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Michel Prugue : « Les coopératives peuvent être une force de proposition »

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Pour permettre aux agriculteurs de vivre avec des prix plus volatils que jamais, il faut inventer des outils nouveaux ou appliquer davantage ceux qui existent, tant sur le plan européen, français qu’au niveau des entreprises, explique Michel Prugue, président de Coop de France. Avec son directeur, Pascal Viné, il estime que « les coopératives peuvent être une force de proposition ».

La dernière campagne a été très mauvaise pour les agriculteurs. Comment les coopératives ont-elles pu amortir le choc ?

MP : Il y a eu une conjonction de crises qui ont des origines différentes. Face à cela, on constate que l’évolution de la politique agricole ne permet pas d’appréhender ces crises. Or, il y en a un certain nombre que l’on pouvait prévoir. Les aléas climatiques, par exemple, on n’en prévoit ni le moment ni l’intensité mais on sait qu’il y en aura. Ce dont on s’aperçoit, c’est que dans toutes les régions où les entreprises ont accompagné les agriculteurs dans des systèmes d’assurance climatique, soit individuellement, soit dans des systèmes collectifs, ces assurances fonctionnent. Localement, de nombreux modèles se construisent, qui sont très pertinents car ils sont adaptés aux zones concernées. Cependant, on n’est pas armés pour résister à des sinistres de grande ampleur comme on en a connu cette année. Ce qui manque, c’est d’avoir un soutien suffisant de la puissance publique en termes d’accompagnement. Un soutien plus ambitieux permettrait de susciter plus d’appétence de la part des agriculteurs car aujourd’hui le contexte économique est particulièrement difficile. Dans d’autres pays, la réussite des systèmes d’assurance est étroitement liée au soutien public à la souscription d’assurance.

En tout cas, toutes les coopératives, notamment dans le secteur céréalier mais pas seulement, sont mobilisées pour accompagner leurs adhérents sur la gestion de trésorerie, voire le rétablissement des marges. Mais compenser une baisse de chiffre d’affaires, c’est impossible. Or, c’est bien ce qui s’est passé.

Qu’en est-il de la rentabilité des coopératives elles-mêmes ?

MP : Les résultats des coopératives céréalières sont liés à l’équation charges de structures, en rapport aux tonnes collectées. Il n’est évidemment pas possible de faire supporter à l’adhérent la totalité des charges de structure au regard d’une faible récolte. Il y aura des résultats juste à l’équilibre, voire négatifs. Il sera peut-être nécessaire de puiser dans les réserves pour certaines coopératives.

Les coopératives auront moins investi cette année ?

MP : la conséquence sera moins d’investissements dans les mois à venir. Les investissements de modernisation ou de développement seront reportés pour privilégier les investissements de sécurité et d’entretien. Ce qui implique des conséquences sur tout le tissu économique qui environne l’agriculture. Les crises laitière, porcine, céréalière, sanitaire sur l’aviculture, auront des conséquences sur le développement des exportations notamment. Passé ce choc, l’enjeu sera de relancer les investissements qui préparent le futur.

Pascal Viné : Notez que lorsqu’on a rencontré le ministre, on a demandé des aides pour les agriculteurs, mais nous n’avons pas demandé d’aides spécifiques pour les coopératives. Des aides aux agriculteurs qui, au demeurant, ne fonctionnent pas bien, qu’il s’agisse de crise économique ou climatique. L’Etat est démuni, manifestement.

MP : On constate un manque d’anticipation et de prise de conscience de ce qui se passe dans le monde agricole et de la difficulté pour les exploitations à résister aux pressions croissantes du marché et du climat. Les coopératives n’ont pas, devant cela, les capacités à se substituer à la puissance publique. Pour autant, nous sommes persuadés que nous avons des propositions à faire pour que les agriculteurs puissent surmonter l’impact de la volatilité des marchés.

Quelles sont ces propositions ?

