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Anniversaire Natura 2000, l’âge de raison

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Une contestation de terrain, un coup d’arrêt politique, une condamnation communautaire. La directive Habitats, qui vient de fêter ses vingt ans, a connu une histoire haute en couleur pour un bilan en demi-teinte. Elle reste riche d’enseignements, notamment sur le plan sociologique.

«Nous nous sommes opposés au réseau Natura 2000, car au début le projet a été mal fait », se souvient Yves François, de la Chambre d’agriculture de l’Isère. Un exemple qui illustre les tensions qui ont pesé dans toute la France sur la création de ce réseau écologique destiné à enrayer le déclin de la biodiversité. « Les inventaires pour délimiter les zones Natura 2000 ont été faits sans prévenir les gens, poursuit Yves François. Alors qu’un noyau de 2 500 ha avait été délimité, la DDA a proposé d’en classer 6 000. Une volonté unilatérale. Chasseurs et agriculteurs, nous nous sommes réunis pour proposer de travailler, dans un premier temps, uniquement sur les 2 500 hectares. Aujourd’hui, l’Isère compte 12 000 ha de sites Natura 2000, qui se sont faits par le dialogue et sans douleur ; 70 mesures agro-environnementales ont été signées. »
Après la contestation, l’âge de raison ? En tout cas, la France s’enorgueillit désormais d’un réseau qui couvre 12,5 % de son territoire terrestre. Peut-être pour masquer le pessimisme qui accompagne cet outil de la Directive Habitat. Cette dernière a fêté le 21 mai ses 20 ans. Des crispations, un blocage de la part des acteurs de terrain jusqu’à une suspension du dispositif par le Pemier ministre en 1996, sans compter une condamnation européenne en mars 2010 pour transcription insuffisante d’un de ses outils : ces deux décennies d’histoire douloureuse auront été riches d’enseignements.

Première leçon : la concertation
Le premier est sans doute celui de la concertation. Non pas de son importance, mais de sa nécessité. En effet, le dispositif Natura 2000 était novateur, à l’époque, puisqu’il comptait protéger l’environnement tout en composant avec les activités humaines. Il ne s’agissait plus de mettre sous cloche la nature, mais de protéger la biodiversité avec et grâce aux acteurs du territoire. Paradoxalement, la pratique n’a pas écouté la théorie. Le ministère de l’Ecologie lui-même reconnaît que le premier écueil du dispositif Natura 2000 a été de reposer, dans sa toute première phase, sur des inventaires naturalistes conçus et réalisés uniquement par des scientifiques. La concertation n’était prévue qu’après, pour définir la gestion des sites. C’était oublier que les connaissances de l’écologie (en tant que science) sont partielles, et que les gestionnaires de l’espace rural détiennent eux aussi un savoir sur leurs milieux, analyse Pierre Alphandéry, sociologue à l’Inra et auteur de plusieurs ouvrages analysant la mise en place de Natura 2000.

De l’opposition à la collaboration
Dès 1996, forestiers d’abord, puis agriculteurs et chasseurs, déjà marqués par l’élaboration très polémique des Znieff*, s’opposent au dispositif, jusqu’à sa suspension, en juillet 1996, par le Premier ministre. La concertation devient le maître-mot. Les gestionnaires de l’espace participent aux conseils régionaux de la protection de la nature et aux comités de pilotages locaux de Natura 2000. « Avec ce blocage puis le déblocage, ce qu’a apporté Natura 2000, est le fait que les scientifiques ont dû et doivent désormais composer avec les autres acteurs. Ils ont compris que, sans cela, le réseau resterait un ensemble de ‘sites-rustines’ disséminés sur le territoire, manquant l’objectif premier : protéger la biodiversité. » Second changement pour les scientifiques : ils ont reconnu que les acteurs du terrain avaient entretenu et exploité les milieux visés par Natura 2000. « Les scientifiques ont donc discuté avec les acteurs socio-économiques. Ces derniers ont dû prendre la parole et jouer le jeu. Ce premier apport peut sembler modeste. Reste que des acteurs qui s’opposaient se sont mis à collaborer davantage », poursuit le sociologue.

…puis à la conversion
La profession agricole s’est ainsi engagée dans Natura 2000 via des mesures agro-environnementales spécifiques, qui impliquent aujourd’hui 10 % des surfaces agricoles du réseau Natura 2000, selon le ministère de l’Ecologie. Mais le bilan de Natura 2000 reste mitigé. Les crédits MAE sont quasiment consommés, et ces aides, normalement transitoires s’avèrent parfois indispensables sur le plan économique. L’équilibre n’est visiblement pas trouvé et le ministère attend « un appui financier plus important » tout en regardant du côté de la future Pac. Pour France nature environnement, le nombre de contrats Natura 2000 (1 964, selon les chiffres du ministère), reste insuffisant et l’état de conservation des sites mauvais. Un constat partagé par le bilan réalisé en 2007 par l’Union Européenne. Une seconde évaluation de l’état de conservation est en cours de réalisation et devrait être publiée courant 2013.
Natura 2000 aura par ailleurs laissé une certaine méfiance. Captages Grenelle, Trames verte et bleue, zones humides… le spectre de la délimitation de zones refait surface. « On a un peu peur que les couches s’ajoutent et que les zones Natura 2000 s’étendent à d’autres sites », confie Yves François. Y aurait-il un traumatisme Natura 2000 chez les agriculteurs ? « Natura 2000 a été marquant, reconnaît Pierre Alphandéry. Mais les agriculteurs ont aussi appris à l’utiliser comme argument ». Et le contexte a lui aussi complètement changé, rappelle le sociologue : des agriculteurs de moins en moins nombreux, des associations environnementales qui se « professionnalisent » et s’impliquent dans la collecte de données, avec des approches pour certaines très rationalistes.
Autre différence de taille, le dispositif Trame verte et bleue repose sur la concertation et le niveau local, avec l’implication des collectivités. Enfin, avance Pierre Alphandéry, « toute une génération de jeunes, embauchés pour réaliser des documents d’objectifs sur les sites Natura 2000 ont appris, sur le tas, à travailler à la fois sur l’aspect écologique et scientifique, mais aussi à réunir les acteurs locaux et à adopter une approche transversale. Ce vivier de jeunes, désormais formés, savent donc que la conservation de la biodiversité passe aussi par la discussion. » Gageons qu’ils sauront ainsi, décliner plus intelligemment, sur le territoire, des décisions prises en concertation. Pourtant, « on a du mal avec les Trames vertes et bleues, ajoute Pierre Alphandéry, parce qu’il s’agit de passer d’un projet écologique à un projet de territoire partagé, ce qui n’est toujours pas facile. »

* Znieff : zones naturelles d’intérêt floristique et faunistique

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