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Négociations commerciales Négociations commerciales : dialogue de sourds

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Comme chaque année, fournisseurs et distributeurs sont réunis jusqu’au 28 février dans les box pour négocier les prix des produits. Des négociations qui se passent toujours aussi mal, avec de nouvelles demandes de baisse de prix de la part des distributeurs, parfois intenables et sans rapport avec la réalité, face notamment à la hausse de certaines matières premières. Les rappels du gouvernement, lors de son dernier Comité de suivi des négociations commerciales, pour que tout se passe mieux et dans le respect de la loi, sont un nouveau coup d’épée dans l’eau.

Les négociations commerciales s’achèvent à la fin du mois de février. Comme tous les ans à cette époque, les industriels tirent la sonnette d’alarme sur le climat toujours très tendu qui règne dans les box entre fournisseurs et distributeurs et qui met à mal l’ensemble de la filière agroalimentaire. Des distributeurs en position de force, puisqu’ils sont réunis aujourd’hui en quatre grandes centrales d’achat, qui continuent à jouer la carte de la déflation. Selon les chiffres de l’IRI, la déflation alimentaire qui a atteint -1,1 % en moyenne en 2016, est évaluée à -1,16 % sur janvier 2017. "Les prix à la consommation sont en déflation depuis 39 mois consécutifs dans le secteur, pour atteindre près de - 4 % au total", insiste ainsi l’Ania. Cette année ne fera donc pas exception à la (mauvaise) règle, bien au contraire. "À l’exception de certaines enseignes qui se comportent mieux que l’an dernier", a précisé Jean-Philippe Girard, président de l’Ania sur France-Info le 13 janvier, "les acheteurs ne tiennent plus compte de la réalité économique". En effet, alors que le prix de nombreuses matières premières a flambé sur un an, conduisant globalement à une augmentation de 12 % en glissement annuel de décembre 2015 à décembre 2016, certains distributeurs continuent à demander "des déflations et des promotions supplémentaires". Des baisses de prix "allant de -2 à -8 % ", ce qui est "incroyable et inquiétant "pour Jean-Philippe Girard qui déplore "la perte des valeurs de la négociation" pour ne parler que du prix et plus du tout du produit.

Des demandes déconnectées des réalités

De nouvelles baisses de prix par la grande distribution cette année qui ont aussi fait sortir Jean-Philippe Puig, gérant de la SCA Avril, le numéro un français des huiles (Lesieur, Puget) de ses gonds. « C’est juste scandaleux. On ne peut pas continuer à avoir une telle déconnexion entre la hausse de la matière première et des demandes de déflation » de la part de la grande distribution. « On est en train de tuer des filières », a-t-il ainsi dénoncé dans un entretien à l’AFP le 10 février 2017. Même son de cloche du côté des industriels laitiers. Lors d’une conférence de presse le 13 février, Olivier Picot, le président de la Fédération nationale de l’industrie laitière (Fnil) est revenu lui aussi sur l’impossibilité de faire entendre raison aux grandes enseignes qui refusent de prendre en compte le retournement à la hausse du marché du lait, contrairement à ce qui se pratique ailleurs en Europe. Si elle se défend de vouloir "monter les uns contre les autres (fournisseurs contre distributeurs, NDLR)", la Fnil avance des chiffres qui ne sont guère en faveur des distributeurs. Ainsi, de sources Insee, alors que "les prix de vente sortie usine des produits laitiers vendus à la grande distribution en France ont chuté en moyenne de 3,1 %, la baisse moyenne des prix de ventes des produits laitiers aux consommateurs n’était que de 1,5 %. Et aujourd’hui, "alors que les produits laitiers industriels atteignent des niveaux de prix historiquement élevés, certains distributeurs nous demandent de baisser nos prix", s’emporte encore Olivier Picot. De son côté, Jean-Philippe Puig a rappelé qu’aujourd’hui "la moyenne des demandes est de -4 %" sur les prix de l’huile de table de la part des acheteurs de la grande distribution alors qu’en 2016, les prix ont augmenté de 17 % pour le colza et de 16 % pour l’olive (dont la hausse des prix atteint un niveau record de +60 % en 2 ans).

Baisse des marges, risque sur l’emploi

Des pressions sur les prix qui s’accompagnent de menaces de déréférencement par les distributeurs, "y compris pour les marques phares", a précisé le patron d’Avril, en totale contradiction avec la loi, mais qui "demeurent une pratique courante » soulignait Jean-Philippe Girard, dès janvier dernier. À l’époque, ce dernier s’était d’ailleurs félicité de l’existence de l’Observatoire des négociations commerciales, mis en place par l’Ania à l’automne 2015 pour s’assurer du bon déroulement des joutes dans les box. À en juger par les échos des uns et des autres, le nombre de signalements pour pratiques contestables qui était de 327 en 2016, devrait nettement augmenter en 2017. De quoi donner du travail à la DGCCRF, chargée cette année encore par le ministre de l’Économie Michel Sapin, d’être particulièrement vigilante sur ces aspects.

