Fraîchement élu à la tête de Coop de France, la fédération des coopératives agricoles de France, Michel Prugue est confronté à une situation sans précédent. La crise sévère de l’agriculture n’épargne pas les relations entre les agriculteurs et les coopératives. Mais Michel Prugue raisonne avant tout création de valeur et adaptation au marché. « Si on n’a pas une adaptation de la production au marché, nous courrons à l’échec », explique-t-il. Quant au jugement sur les coopératives, il n’est légitime que de la part de leurs propres adhérents.
Vous venez d’être élu président de Coop de France, dans un moment crucial et difficile pour l’agriculture française. Que doivent faire les coopératives pour trouver une solution à la crise actuelle ?
Michel Prugue : La crise agricole que nous traversons est très grave. Chacun est concerné. Nous devons tout d’abord analyser ce qui se passe à l’échelle européenne. Nous avons une Pac qui a fondamentalement changé et qui n’apporte plus de filet de sécurité aux entreprises agricoles et agroalimentaires. Jusqu’à présent, nous avions une sorte de tunnel de prix qui empêchait l’hyper-volatilité des cours. Ce n’est plus le cas. En production céréalière, nous avons perdu, en trois ou quatre mois, 35 euros la tonne. Ce sont presque 2,5 milliards de chiffre d’affaires de la ferme France. Comparez cela aux quelque 20 milliards d’aides à l’agriculture, c’est énorme ! Or, c’est bien par les marchés que se crée la valeur. La question est de savoir si nous sommes capables de reconstruire une Pac d’ici 2020 qui permette de maîtriser les aléas de marché, climatiques ou liés aux épizooties. Les entreprises ne sont pas capables de gérer seules les conséquences de ces aléas. Quel est le marché qui peut accepter une disparition de 20 % de sa valeur en quelques mois ? Il faut redonner de la sécurité dans l’acte économique. L’Europe et l’État doivent ici accompagner les entreprises, qui devront également prendre leurs responsabilités.
Alors, quelle solution ?
Aborder la question par la production agricole, est-ce le bon prisme ? Ne faut-il pas l’aborder par les marchés, et j’insiste sur le pluriel. Marché européen, de proximité, de masse, d’export, de niche, circuit court, long, etc. Il y a des marchés très divers, avec des consommateurs qui sont en attente de produits différents. Pour chaque demande, nous n’avons pas besoin des mêmes outils, des mêmes compétences ou des mêmes produits. Laisser croire aux agriculteurs qu’il suffit de produire pour avoir un marché, c’est les tromper. La question est bien d’identifier le marché que l’on souhaite servir afin de s’y adapter au mieux. Le modèle coopératif est là pour aider à répondre aux différents types de marché.
Cela, c’est un modèle séduisant mais en ce moment il n’a pas l’air de fonctionner, il y a des problèmes de compétitivité.
Cette compétitivité est dépendante d’un certain nombre de contraintes externes, comme les charges sociales, les charges fiscales, la réglementation. Bien entendu, cette compétitivité repose aussi sur la performance des entreprises. Nous savons que nous devons accroître notre capacité à créer de la valeur au sein de nos coopératives. Alors, pourquoi les choses ne bougent-elles pas plus vite ? Il y a une forme de tétanisation du monde agricole qui ne voit pas de perspective, qui ne voit que des contraintes supplémentaires, et qui se retrouve au centre d’une guerre économique. Les agriculteurs ont le sentiment que personne ne demande aux consommateurs de payer le vrai prix de leur alimentation. Ils se sentent comme « mis à part ». Ainsi, lorsque vous vous adressez à une entreprise, elle va vous fournir un compte d’exploitation intégrant toutes les rémunérations, y compris celles du dirigeant. Quand il s’agit d’une exploitation agricole, on ne tient pas compte du temps et du coût du travail de l’exploitant. Ce n’est pas normal.
La situation d’aujourd’hui n’amène-t-elle pas l’agriculteur à remettre en cause ce que peuvent lui apporter les coopératives ?
Aujourd’hui, le « chacun pour soi » semble dominer : la grande distribution s’affranchit des contraintes de l’amont, de grands industriels se désintéressent de leurs fournisseurs. Comme les coopératives sont avant tout des regroupements d’agriculteurs et d’agricultrices, chacun sait qu’elles seront à l’écoute et il leur est alors demandé d’être en première ligne pour traiter les problèmes de l’agriculture. Or, si les coopératives sont conscientes de leur responsabilité collective, il faut néanmoins rappeler qu’elles sont des entreprises privées, qui appartiennent à des agriculteurs. Ce sont ces derniers qui sont habilités à demander des comptes à leur coopérative. Pas les autres. La légitimité des coopératives repose sur ses adhérents. C’est avec eux que se discute le fait d’aller vers tel ou tel marché, que ce soit des marchés de masse ou des segments plus réduits mais à forte valeur ajoutée et donc de rechercher un prix moyen plus élevé. Il n’y a donc pas de remise en cause des coopératives, mais un dialogue plus intense en leur sein.
