances actives les plus préoccupantes, dont 30 avant la fin 2008 », selon le communiqué officiel, et élaborer « un plan de réduction de 50 % de l’usage des pesticides dans un délai de dix ans si possible ».
30 molécules à supprimer d’ici fin 2008
Le ministère ne part pas de rien. Pour le premier point, il va s’appuyer sur le Plan interministériel de réduction des risques liés aux pesticides (PIRRP) annoncé en décembre 2005 par la ministre de l’Ecologie d’alors, Nelly Ollin. Les experts l’ont construit en s’appuyant sur le plan santé et environnement de 2004, le plan agriculture et biodiversité de 2005, et des éléments la loi sur l’eau de 2006. Le PIRRP court de 2006 à 2009 et compte cinq axes, dont la réduction de 50 % des quantités de substances actives vendues les plus dangereuses. Etablie sur des critères de danger toxicologique et non de risques, la liste de ces substances n’a pas fait l’unanimité lors de sa diffusion. Avant le Grenelle, elle comptait 47 molécules. Depuis, le ministère de l’Ecologie en a rajouté cinq (coumaphène, glyphosinate, procymidone, fenarimol, trifluarline), et le ministère de l’Agriculture y a intégré le cadusafos, utilisé dans les bananeraies martiniquaises. C’est dans cette liste de 53 substances, dont certaines ont fait ou vont faire l’objet d’un retrait, que seront définies les 30 matières actives à supprimer avant fin 2008. Une deuxième vague de 10 molécules devrait suivre, pour interdiction en 2010. Problème : certaines substances de la liste comme l’isoproturon sont jugées indispensables par les professionnels. Selon la DGAL, cette molécule pèse 2 000 tonnes sur les 8 000 tonnes que représentent les utilisations des 47 matières actives du PIRRP. « L’isoproturon est une solution vis-à-vis des ray-grass ou des vulpins résistants à la famille des Fop et des sulfonylurées », explique un expert, qui craint qu’un éventuel retrait associé à la disparition de la trifluraline ne complique beaucoup le désherbage en colza.
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Guy Paillotin président du groupe opérationnel
Plutôt que de donner la liste des 30 molécules à supprimer, ce que certains redoutaient, Michel Barnier a présenté au comité d’orientation le mode de fonctionnement du plan de réduction de l’usage des pesticides. Un « groupe technique opérationnel », présidé par Guy Paillotin, secrétaire perpétuel de l’Académie d’agriculture, va se charger de la réflexion, menée suivant 5 axes. Point principal : définir ce que signifie une réduction de 50 % des produits phytos et les indicateurs de suivi qui peuvent être mis en place. Les experts réfléchiront également sur les marges de progrès qui existent sur les substances et les itinéraires techniques, sur la mobilisation de la recherche, du développement et sur le transfert des méthodes alternatives et des systèmes économes en pesticides. Ils devront aussi penser à la formation des agriculteurs et à la « professionnalisation des métiers de la distribution et du conseil phytosanitaire autour d’un objectif de certification ». Dernier axe de travail : le renforcement des réseaux de surveillance sur les bio-agresseurs et sur les effets non-intentionnels de l’utilisation des pesticides. Les experts du groupe, au nombre d’une quinzaine, ne sont pas encore connus. Ils devront aller vite : le ministre de l’Agriculture souhaite présenter un plan à Nicolas Sarkozy avant la fin du premier semestre 2008.
Concrétisation complexe
Les participants ont réservé un accueil positif aux annonces de Michel Barnier. Que ce soit au sein des ONG, de la profession agricole ou de l’industrie, les uns et les autres se montrent très favorables à la démarche entreprise par le gouvernement. « Aujourd’hui, on reconnaît qu’il faut réduire les pesticides », estime par exemple Jean-Claude Bévillard, en charge des questions agricoles chez France nature environnement. Mais l’écologiste reste dubitatif quant à la compatibilité entre l’objectif de production que se fixe le monde agricole et la réduction des pesticides. « Assurer la souveraineté alimentaire de l’Union européenne et son approvisionnement en protéines est légitime, mais vouloir nourrir le monde, ça signifie intensifier », analyse-t-il. Cette divergence de vue n’a pas échappé à Christophe Terrain, président d’Arvalis, qui tout en saluant le projet, observe que « tout le monde n’a pas le même objectif de production ». Ce qui pourrait poser un problème lors des étapes suivantes. De son côté, Michel Fosseprez, président d’Union InVivo, redoute que ce plan ambitieux ne soit trop théorique. Pour l’agriculteur, « il faut rester pratique ». Certains professionnels évoquent par exemple la nécessité de penser à la mise en place de dérogations, pour les années difficiles. Et ils ne veulent pas non plus que se créent des distorsions de concurrence au sein d’une Union où tout les agriculteurs n’auraient pas les mêmes armes. Même réaction prudente à l’UIPP (Union des industries de la protection des plantes) : si la structure est ravie de participer aux réunions, ce qui n’était pas le cas lors du Grenelle, elle trouve les objectifs du plan « ambitieux ». Rendez-vous mi-janvier, pour la prochaine réunion du comité d’orientation.