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Produire autrement Mille et une agricultures

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Pour répondre aux limites d’une agriculture trop fondée sur la chimie et la simplification des systèmes de culture, de nombreux acteurs s’interrogent, testent et proposent, depuis près d’un siècle. Dans les 20 dernières années, les expériences se sont multipliées pour définir « d’autres » voies pour l’agriculture. Conséquences, les termes se sont multipliés. Ils foisonnent. Certains sont clairement définis, voire protégés. D’autres voient leur signification varier de façon importante selon les réseaux qui les portent. Enfin, preuve s’il en est besoin que rien n’est figé, les frontières entre ces agricultures sont floues, et les pratiques souvent communes à plusieurs types d’agricultures. Elles peuvent même être utilisées dans des systèmes dits « conventionnels ». Alors que Stéphane Le Foll dit vouloir encourager le « produire autrement », comment se définissent les alternatives existantes ? Tour d’horizon des principales.

Trois initiatives dans un cadre réglementaire

Agriculture biologique : le refus de la chimie
L’agriculture biologique est l’une des formes les plus anciennes d’agriculture « alternative » au modèle classique né dans l’après-guerre. Apparue dès les années 1920, elle s’est structurée à l’international dès 1972. Définie théoriquement comme un « ensemble de pratiques agricoles respectueuses des équilibres écologiques et de l’autonomie des agriculteurs » (Agence bio), elle vise « la préservation des sols, des ressources naturelles, de l’environnement et au maintien des agriculteurs », avec des valeurs de solidarité entre les agriculteurs et à l’international. Mais la définition de l’agriculture bio est aussi technique : elle s’interdit (sauf dérogation) l’usage d’engrais et de pesticides de synthèse ainsi que d’OGM. En effet, elle s’appuie sur des cahiers des charges officiels (reconnus par le ministère de l’Agriculture) et publics et dispose d’un système de labellisation, la marque AB, apposée sur les produits et contrôlée par des organismes agréés dits indépendants. Elle est l’un des cinq « signes officiels de qualité ». Désherbage mécanique, compostage, fertilisation organique, lutte biologique (protection des plantes grâce à des organismes vivants), travail simplifié du sol, etc., sont autant d’exemples de techniques employées par les producteurs bio. Parmi les principaux acteurs impliqués dans l’agriculture bio, citons la Fédération nationale d’agriculture biologique et l’Agence bio, mais aussi la fédération Nature et progrès ou l’association Terre de liens.
Au premier trimestre 2012, 24 000 producteurs sont engagés en agriculture biologique.

Agriculture à haute valeur environnementale : la certification du Grenelle
L’agriculture dite « à haute valeur environnementale » (HVE) repose sur la certification environnementale des exploitations agricoles, mise en place dans le cadre du Grenelle de l’environnement et est encadrée par des décrets. Son objectif : faire connaître et valoriser les « évolutions en cours dans les pratiques agricoles ». Elle porte sur quatre thèmes : biodiversité, pesticides, gestion des engrais et de la ressource en eau. Il y a trois niveaux d’exigence successifs : le premier niveau correspond au respect des exigences environnementales requises par la Pac pour le versement des aides européennes à l’agriculture (conditionnalité). Il ouvre la voie au niveau 2 qui passe par le respect de 16 exigences contenues dans un référentiel. Elles visent notamment à raisonner les apports de produits de synthèse et éviter les accidents environnementaux. A ce niveau, des équivalences avec des démarches existantes et collectives sont possibles. Ainsi, les exploitations labellisées agriculture raisonnée (voir ci-dessous) peuvent accéder désormais directement au niveau 2 de la certification environnementale. Le 3e niveau de la certification environnementale repose sur le respect d’indicateurs de résultats (deux ou quatre, selon les cas). Seul ce niveau de certification ouvre la qualification « HVE » et la possibilité d’apposer une mention sur le produit vendu. La certification environnementale est délivrée pour trois ans par un organisme agréé par les pouvoirs publics.
Fin 2012, quelque 3500 producteurs étaient engagés au niveau 2 de la certification environnementale et au moins une quinzaine ont obtenu la certification HVE (niveau 3).

Agriculture raisonnée : ajuster les apports
L’agriculture raisonnée se donne pour objectif, au-delà du respect de la réglementation, de « renforcer les impacts positifs des pratiques agricoles sur l’environnement et à en réduire les effets négatifs, sans remettre en cause la rentabilité économique des exploitations ». Approche « globale » de l’exploitation, elle se définit comme productive mais non productiviste et ne s’interdit pas l’usage de produits de synthèse pour protéger les plantes et les animaux. Elle repose sur un cahier des charges officiel, le référentiel national de l’agriculture raisonnée, publié au Journal officiel en 2002 puis actualisé. Cette certification est délivrée pour cinq ans par des organismes certificateurs dits indépendants, et agréés par les pouvoirs publics. Le cahier des charges comporte 104 exigences réparties en 14 thèmes, portant sur l’environnement, les risques sanitaires, la santé et la sécurité au travail et le bien-être des animaux. En France, la promotion de l’agriculture raisonnée est portée par le Forum national de l’agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement, Farre. En janvier 2012, près de 1900 exploitations étaient certifiées en agriculture raisonnée.