Aujourd’hui, tous les prix sont insuffisants, non ?
Oui, les prix sont considérés comme insuffisants un peu partout en Europe. Ce n’est pas uniquement un problème français, même s’il est aggravé chez nous. La question est de savoir si nous pouvons laisser vivre un système agricole dans un contexte de libéralisme total. Je réponds clairement, non ! Si on n’a pas une adaptation de la production au marché, nous courrons à l’échec.
Les agriculteurs ne demandent-ils pas aux coopératives d’en faire plus ?
Il faut tout d’abord que l’Europe et l’État français bâtissent un cadre qui favorise l’activité économique. Il ne doit pas être d’une rigidité extrême, mais permettre le développement des initiatives. Dans ce cadre, l’adaptation de la production au marché doit être analysée dans un système interprofessionnel. Il faut définir quels sont les marchés que nous souhaitons cibler. Voyez les céréales. Lorsque l’on vise un marché ou un pays particulier, nous le raisonnons dans le cadre interprofessionnel. Après, la décision redescend jusqu’aux entreprises qui font des offres particulières. Mais il y a une dose d’analyse collective qui permet de jouer gagnant !
Mais en ce moment les interprofessions ne fonctionnent plus !
C’est une question centrale. La faiblesse des interprofessions porcine et laitière est préoccupante. Dans le sucre, les choses avancent, même si cela ne se voit pas. Pour les palmipèdes, il y a une interprofession qui travaille de façon exemplaire. Dans les volailles, le travail de restructuration a été mené à bien. L’enjeu interprofessionnel est fondamental, car il n’y a pas de victoire individuelle en agriculture !
La coopération ne devrait-elle pas prendre une initiative pour relancer les interprofessions ?
Nous prenons notre part dans les interprofessions, mais celles-ci ont des difficultés à apporter des réponses à des questions souvent très complexes. Ainsi, il nous est dit que la concurrence constitue un facteur de protection pour le consommateur. Nous n’avons donc pas le droit de parler de volumes ou de prix entre entreprises. Or, nous sommes face à des distributeurs hyper-concentrés. Avec l’Autorité de la concurrence, nous ne parlons pas le même langage. À titre personnel, je pense que nous devrions nous rapprocher des consommateurs. Ils verraient alors à quel point les cours mondiaux des matières premières fluctuent. Voyez l’aliment du bétail, dans un contexte de bas prix des céréales. À chaque fois qu’il y a une économie sur l’aliment du bétail, celle-ci est captée par le distributeur qui ne répercute pas forcément la totalité de la baisse des prix au consommateur. L’éleveur ne voit aucune conséquence de cette économie dans ses marges, alors que le céréalier a subi la réduction de ses prix de vente et donc de son revenu. Notre système frise l’absurde !
Que penser alors d’une caisse de solidarité envisagée aujourd’hui, recueillie au niveau du distributeur ?
C’est une réponse concrète, compatible avec le droit de la concurrence. Je m’interroge néanmoins sur ceux qui vont abonder cette caisse. Est-ce le consommateur ? Sont-ce les fournisseurs suite aux négociations sur les prix d’achat avec la grande distribution ? Plus généralement, je ne comprends pas qu’on mette en place des mécanismes de prélèvement pour ensuite faire de la redistribution. Il y a quelque chose qui me choque aujourd’hui dans le débat sur les entreprises. On nous dit : « nous vous avons donné 40 milliards ! ». Mais il suffisait de ne pas les prélever ! Nous sommes dans un système de redistribution permanente. Pour la solidarité au sein de la population sur le plan social, cela fait partie de notre patrimoine. D’accord. Mais étendre ce dispositif sur l’économie en général, c’est dépassé. D’ailleurs ce n’est pas ce que demandent les agriculteurs. Ils ne veulent pas des aides, mais des prix rémunérateurs. Ce qui renvoie, à nouveau, à notre capacité à être performants sur nos marchés ! L’analyse qui consiste à partir des marchés est essentielle, si l’on veut apporter des perspectives opérationnelles à l’agriculture française.
C’est ce qui manque en production laitière !
Le secteur laitier est un enjeu majeur. Il a été administré durant trente années. Les réflexes économiques, la relation avec le marché ont été perdus. Aujourd’hui nos raisonnements ne tiennent pas suffisamment compte de la réalité des marchés. La France n’augmente pas sa production pendant que d’autres pays ont des taux de croissance faramineux. Et certains constatent même que l’Europe va déséquilibrer les marchés mondiaux ! S’il n’y a pas d’adaptation par rapport au marché ce sera une bataille permanente, entre les pays dont les gouvernements auront mis en place les moyens d’être plus performants, et les autres.
