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Gad Michel Rieu : « La filière a besoin d'investissements et de restructurations »

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Pour le responsable du département économie de l'Ifip – Institut du Porc, Michel Rieu, l'intérêt d'Intermarché pour l'abattoir Gad de Josselin est une bonne nouvelle comme « toute décision qui remontera le niveau technologique » de la filière.

Quelles pourraient être les conséquences d'une fermeture de l'abattoir de Josselin ?

Pour les autres abattoirs, la fermeture de Josselin peut être vue comme un soulagement en supprimant des surcapacités. Mais une telle fermeture a aussi des effets très douloureux pour les producteurs et pour les salariés directement touchés. Du point de vue de la filière dans son ensemble, le secteur de l'abattage-découpe a besoin d'être modernisé et restructuré. L'Ouest devrait, d'une part, être équipé d'usines moins nombreuses et plus modernes et, d'autre part, développer ses investissements commerciaux pour accroître ses débouchés rémunérateurs et durables. Dans cette optique, le site de Josselin n'apparaît pas comme le pire industriellement…

Cela pénaliserait encore les producteurs du Finistère...

Le Finistère a déjà souffert de la fermeture de Lampaul. Les cochons qui y étaient livrés ont été en partie reportés vers Josselin. Compte tenu du nombre des porcs qui y sont produits, un abattoir moderne dans ce département ne serait pas absurde, si ses opérateurs trouvaient un terrain d'entente... et les moyens de financer un tel investissement. Quoi qu'il en soit, il faudrait pouvoir apprécier l'intérêt des fermetures et des investissements par confrontation à un schéma tenant compte de l'implantation des élevages, des usines actuelles, de leur état et des débouchés pour les produits et les coproduits.

Quelle est l'origine externe des problèmes rencontrés par la société Gad ?

A l'origine des difficultés économiques de la filière porcine bretonne, il y a l'arrêt de la croissance de la production porcine au début des années 2000. La réglementation environnementale, devenue alors plus rigoureuse, a bloqué les investissements des éleveurs. La filière bretonne a alors connu une rupture stratégique. Il est difficile d'investir quand il n'y a plus de croissance, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait. Résultat, il y aujourd'hui en Bretagne un certain retard – certes, inégalement réparti entre les entreprises - dans la modernisation des outils de l'abattage-découpe.

L'embargo russe sur la viande porcine européenne a-t-il il joué un rôle dans les difficultés de Gad ?

C'est un facteur aggravant. Pour l'industrie porcine française, la Russie représentait, en 2013, 9% des exportations, qui pèsent elles-mêmes 33% de la production. Cela interrompt les relations commerciales et contraint les opérateurs à brader une partie de la marchandise faute de disposer d'autres débouchés. La décision russe, en réaction aux sanctions européennes liées au conflit en Ukraine, met à mal l'espoir d'une résolution rapide du problème porcin apparu en février sous un prétexte sanitaire. Toutefois, la Russie manquant de porc, il est à parier que des débouchés vont se créer ailleurs qu'il faudrait vite identifier.

Et les différences de salaire entre l'Allemagne et la France ?

La différence de salaires a permis aux Allemands et aux Espagnols d'investir dans leurs usines et de les moderniser, renforçant aussi leur compétitivité par ce biais. Mais ce serait un mauvais diagnostic de ne retenir que cette raison-là. Le problème n'est d'ailleurs pas résolu ; en Allemagne, le salaire minimum est encore à venir et en Espagne, l'écart aggravé par la crise.

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Quelles sont les difficultés propres à l'entreprise Gad ?

On peut voir les difficultés de Gad comme celles d'un rapprochement qui a échoué. La société familiale Gad basée à Lampaul-Guimiliau (29) est passée sous le contrôle de la coopérative porcine Prestor (2001). Puis Prestor s'est allié à la Cecab (2007), propriétaire de l'abattoir Europig à Josselin (56). Europig et Gad ont fusionné dans la nouvelle société Gad, dont la Cecab est finalement devenue l'actionnaire principal (2011).

Plusieurs acteurs de la filière s'accordent pour dire que dès sa création au début des années 90, l'abattoir de porcs de Josselin, alors le plus grand de Bretagne, a peiné à atteindre la rentabilité et à construire un fonds de commerce équilibré. En 2013, Gad a fermé le site de Lampaul, dans l'espoir de retrouver un certain équilibre à Josselin.

Les difficultés de Gad en annoncent-elles d'autres dans la région ?

C'est un risque, car l'ensemble du secteur de l'abattage-découpe de porcs manque de rentabilité. Si l'élevage breton a aussi ses difficultés, le problème de rentabilité des abattoirs ne vient pas des porcs qui ne sont pas plus chers qu'ailleurs. Le problème des abattoirs est triple, une sous-utilisation de l'outil industriel, des coûts trop élevés et un manque de valorisation de l'ensemble des produits.

Pourquoi Intermarché est-il le seul candidat connu à la reprise ?

Dans le secteur, les deux groupes qui ont le plus de croissance, ces dernières années sont Kermené, filiale des distributeurs Leclerc et Gatine Viandes, qui appartient à SVA Jean Rozé, filiale d'Intermarché. Kermené a pu investir dans un nouvel abattoir qui, sur le plan industriel et technologique, rivalise avec les meilleurs outils danois ou allemands. Gatine Viandes estime ne pas pouvoir conduire le développement qu'il souhaite sur son site actuel de la Guerche (35). Contrairement à d'autres, ces deux groupes de distribution font le choix stratégique de posséder leurs propres usines pour une partie de leur approvisionnement.

L'intérêt de la grande distribution pour les outils d'abattage est-il une bonne nouvelle pour la filière ? Ces opérations sont-elles amenées à se développer ?

La filière a besoin d'investissements, de restructurations. Tout décision qui remontera le niveau technologique est une bonne nouvelle. Mais le développement de ces opérations a des limites car, pour des financiers, l'abattage-découpe de porcs n'apparaît pas comme l'investissement le plus rémunérateur, du moins à court terme. A long terme, ces distributeurs y voient sans doute le moyen de sécuriser leurs approvisionnements dans des conditions qu'ils maîtrisent et de donner confiance à des consommateurs qu'ils espèrent fidéliser. Pour la modernisation de la filière, c'est une stratégie, mais il doit y en avoir d'autres.