Les initiatives qui ne s’inscrivent pas dans un cadre réglementaire

L’agriculture biodynamique : variante de l’agriculture bio
L’agriculture biodynamique, appelée aussi biodynamie, est fondée sur l’agriculture biologique mais dispose de concepts et de pratiques supplémentaires. Il s’agit de considérer la ferme comme un organisme agricole intégrant la flore et la faune sauvage et reconstituant un paysage riche et diversifié. Elle passe par la fabrication, l’utilisation et la dynamisation de préparations biodynamiques et la prise en compte des influences de la périphérie cosmique (lune, soleil, planètes, …), explique le Mouvement de l’agriculture biodynamique (MABD).

Agriculture de conservation : le sol roi
L’agriculture de conservation met l’accent sur le sol. Si son cadre est assez clair, elle peut avoir des réalités très différentes. Son objectif est d’être rentable et durable. Elle a trois fondamentaux : un travail du sol minimum (allant parfois jusqu’à des systèmes excluant le labour), le fait de couvrir le sol par les plantes au maximum et tout au long de l’année et le choix d’espèces et de successions de cultures appropriées. Ces techniques visent l’entretien et la restauration de la fertilité et de la structure du sol. A la clé, moins d’érosion, moins de mauvaises herbes, mais aussi un moindre recours à la fertilisation et à la protection chimiques, qui ne sont toutefois pas exclues. En France, plusieurs réseaux assurent la promotion de ce mode d’agriculture : le réseau Base (biodiversité agriculture, sol et environnement), l’association Agriculture de conservation, la coopérative Nouricia (désormais Vivescia), ou encore l’Institut de l’agriculture durable (IAD, voir ci-dessous), l’association internationale pour une agriculture écologiquement intensive, (voir paragraphe Agriculture écologiquement intensive). À l’échelle internationale, l’agriculture de conservation est promue notamment par la FAO, l’organisation onusienne pour l’agriculture et l’alimentation.

Agriculture durable : un grand écart
L’agriculture durable est définie de plusieurs façons, selon les réseaux qui la portent. Des définitions assez éloignées, dont le point commun est de partir de la notion de développement durable. Mais d’un côté, le réseau agriculture durable, RAD, associé aux Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) ainsi que le réseau Inpact (Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale) proposent la définition suivante : une « agriculture économiquement viable, saine pour l’environnement et socialement équitable ». Elle est durable dans le sens où « elle répond aux besoins d’aujourd’hui (aliments sains, eau de qualité, emploi et qualité de vie) sans remettre en cause les ressources naturelles pour les générations futures ». Le RAD propose un cahier des charges en 12 points (dont refus des OGM, farines animales, antibiotiques et hormones, des plafonnements pour les traitements chimiques et l’apport d’engrais ou encore la présence de 150 m de haies par hectare). Le RAD dispose aussi d’une batterie d’indicateurs de durabilité, proposés comme audit socle au choix par l’agriculteur, de voies d’amélioration de ses pratiques.
L’Institut de l’agriculture durable (IAD), au contraire, refuse l’idée d’un cahier des charges et estime qu’il ne faut s’interdire aucune solution, OGM compris, mais les tester pour déterminer lesquelles sont pertinentes. L’IAD définit l’agriculture durable comme « l’optimisation conjointe de trois axes : l’économique, le sociétal et l’environnemental » et estime qu’elle doit répondre à cinq enjeux : produire des aliments, préserver les ressources naturelles, lutter contre le réchauffement climatique, sortir du tout-pétrole, et améliorer la biodiversité. L’IAD fait reposer l’agriculture durable sur la conservation des sols (voir Agriculture de conservation), jugeant que le recyclage du carbone par le sol est à la base d’un modèle durable. L’IAD a développé également des indicateurs de durabilité.

Agriculture écologiquement intensive : un concept intégrateur
L’agriculture écologiquement intensive théorisée par le scientifique Michel Griffon vise à utiliser intensivement les mécanismes écologiques pour remplacer au maximum les intrants conventionnels. Il s’agit alors d’amplifier les fonctions écologiques du système agricole : stockage de matière organique dans le sol, photosynthèse, capacité à épurer l’eau… Le système agricole se complexifie nécessairement : on ajoute des cultures dans des rotations, on utilise des cultures dites intercalaires pour couvrir le sol en permanence… L’AEI vise à réduire, sans s’interdire totalement l’emploi de pesticides, engrais ou médicaments vétérinaires de synthèse, voire d’OGM, mais tout cela à titre subsidiaire. L’AEI compte sur des produits phytosanitaires « futuristes », qui s’inspireront de mécanismes naturels. « Le terme écologie intensive définit une perspective de convergence entre agro-écologie, agriculture intégrée, agriculture durable, agriculture de conservation, éco-agriculture et même agriculture biologique », précise Michel Griffon. Les promoteurs de l’AEI jugent que le cadre doit rester théorique et rejettent l’idée d’un cahier des charges. L’Association internationale pour l’agriculture écologiquement intensive, qui a déposé le terme, assure l’animation et la promotion de cette notion. De nombreux réseaux, notamment issus de l’agriculture de conservation, participent à ce mouvement. En outre, des coopératives comme Triskalia, Terrena, la Cavac et plusieurs chambres d’agriculture portent ce thème. Une chaire d’agriculture écologiquement intensive a été ouverte en 2012 par trois coopératives et trois grandes écoles du grand Ouest.