Certes, mais le lait est le secteur où on a des entreprises très performantes. Peut-on leur dire qu’elles sont hors du marché ?
Certaines vivent sur des marchés précis, rentables. D’autres tablent sur une relance de la consommation de produits industriels à faible valeur ajoutée, comme la poudre ou le beurre. Est-ce que la France doit viser tous les marchés ? Peut-on avoir une totale liberté de production ? Comment obtenir des prix rémunérateurs ? Il faudra bien répondre à ces questions.
Alors, la solution ?
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L’Europe peut décider des règles qui permettent d’effacer ces variations brutales de prix, mais cela exige alors une adaptation de la production aux marchés. Or, cela n’est pas acquis ! Nos voisins européens nous disent d’ailleurs : « Nous avons fait notre restructuration, faites la vôtre et après nous pourrons discuter ! ». Ma proposition est que, sur la base de contrats, nous puissions discuter avec chaque éleveur des marchés pour lesquels il va produire et quel sera le mix-prix qui va en résulter. Cette discussion ne peut bien entendu avoir lieu que si l’éleveur connaît son prix de revient. Voyez la volaille. Nous sommes sur des marchés qui font vivre des centaines d’éleveurs. Des marques ont été construites en fonction de chaque marché. Nous avons pu mettre en place de la contractualisation comprenant une indexation des prix. Cela signifie que l’éleveur n’a pas été laissé seul face au marché. La coopérative a cherché à sécuriser le revenu de l’adhérent. Il ne profite pas du prix le plus haut, mais il ne subit pas le prix le plus bas.
Est-ce possible de transférer ce système sur le lait ?
La construction du prix ne dépend pas que du marché intérieur. L’influence des marchés mondiaux et leurs fluctuations pèsent de manière exorbitante sur la construction du prix final. L’entreprise, seule, n’a pas la capacité à absorber de telles variations.
Dans la volaille, cela n’est pas si facile non plus.
Dans la volaille, nous avons, je pense, très bien travaillé. Il y a quelques années, nous étions positionnés sur des marchés à l’export, avec le soutien des restitutions. Ce soutien est aujourd’hui terminé. Nous étions également sur le très haut de gamme avec le produit label, nous n’avions pas alors ciblé les clients qui traitaient de grands volumes. Depuis que nous avons restructuré la filière, nous commençons à regagner des positions sur tous ces segments, tant en prix qu’en volume. Notre objectif est bien de ramener de la production vers les éleveurs français.
Faut-il aujourd’hui restructurer les filières laitières ou porcines, voire réduire encore le nombre d’agriculteurs dans ces filières ?
Je pense que le raisonnement qui porte sur le nombre d’agriculteurs ou la taille des exploitations est biaisé. Je préfère que l’on se demande si chaque exploitation est bien adaptée au marché qu’elle cherche à approvisionner. Il y a des producteurs de porcs qui peuvent commercialiser des animaux avec des coûts de revient de 1,6 euro le kilo. Ce n’est pas pour l’export, mais pour des marchés à plus haute valeur ajoutée. La question est en fait de savoir si les agriculteurs peuvent s’associer pour répondre à un marché donné. Mais encore faut-il leur laisser la possibilité de le faire ! Ce n’est pas parce que plusieurs exploitants se regroupent pour créer un outil performant, que ce n’est plus de l’agriculture familiale. L’agriculture ne doit pas être un champ de bataille idéologique : nous n’en avons ni le temps, ni les moyens. Acceptons de regarder la réalité des marchés en face et d’apporter des réponses qui impliquent l’ensemble des acteurs. Dans une filière, chacun doit s’interroger sur sa propre performance, au service du collectif.
Vous voulez dire qu’étant donné la variété des marchés qui existent, chacun peut y trouver une place ?
Oui. Pour chaque type d’exploitation ou d’entreprise de transformation, coopérative ou non, il est possible d’adapter les produits, de créer de la valeur. Je pense que c’est un message très fort, notamment pour les jeunes qui s’installent. Il faut absolument arrêter d’opposer les modèles. Nous passons trop de temps à disserter sur la taille des exploitations (trop grand ? trop petit ?), sur la longueur des circuits de commercialisation (trop long ? trop court ?), sur la destination de nos produits (export ? national ?). Ayons une approche durable des enjeux. Nous pourrons alors apporter des réponses opérationnelles ! Ainsi, il y a plusieurs marchés et donc plusieurs modèles pour y répondre. Chacun a le droit d’exister. En revanche, ce que nous refusons, ce sont les distorsions de concurrence, soit à l’international, soit en France. On ne peut pas imposer, comme on le fait aujourd’hui, à des agriculteurs et à des entreprises qui prennent des risques tous les jours, de nouvelles charges, de nouvelles contraintes, sans que la société rémunère ces services. Soyons enfin cohérents ! La cohérence est la première pierre qui redonne confiance, et donc des perspectives !
