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Investissement Ne pas perdre la clé de la compétitivité

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Le secteur agroalimentaire s’est-il mis en ordre de marche pour les batailles à venir ? Sûrement pas au niveau qui serait indispensable à sa pérennité à terme, alors même que l’activité de la plupart de ses entreprises a plutôt mieux résisté que dans les autres secteurs malgré le contexte de crise que nous connaissons depuis plus de dix-huit mois. Pour en juger, la panoplie des indicateurs disponibles s’enrichit désormais d’un baromètre annuel Crédit agricole/BVA en partenariat avec Agra alimentation sur les perspectives d’investissement des industries agroalimentaires *. En en confiant la réalisation à l’institut de sondage en novembre dernier, la direction de l’agriculture et de l’agroalimentaire de Crédit agricole SA cherchait à recouper et à compléter les données fournies chaque trimestre par l’enquête Insee sur les investissements des IAA et à offrir désormais un baromètre pérenne décliné par grandes filières de production.

L’enjeu est majeur pour une banque qui se fait fort d’accompagner un secteur dont elle assure 40 % du financement sous toutes ses formes (et 80 % de celui de l’amont agricole). Il n’est pas moins crucial pour l’ensemble des intervenants de la chaîne agroalimentaire d’autant que l’Insee a déjà donné des signaux d’alerte fin 2009 en estimant les investissements en baisse de 16 % sur 2009 et de 11 % encore en 2010. Pareille évolution ne peut que « remettre en cause la compétitivité de la première industrie française », relève Michel Clavé, directeur de l’agriculture et de l’agroalimentaire de Crédit agricole SA.

Une baisse à deux chiffres deux ans de suite
A partir des donnés Insee et en extrapolant les premiers résultats du sondage BVA auprès d’un échantillon de 401 entreprises représentatives, le Crédit agricole chiffre à 3,8 milliards d’euros l’effort total d’investissement des IAA en 2009 : sur ce montant, les investissements corporels (auxquels se cantonne l’enquête Insee) sont de 3,4 Mds. Dans les deux cas, la prévision pour 2010 est à une forte baisse : -11 % selon l’Insee et -14 % selon BVA (sur l’ensemble des actifs), ce qui ramènerait les montants estimés entre 3,3 et 3,4 Mds €. Pour un secteur économique qui réalise 118 Mds € de chiffre d’affaires, c’est évidemment très insuffisant.
L’Insee, à vrai dire, a actualisé ces perspectives en janvier en annonçant une baisse de seulement 3 %, mais le climat semble s’être vite dégradé depuis avec la crise grecque, les difficultés de l’euro, les débats sur les déficits publics, les retraites et les nouvelles craintes de chômage.
Du sondage proprement dit, BVA a dégagé des résultats sectoriels concernant à la fois la croissance des chiffres d’affaires des entreprises et leur tendance à investir.

Malgré une croissance en partie préservée
Concernant l’année écoulée, il se confirme que l’activité du secteur a plutôt bien résisté. Globalement, 38,5 % des IAA ont été en croissance, et 30 % ont eu des chiffres d’affaires stables par rapport à 2008 ; le contexte de récession n’a donc touché que trois entreprises sur dix. Parmi les disparités sectorielles, les pertes de chiffre d’affaires sont plus importantes dans l’industrie laitière (elles affectent 46 % de l’échantillon) et dans les vins et boissons (40 %). Les céréales, pains, fruits et légumes et autres IAA ont les plus fortes proportions d’entreprises en croissance.
Pourtant, ces éléments positifs n’ont guère eu d’effet d’entraînement sur les investissements 2009. Ceux-ci, selon BVA, ont été quasi-nuls (0 ou moins de 300 000 euros) dans près de 40 % des entreprises, et en particulier dans les petites entreprises. A l’inverse, les investissements supérieurs à 1 M EUR (effectués par 31 % des sondés) ont été ceux d’entreprises d’une certaine taille puisqu’elles pèsent en chiffre d’affaires 58 % du secteur.
Et pour 2010 ? Les perspectives de croissance déclarées à la fin d’année 2009 sont relativement plus optimistes, sans doute marquées par la reprise de la consommation et même de certaines exportations qui s’est manifestée au 4e trimestre. En effet 45 % des entreprises, soit une remontée de 6,5 points sur 2009, prévoyaient des chiffres d’affaires en hausse sur 2010, un gros tiers la stabilité et 15 % seulement une baisse.