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MP : Le sujet majeur est : comment organise-t-on des « respirations » entre la production et le marché. Il faut créer des mécanismes, associant les entreprises et des outils publics, pour que, quand la demande baisse, on puisse réguler aussitôt la production. Comment, en somme, imagine-t-on les outils de régulation de demain. Les coopératives peuvent être une force de proposition dès lors que leurs analyses de marché et leurs préconisations en matière d’adaptation de la production à la demande sont prises en considération.

Les agriculteurs des pays du nord de l’Europe subissent certes des baisses de prix plus fortes que les Français mais profitent davantage des hausses. En France, on subit moins les baisses mais on profite encore moins des hausses. Pourquoi et comment y remédier ?

MP : Les Français vont pouvoir bénéficier de la hausse des prix mais on a un modèle différent de celui du nord de l’Europe. En France, on met bien plus d’amortisseurs qu’ailleurs. Mais ceux-ci peuvent devenir dangereux quand ils empêchent les adaptations à moyen terme. Les agriculteurs français profiteront bien de la remontée des cours mais cela se fera de manière plus lissée. Il peut aussi y avoir des variations entre les entreprises. Dans le lait, la volatilité a surtout touché les grands produits industriels mondialisés. Du coup, la remontée se fera d’abord pour les adhérents de coopératives tournées vers l’exportation.

Alors, quel doit être le dispositif de régulation en Europe ou d’atténuation des effets de la volatilité ?

MP : On est encore en réflexion chez Coop de France, sur cette question, mais je puis vous dire les choses suivantes : il y a trois niveaux d’analyse pour expliquer la volatilité des cours. Le premier niveau est politique, quand des décisions politiques entraînent, par exemple, un embargo russe, des achats chinois qui évoluent brutalement, ou encore la suppression des quotas laitiers. Il ne faut pas laisser les agriculteurs et les entreprises tout seuls devant de tels aléas provoqués par des décisions politiques. Il faut réinventer des mécanismes européens pour faire face à ces situations : du stockage, comme on sait déjà le faire ; de l’aide alimentaire, comme le font les Etats-Unis par exemple ; un accompagnement pour réduire la production. Tout cela doit pouvoir être anticipé.

Il y a un deuxième niveau qui est de la responsabilité des entreprises. Cela regroupe principalement les assurances. Comment inciter les agriculteurs à aller massivement vers des systèmes d’assurance, seuls ou avec des contrats-groupes comme on en fait déjà ici où là. Il faut, pour cela, des encouragements ou des incitations, de la part des entreprises et surtout des pouvoirs publics.

Le troisième niveau est celui de l’épargne. Comment amplifier l’impact de cet outil par une fiscalité mieux adaptée.

Quel est l’agenda de ces propositions qui concernent des outils qui existent mais que vous voulez amplifier ?

MP : La plupart de ces outils, notamment ceux d’origine européenne ont été, peu ou prou, utilisés. C’est depuis qu’ils le sont moins que la volatilité est insupportable. Il faut donc reconstruire un système permettant de rendre la volatilité supportable. L’année 2017 pourrait être une année de réflexion et de préparation de ces outils afin de les mettre en test en 2018 ou 2019 avant la prochaine politique agricole commune.

PV : Pendant des années, dans le cadre strictement européen on a pu gérer les causes de la volatilité. Aujourd’hui, on est dans un contexte mondialisé où ce n’est plus possible. Alors il faut gérer les conséquences de cette volatilité. Cela doit se faire au niveau de l’exploitation, de l’entreprise, mais aussi au niveau des pouvoirs publics français ou européens. Ce qui est sûr c’est qu’il y a une mission forte à assumer au niveau des coopératives en mutualisant de nouveaux outils de gestion de la volatilité. Mais vis-à-vis de l’Europe, il y a deux questions que se posent les agriculteurs : est-elle prête à intervenir pour leur secteur autant que le font d’autres pays comme les Etats-Unis par exemple ? Et est-ce que cela passe encore par des droits à paiement unique ou bien par d’autres actions ? Il faut que nous raisonnions les outils de demain en fonction de leur efficacité pour les agriculteurs. Les outils actuels ont montré leurs limites !