Êtes-vous d’accord avec la mention d’origine des viandes dans les produits transformés ?
Oui. Nous mesurons les difficultés de sa mise en place, mais nous sommes favorables à ce que la mention de la provenance soit identifiée.
La coopération peut-elle avoir un discours spécifique autour de ces questions de valeur ?
Bien sûr ! D’ailleurs nous allons lancer, au prochain Salon international de l’agriculture, un message disant : « Et si on consommait coopératif ? ». Nous avons préparé des catalogues de produits coopératifs destinés au consommateur : nous voulons qu’il identifie nos produits, car ceux-ci sont porteurs des valeurs du modèle coopératif. Nous travaillons d’ailleurs avec la FCD et l’enseigne Carrefour. Derrière nos produits, il y les visages des agriculteurs adhérents à nos entreprises. Nous voulons qu’ils soient fiers de leur travail, et que ce travail soit bien identifié par les consommateurs-citoyens. Voyez les produits de la viticulture. Beaucoup de mal a été dit naguère sur les vins issus de la coopération ! Depuis, des progrès énormes ont été réalisés. Aujourd’hui l’image est très positive. Les viticulteurs s’y retrouvent en termes de prix payés pour leurs produits.
Est-ce que cela pourrait se passer pour le porc breton ?
Je suis sûr que oui. Nous y travaillons, notamment en matière de segmentation de l’offre. En fait, il est à mon sens indispensable de s’interroger sur le besoin de massifier l’offre pour écraser les charges de structure. En effet, la plupart du temps, la coopérative a besoin de produits à marque avec une forte valeur ajoutée qui vont lui faire sa marge, et de produits de masse qui vont écraser les frais généraux. C’est ce « mix » qui va permettre de rémunérer l’agriculteur. C’est cet équilibre du mix-produit, qu’il faut réussir à maintenir dans le temps.
Mais faut-il rémunérer de la même manière tout litre de lait ou kilo de porc ou bien différencier les prix ?
C’est une question qui doit être traitée au niveau de la coopérative. Mais ces prix différenciés sont largement appliqués aujourd’hui. En tout cas, la coopération est la seule forme d’entreprise qui puisse permettre à l’agriculteur de connaître les différents éléments du compte d’exploitation de son transformateur. Ailleurs, en général, c’est celui qui crée la valeur ajoutée qui la garde ! Et puis, il y a le prix mais il y a aussi le reste. Face à la crise de l’élevage, les coopératives ont soutenu la trésorerie de leurs adhérents. Face à la grippe aviaire, les coopératives ont allégé le coût des fournitures de leurs coopérateurs. Ce qui retourne à l’agriculteur ne provient pas seulement des prix de marché.
Le monde agricole dans son ensemble ne semble pas persuadé par ces services rendus…
Je pense que nous n’expliquons pas assez ce que nous faisons. Je vais proposer au conseil d’administration de Coop de France de renforcer la communication des coopératives sur ce qu’elles font au quotidien pour leurs adhérents. Nous allons en apporter la preuve !
Vous travaillez avec les distributeurs pour améliorer les relations des coopératives avec les enseignes…
Oui. L’idée est de reconstruire des relations qui ne soient pas fondées sur le seul « prix d’achat ». Nous voulons que l’enseigne reconnaisse la valeur de nos produits, en payant le juste prix. Bien sûr, nous ne sommes pas naïfs ! Tout ce qui se discute aujourd’hui avec les directions des enseignes doit aussi se diffuser sur le terrain et dans les « box ». Or, ce n’est pas encore le cas.
Les pressions sur les grandes surfaces pour assouplir les conditions dans lesquelles elles négocient en ce moment, vous y croyez ?
Nous verrons fin février et nous ferons un bilan. Mais les échos que j’en ai témoignent de négociations toujours aussi dures. Sur ce point, on ne demande pas de texte législatif supplémentaire. Simplement que la loi soit appliquée et contrôlée. Nous parlons beaucoup d’accord tripartite : distributeur, transformation producteur. Or, la coopération est déjà, de fait, dans ce type de démarche. Que va donc nous apporter cette nouvelle mesure ? Je préférerais que nous parlions, comme dans d’autres pays, de contrats sur trois ans entre un distributeur et son fournisseur. Aujourd’hui nous passons trois mois en négociation, sans garantie de volume, sans stabilité dans le temps, sans visibilité pour financer l’innovation. En redonnant ainsi du temps aux acteurs, on crée les conditions d’une plus grande confiance au sein des filières préalable à la création de plus de valeurs.