L’agriculture paysanne : une forte composante sociale
L’agriculture paysanne est définie par le Fadear (Fédération des associations pour le développement de l’emploi agricole et rural) et la Confédération paysanne comme une agriculture qui doit « permettre à un maximum de paysans répartis sur tout le territoire de vivre décemment de leur métier en produisant sur une exploitation à taille humaine une alimentation saine et de qualité, sans remettre en cause les ressources naturelles de demain. Elle doit participer avec les citoyens à rendre le milieu rural vivant. » Elle doit être économiquement efficace et respecter le consommateur et la nature. Il existe une charte de l’agriculture paysanne associée à des indicateurs environnementaux et socio-économiques. La charte compte 10 engagements, théoriques et pratiques, et six thèmes, dont l’autonomie ou la transmissibilité des exploitations. Cette notion est portée notamment par le Fadear et la Confédération paysanne, mais aussi par le réseau des Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), le réseau Semences paysannes, la Coordination paysanne européenne ou encore Via Campesina.

Agriculture de précision : optimiser par la technologie
L’agriculture de précision s’appuie sur les nouvelles technologies (GPS, calculs de rendements instantanés par les moissonneuses…), pour ajuster et moduler les apports de pesticides, de fertilisants, d’eau en irrigation, et le travail du sol, très finement, à l’intérieur même d’une parcelle. Elle part du constat d’une forte hétérogénéité à petite échelle. L’objectif est d’optimiser les résultats agronomiques, économiques et écologiques de l’agriculture. Elle passe donc aussi par l’amélioration des outils d’analyse et de conseil. Elle a été développée par l’Inra, le Cemagref (désormais Irstea), ou encore Arvalis.

Agroforesterie : l’arbre de retour dans les champs
L’agroforesterie consiste à associer des arbres et des cultures ou des arbres et des animaux d’élevage, que les arbres se trouvent en bordure de champ ou répartis à l’intérieur du champ, alignés ou non. Des formes ancestrales d’agroforesterie ont perduré : l’exemple typique est celui des pommiers dans les prairies pâturées par des vaches en Normandie. On peut citer aussi les cultures entre les rangs dans les noyeraies ou vergers fruitiers. De nouvelles formes d’agroforesterie émergent, adaptées à la mécanisation de l’agriculture : il faut par exemple choisir la distance adéquate entre les arbres. L’objectif est de profiter des qualités agronomiques de l’arbre en milieu agricole : il stocke le carbone de l’air dans le sol, ses racines structurent le sol que ses feuilles enrichissent en matière organique, il constitue un habitat pour des espèces animales, comme des insectes d’intérêt agronomique, etc. L’arbre est aussi un complément de revenu, bien que sa gestion se fasse sur le long terme. Les réseaux de promotion de l’arbre en agriculture sont l’Association française d’agroforesterie (Afaf), l’Association française arbres et haies champêtres (Afahc), les associations locales Arbre et paysage, le bureau d’études Agroof, l’IAD, entre autres. En tant que technique, l’agroforesterie peut intervenir dans des systèmes relevant de toutes ces agricultures « alternatives » mentionnées.

La production intégrée : coupler chimie, technique et agronomie
À défaut de définition officielle, la production intégrée se définit par son objectif : réduire l’utilisation de la chimie sans affecter les quantités produites. Elle vise d’une part à prévenir les maladies et parasites et d’autre part, pour protéger les cultures, à combiner au maximum les solutions agronomiques, mécaniques, biologiques et chimiques. De nombreuses pratiques peuvent donc y contribuer : décalage des dates de semis pour « esquiver » l’apparition de mauvaises herbes, modification des rotations culturales, réduction du labour du sol, désherbage mécanique… L’OILB, organisation internationale pour la lutte biologique, propose une définition (que tous ne partagent pas) et appelle production intégrée « un système agricole qui produit des denrées alimentaires ou non de haute qualité en utilisant les ressources naturelles et les mécanismes de régulation pour remplacer les intrants polluants et sécuriser une agriculture durable. » Vision globale de l’exploitation, elle met l’accent sur la préservation de la fertilité du sol et de la biodiversité, et combine les méthodes. La production intégrée a été étudiée par Arvalis et l’Inra, par exemple.