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Prospective Monde agricole : au suivant !

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Le monde agricole vit « une vraie révolution », « une situation de fin de cycle », « une rupture très forte », a alerté le 6 décembre Bertrand Hervieu, le vice-président du Conseil général de l'agriculture, de l'alimentation et de l'espace rural. Une alerte lancée à l’occasion du séminaire de présentation de l’ouvrage Le Monde agricole en tendances réalisé par le Centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture. Il y a urgence désormais, estime l’expert, à trouver des outils pour accompagner l’agriculture et les agriculteurs à l’horizon 2030.

Le vice-président du Conseil général de l'agriculture, de l'alimentation et de l'espace rural (CGAAER), Bertrand Hervieu, sera pour le moins parvenu à réveiller les esprits, si ce n’est à les ouvrir, ce 6 décembre, dans la grande salle du ministère de l’Agriculture, à l’occasion du séminaire de présentation de l’ouvrage Le Monde agricole en tendances. Parmi les quinze experts sollicités par le Centre d’études et de prospective (Cep) pour mener de conserve la réflexion, il s’est vu confier la conclusion de cet après-midi de débat. Il a présenté à l’assemblée les cinq leçons essentielles du document. Une parole nouvelle, quoi qu’elle se murmure depuis quelques mois désormais du côté du ministère. Un discours sans ambages, en particulier sur la question de l’entrée dans le métier. « On est dans une situation extrêmement paradoxale sur ce sujet, a commencé Bertrand Hervieu. A la fois on dit, ça ne marche pas ! Mais, surtout, n’y touchons pas! Pour moi, c’est un mystère. Quand le ministre dit “on va mettre 5 000 installations aidées sur le budget 2013”, tollé ! Abandon de politique de l’installation ! Le ministre n’aime pas les jeunes ! Alors évidemment, le ministre aime les jeunes, donc on passe à 6 000 installations aidées tout de suite. Et les Jeunes agriculteurs, qui sont quand même un peu malins, ne se sont jamais demandés pourquoi il était si facile d’obtenir de Bercy mille installations en une nuit ? Mais évidemment... Parce qu’elles ne seront pas utilisées. Ça me laisse pantois ».
Le ton est donné. Pour l’expert, la situation est claire : le nombre d’entrées dans le métier diminue encore, le vivier des enfants d’agriculteurs n’est pas un vivier suffisant pour renouveler ce milieu, donc il faut aller recruter ailleurs. Sinon, le nombre de chefs d’exploitation va encore diminuer dans les 5-10 ans à venir. « On ne peut pas dire que le modèle familial a éclaté sous différentes formes, que l’on n’est plus dans le cas d’une succession de père en fils... Bref, on ne peut pas dire que tout a changé, et en même temps vouloir garder absolument les mêmes outils», a argumenté Bertrand Hervieu.

D’un grand Tout

Autre observation : « Nous sommes bien devant un constat de rupture très forte. Ce n’est pas une évolution un peu conjoncturelle, mais une situation de fin d’un cycle », a expliqué Bertrand Hervieu. Et ça n’est pas seulement un problème quantitatif, selon lui, mais aussi « un saut qualitatif» sur la place du monde agricole, en tant que groupe social, dans la société française, et sur sa propre représentation. « On dit que le monde agricole est devenu minoritaire dans la société française, mais une minorité à ce point... C’est le seul groupe social dans notre société qui est une minorité après avoir été, il y a un siècle, la majorité absolue de la société ». En outre, sur le plan symbolique, ce groupe social a porté sur ses épaules à la fois l’instauration et le basculement de la tradition républicaine en France d’un côté et la tradition catholique de l’autre, a poursuivi le spécialiste. Deux grands marqueurs identitaires de notre société, qui se retrouvent aujourd’hui portés par un groupe social extrêmement restreint.
Le chercheur a aussi rappelé que si le groupe se rétrécit, il n’a jamais été aussi éclaté, par les modes d’exercice du métier, les relations au travail, à la famille, au patrimoine, à l’extérieur...
« L’exercice du métier, ses fondements, ses identités, ce sont extraordinairement diversifiés, par la taille et par le revenu – c’est quand même un secteur où l’éventail des revenus est l’un des plus grands de la société française ». Il s’agit d’un deuxième bouleversement pour Bertrand Hervieu, « la matrice de l’exploitation agricole, en polyculture élevage, à 2 UTH, a absolument volé en éclat ». À l’origine, selon lui, les processus de spécialisation, de segmentation, d’individualisation d’un côté, et de phénomène sociétaire de l’autre, de féminisation aussi pour une part. « Evidemment, ça pose des problèmes aux politiques publiques, des problèmes absolument immenses et extrêmement difficiles à résoudre ». Seulement, une bonne nouvelle pourrait venir des Etats-Unis. Car s’il y a bien un éclatement dans ce pays – une bipolarisation forte des formes d’exploitations en agriculture –, le nombre des exploitations, lui, reste stable. En clair ce processus mérite d’être regardé, a suggéré Bertrand Hervieu.

Le rapport au foncier

Et la liste des difficultés pour le monde agricole s’allonge encore avec le processus « d’abstraction, de financiarisation de la détention du capital et notamment du capital foncier en agriculture». Un phénomène qui se traduit par une modification de la relation au foncier, au patrimoine et à sa gestion. Ses effets ne sont pas toujours visibles, notamment sur le phénomène du salariat, selon le scientifique. « Parce que cela change beaucoup les relations à ces formes d’exploitations sociétaires qui ont beaucoup plus recours au salariat qu’aux faire-valoir directs... comme au fermage. On a des chiffres qui sont extrêmement troublés. Vous pouvez être propriétaire, locataire de vous-même, de vos propres terres, etc. ». Selon Bertrand Hervieu, ce brouillage des statuts participe à la crise d’identité du monde agricole, lié à des systèmes extrêmement complexes, abstrait, opaque et donc plus difficile à rendre compte. Ce qui concourt aussi à l’isolement parfois subi par les agriculteurs.

Des outils à créer

Dernière observation du chercheur : la question de l’accompagnement et du conseil des agriculteurs dans le changement. Formation initiale, nouvelles technologies de l’information..., « il y a un certain nombre de méthodes, de place des institutions dans ce dispositif, qui sont à revoir profondément. Est-ce que ces bouleversements ne doivent pas nous faire passer d’une politique de l’offre à une politique de la demande », s’est interrogé Bertrand Hervieu. La question de l’accompagnement et du conseil avait été en effet l’un des éléments au cœur de la révolution dite silencieuse, la précédente. « Je pense qu’il y a de profondes modifications à apporter si l’on veut accompagner et maîtriser cette deuxième révolution marquée par des ruptures démographique, familiale, patrimoniale, de politique publique, économique, de changement profond de commercialisation. Autant de points qui justifient le fait que l’on puisse dire qu’on est vraiment au bout du cycle cinquantenaire ». Mais pour l’heure, le monde agricole semble avoir beaucoup de difficultés à dessiner « ses lignes de force » pour ces vingt prochaines années... Bertrand Hervieu n’a pas la solution, a-t-il prévenu. Des pistes en tout cas : le ministre de l’Agriculture lui a confié, ainsi qu’à l’ancienne présidente de l’Inra, Marion Guillou, une mission pour identifier les leviers permettant le développement de nouveaux modèles agricoles conciliant performance économique et écologique. Les conclusions de ce travail qui serviront à nourrir la Loi d’avenir pour l’agriculture devraient être présentés le 18 décembre.