La confiance est inégale selon les secteurs
La confiance était la plus répandue dans le travail du grain, du lait et du pain et surtout dans les autres IAA (incluant le sucre, d’où une forte proportion de 54,4%), et le pessimisme dans les activités liées aux boissons et aux fruits et légumes.
Par comparaison, les prévisions d’investissement montrent un net attentisme : près de 30 % des entreprises pensent les diminuer en 2010, autant les augmenter et le reste se contentant de les laisser stables. D’où la tendance globale négative que prévoit BVA d’une baisse de 14 % du montant total investi. La frilosité est la plus marquée dans le secteur des fruits et légumes, frais et transformés, qui verrait ses investissements chuter de 45 %. Elle est forte également - et souvent en contradiction avec les perspectives d’activité ci-dessus - dans les secteurs viandes (-16 %), lait (-8 %), boissons (-9 %), grains (-13 %) et autres IAA (-20 %).

Les PME en panne
Plus frappant encore, ce sont les PME qui prévoient la baisse la plus forte, entre -16 et -28 % (pour une moyenne de l’ensemble des IAA de -14 %) ; l’incidence sera grande sur l’ensemble du tissu agroalimentaire et sur ses performances globales si l’on mesure que, en 2009, ces entreprises de 20 à 250 salariés assuraient quand même 40 % des fonds investis. A l’inverse, dans les plus grandes entreprises, qui représentent 60 % de la valeur investie, la baisse serait de l’ordre de -4 à -8 %. Mais au total, BVA avance que 17 % environ des entreprises pensent ne pas investir du tout cette année !
Cette prépondérance des grandes entreprises se traduit d’ailleurs dans la nature des projets et les modalités de leur financement : ce sont elles qui rationalisent ou augmentent leurs outils de production, avec des investissements corporels qui représentent environ 90 % de leurs investissements contre environ 80 % pour les moins de 250 salariés. De même, les entreprises ayant surtout pensé à se désendetter l’an passé, elles ont privilégié l’autofinancement par rapport au recours à l’emprunt bancaire ou au crédit-bail. En 2009, 60 % des entreprises ont eu recours à l’autofinancement (avec des écarts entre les viandes 48 % et les fruits 81 %) et en particulier les grandes entreprises. En 2010, les entreprises devraient moins recourir à l’autofinancement (50 % d’entre elles), le recours au crédit serait stable, mais le crédit-bail, moins sujet aux restrictions des banques, remonterait (passant de 16 à 20 % des entreprises).
A voir ainsi se contracter année après année l’effort d’investissement des IAA, il y a lieu de s’interroger : pour Michel Clavé, « le maintien de notre système productif et des filières agricoles ne peut que reposer sur une politique industrielle visant à revenir à un niveau de compétitivité mondial ; notre retard en ce domaine est très lié à l’insuffisance de l’investissement porteur de valeur ajoutée et à la difficulté à développer des innovations de processus de production et de produits sans un niveau suffisant de R&D et de marketing ». Plus d’attention est sans doute nécessaire pour ce qui pourrait devenir le maillon faible de la chaîne qui va de l’agriculture à la distribution : des trois, n’est-ce pas l’industrie alimentaire qui est la plus délocalisable ?

* Baromètre 2010 des intentions d’investissements dans les entreprises agroalimentaires - sondage BVA pour le Crédit agricole - échantillon représentatif des 3152 entreprises de plus de 20 salariés et de leur chiffre d’affaires de 118 milliards d’euros.

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