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"Chaque année, on vient (dans le box, NDLR) et on perd des marges. C’est inquiétant pour l’emploi local, pour les investissements, pour l’innovation…", ne cesse de rappeler Jean-Philippe Girard. Et ce dernier de pointer du doigt "la restauration des marges dans l’industrie en France, à l’exception de l’agroalimentaire" (voir tableau des marges ci-contre). Un élément qui n’augure rien de bon pour le bilan 2016 des IAA, dont les chiffres devraient être connus en avril. Après une baisse cumulée de six points entre 2007 et 2014, les marges des industries alimentaires sont tombées en 2015 « à un niveau le plus bas depuis 1974 », alertait déjà l’Ania l’an dernier. Des conditions qui sont également intenables pour l’amont. La FNSEA met ainsi l’accent sur "le contexte extrêmement difficile que traverse l’ensemble de l’agriculture française" qui fait que "les producteurs ne supporteront pas une année supplémentaire de prix excessivement bas".

Et pourtant, quelques jours plus tôt, tous les représentants de la filière alimentaire avaient été convoqués par Michel Sapin, ministre de l’Économie et des Finances et Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, pour un nouveau comité de suivi des relations commerciales. Comme lors du précédent comité du 20 décembre, le but était de s’assurer du bon déroulement des négociations commerciales entre distributeurs et fournisseurs. L’occasion pour les ministres de rappeler aux opérateurs "la nécessité que les négociations tiennent compte, pour l’ensemble des maillons de la filière, du contexte de remontée des cours de plusieurs produits agricoles, en particulier dans les filières laitière, porcine et des produits de la mer". Des hausses qui doivent " assurer un juste équilibre entre les intérêts des producteurs, des industriels et des consommateurs", ont ainsi souligné les ministères dans un communiqué commun. Et Stéphane Le Foll d’insister sur "la nécessité de mieux articuler à l’avenir les relations commerciales entre l’amont et l’aval de la filière, en s’appuyant notamment sur les nouvelles dispositions de la loi pour la transparence, la modernisation de la vie économique et la lutte contre la corruption dite Sapin 2".

Changer la loi ?

Largement critiquée comme étant à l’origine de cette guerre des prix entre distributeurs, la LME est maintenant encadrée par la Loi Sapin 2. Mais le gouvernement a beau dire, répéter et affirmer que ceux qui ne respectent pas la loi seront punis, rien ne bouge… visiblement. Pour Olivier Picot opposé à cette loi dès 2007, il faut "une réforme de fond de la LME", qui "empêche le fonctionnement du marché". Et en attendant, il faut répercuter la hausse au consommateur. Selon lui, "l’ampleur des fluctuations est telle, qu’elle n’est pas absorbable par un seul maillon de la chaîne", il faut donc pour un fonctionnement plus fluide du système que chacun (industriels, distributeurs et consommateurs, NDLR) "prenne une part de cette hausse". Quant à améliorer la transparence, comme le prévoit la loi Sapin 2, personne ne veut faire le premier pas. Ainsi, Super U demande "aux industriels du secteur laitier de mettre en œuvre dès maintenant les dispositions de la loi Sapin 2 dans leurs conditions générales de vente (CGV, NDLR)". La loi oblige en effet la mention du prix de référence payé aux producteurs dans les CGV. Arguant du fait que " la loi Sapin 2 est arrivée après l’envoi de nos CGV" et que cette loi n’est pas rétroactive, la Fnil répond que "la loi s’appliquera pour les prochaines CGV qui compteront pour les négociations commerciales de 2018". Même son de cloche à l’Ania, où Jean-Philippe Girard, rappelle que "la transparence n’existe pas" et lance un appel pour que "la grande distribution donne aussi ses prix et ses marges". Ambiance !

Autant dire que chacun campe sur ses positions et que de simples rappels à la loi ne suffiront pas à changer les choses. Les négociations commerciales de 2017 confirment donc encore un peu plus ce qui avait déjà été dit les années précédentes, à savoir que cette guerre des prix ne mène à rien, si ce n’est à entraîner l’ensemble des filières vers le bas. La question aujourd’hui est donc toujours de savoir comment sortir de cette spirale déflationniste. Jean-Philippe Girard demande "un changement d’état d’esprit" pour retrouver "un cercle plus vertueux". Et pour y arriver, il estime "qu’il faut tenir compte de la réalité économique d’un produit, de la production, de la transformation et de la distribution. C’est un non-sens de parler de partage de la valeur, il faut parler de création de valeur par l’agriculteur, le transformateur et le distributeur", a-t-il indiqué sur France Info. Des propos qui vont aussi dans le sens de ceux de la FNSEA. La fédération estime que "le temps est venu une bonne fois pour toutes d’inverser la logique de construction du prix et de sortir de la spirale infernale de la LME qui s’avère une véritable machine à casser de la valeur. C’est d’ailleurs une des 13 propositions de la fédération aux candidats à l’élection présidentielle. "La seule issue, c’est de travailler collectivement à redonner de la valeur au produit". Après les incantations, passons aux actes.